‹ La Sainte Bible (volume 5)Chapitre 4 sur 873 · INTRODUCTION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

INTRODUCTION GÉNÉRALE

1« L'apôtre saint Paul. — Il est utile d'esquisser d'abord rapidement la biographie de celui dont nous allons étudier assez longuement les écrits. Sur son double nom de Saul et de Paul, dont le premier [Saul) était hébreu, tandis que le second [Paulus] était romain, voyez notre commentaire des Actes des apôtres, vu, 58 et xiii, 9, L'apôtre lui-même nous fournit quelques précieux renseignements sur son origine et sur sa famille. Il était né à Tarse ^, en Cilicie (Act. xxii, 3; cf. ix, 11), ville antique, alors célèbre par son commerce et comme centre d'études (Strabon, xiv, 5). Sa famille appartenait à la tribu de Benjamin (Phil. m, 5), et jouissait du droit de cité -^. Sous le rapport religieux, elle suivait strictement les doctrines et les observances pharisaïques (cf. Act. xxiii, 6).

Après sa première éducation à Tarse ^, Saul vint, jeune encore, à Jérusalem (Act. XXVI, 4), pour y faire ses études rabbiniques, et il eut la bonne fortune d'avoir pour maître l'illustre Gamaliel (Act. xxii, 3; voyez les notes). C'est là qu'il puisa en partie sa science remarquable des saintes Écritures et sa méthode

* Voyez Cornely, Introcl. spec. in singulos N. T. libros, p. 349-877; Vidal, Saint Paul, sa vie et ses œuvres, Paris, 1863; A. Trognon, Vie de saint Paul, Paris, 1869; C. Fouard, Saint Paul, 2 vol., Paris.

^ Probablement vers l'an 3 de notre ère. Cette date, et celles que nous indiquerons plus bas, ne sont pas absolument certaines ; ce sont celles qui nous paraissent les mieux garanties. Pour la chronologie de la vie de saint Paul, voyez Çori.ely^ l. c, p. 375-377.

•^ On ne saurait dire exactement à quel titre elle possédait ce privilège, qui rendit h Paul de trèa grands services durant sa vie d'apôtre

(cf. Act. XVI, 37 et t-s.; xxir, 25-28; xxiii, 27; XXV, 10 et ss.). L'un de ses membres avait pu l'acheter, ou , ce qui est peut - être plus probable, l'obtenir à titre de récompense.

^ C'est peut-être alors que le futur apôtre fit connaissance avec la littérature grecque, dont on trouve des réminiscences dans ses paroles et ses écrits (cf. Act. xvn, 28; I Cor. XV, 33; Tit. i, 12; voyez les commentaires). 11 y apprit aussi son métier de fabricant de tenies, qui lui permit de gagner honorablement sa vie durant ses missions évangéliquea (cf. Act. XVIII, 3; XX, 34; I Cor. IV, 1«; I Thess. II, 9j II Thess. m, 7 et ss., etc.).

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dialectique pleine de vigueur. En même temps, il s'attachait lui-même de plus en plus aux principes pharisaïques, qu'il avait en quelque sorte sucés avec le lait*. Tout porte à croire qu'il ne demeura alors que quelques années dans la ville sainte, de sorte qu'il n'eut pas l'occasion de voir et de connaître personnellement Notre- Seigneur Jésus -Christ. Lorsque nous le retrouvons à Jérusalem , il est au premier rang parmi les persécuteurs de l'Église naissante ^.

Sa conversion merveilleuse sur la route de Damas, l'un des plus grands miracles de l'histoire du christianisme, est racontée jusqu'à trois reprises dans les Actes des Apôtres^. Elle eut lieu, d'après l'opinion que nous croyons la plus vraisemblable, vers l'an 34 ou 35 de l'ère chrétienne. Paul avait alors environ trente ans.

En rapprochant l'un de l'autre les passages Gai. i, 17 et Act. ix, 19^-25, nous apprenons que le nouveau converti, après un séjour de courte durée à Damas, alla passer trois années en Arabie, dans la retraite la plus profonde. Rentré ensuite dans la capitale de la Syrie, il y prêcha la foi chrétienne avec tant de zèle et de succès , que les Juifs , furieux , tentèrent de le tuer. C'est alors qu'il revint à Jérusalem, où, présenté aux apôtres par Barnabe, il put se mêler fraternellement aux chrétiens et recommencer sa prédication. Mais, là encore, ses anciens coreligionnaires lui tendirent des embûches, auxquelles il échappa en se réfugiant à Tarse ^. C'est dans cette ville que saint Barnabe alla le chercher, probablement après l'an 40, pour faire de lui son auxiliaire dans l'Église d'Antioche, nouvellement fondée, et qui, grâce à son concours zélé, prit des développements admirables ^.

Ses trois grands voyages apostoliques sont racontés en détail au livre des Actes. Le premier (Act. xiii , 1-xiv, 27) paraît avoir eu lieu entre les années 46-49 ; il fut suivi, vers l'an 51, du concile de Jérusalem, auquel l'apôtre des Gentils prit une large part ^. Le second (Act. xv, 36-xviii, 22) eut lieu entre les années 51 et 54; le troisième (Act. xviii, 23-xxi, 16), de l'an 55 à l'an 59.

Les Actes des apôtres exposent aussi d'une manière assez complète les incidents qui occasionnèrent l'arrestation de saint Paul à Jérusalem, son emprisonnement à Césarée durant deux ans (59-61), son appel à César, son naufrage, et son arrivée à Rome (en 62 )^ Puis le narrateur s'arrête brusquement, et se contente de signaler la durée de la première captivité romaine de l'apôtre ^.

Saint Luc ne nous a conservé aucun détail sur les trois dernières années de saint Paul (64-67 après J.-C). Heureusement, les épîtres pastorales de l'apôtre et la tradition nous permettent d'en fixer, au moins d'une manière générale, les principaux événements. Mis en liberté au début de l'an 64, après avoir plaidé victorieusement sa cause devant Néron , il se rendit très probablement alors en Espagne^. Il paraît avoir ensuite évangélisé l'île de Crète, où il laissa son disciple Tite pour continuer son œuvre ^^. De là, il alla visiter les Églises de l'Asie proconsulaire et celles de Macédoine"; puis il revint de nouveau, ce semble, en Asie ^'^ L'épître à Tite nous le montre aussi, vers la même époque,

1 Voyez Act. xxii, Z^; xxvi, 5; Gai. i, 14; Phil. m, 5.

2 Cf. Act. \^I, 58, 60; vin, 3; ix , 1-2; xxn, 4; XXVI, 9-11; I Cor. xv, 9; Gai. i, 13; Phll. m, 6»; I Tiin. i, 3\

3 Act. IX, 3-19; XXII, 6-16; xxvi, 12-18. Comp. I Cor. ix, 1 et xv, 8-9; Gai. i, 13-16; I Tim. I, 13.

^ Act. XX, 26-30.

S Act. XI, 22-26.

8 Voyez Act. xv, 1-85; Gai. ii, 1-10.

■^ Act. XXI, 17-xxviii, 29.

« Act. XXVIII, 30-31.

^ Saint Clément pape, I Cor. v, saint Eplphane, Hser., xxvii, 6, saint Jean Chrys., in II Tim. Hom., x, 3, Théodoret, in II Tint., IV, 17 , saint Jérôme, in Is., ii, 10, et d'antres anciens écrivains ecclésiastiques le disent en termes formels,

^<* Cf. Tit. I, 6.

" Voyez 1 Tim. i, 3.

1^ Cf. I Tim. m, 14.

LES ÉPITRES DE 8. PAUL 7

à Nicopolis, en Epire^ Plus tard il partit pour Rome, où il eut à subir un second emprisonnement ^, durant lequel il écrivit sa dernière épître , la deuxième à Timothée. Condamné à mort avec saint Pierre, il termina glorieusement sa vie par le martyre, en 67,

2o Le caractère de saint Paul a été souvent décrit en. termes éloquents par d'habiles panégyristes. « Ceux qui jugent l'apôtre des Gentils de la même manière qu'ils jugeraient tout autre homme remarquable, confessent unanimement qu'il a été l'un des plus grands esprits de tous les temps. Ceux qui croient à sa mission divine et à son inspiration par l'Esprit- Saint sont émerveillés et comme stupéfaits quand ils examinent, d'une part, les dons qu'il reçut d'en Haut en vue de l'œuvre à laquelle il était destiné, d'autre part, le dévouement courageux avec lequel il se consacra à cette œuvre ^. » Mais on peut préciser davantage. « Aussi humble que le pénitent le plus sévère, et pourtant joyeux jusqu'à pousser des cris d'allégresse; ferme dans ses convictions, et en même temps sage, réservé sur ce point comme l'homme du monde le plus prudent; extatique consommé, et nonobstant actif et pratique; fort comme un héros, et délicat comme une vierge ; embrassant de son œil d'aigle l'univers tout entier, et cependant attentif au plus petit détail; impérieux, et au service de tous; théologien sublime, et modeste fabricant de tentes; Juif superbe, rempli d'amour pour son peuple, et cependant l'ennemi le plus terrible du pharisaïsme; le plus détesté et le plus populaire d'entre les apôtres : ... il a mené la vie grandiose d'un héros que le monde n'était pas capable de dominer et de dompter, mais que le Christ a pu soumettre , par un coup de foudre , à sa divine révélation ^. » C'est parce que saint Paul était un vrai génie, qu'il a pu réunir ainsi dans sa personne les pôles les plus divers ^.

3» Les épîtres de saint Paul et leur groupement. — Celles qui nous ont été conservées® sont au nombre de quatorze, comme l'enseigne la tradition'', confirmée par les conciles^. Ce sont : celle aux Romains, la première et la seconde aux Corinthiens, celles aux Calâtes, aux Éphésiens, aux Philippiens, aux Colossiens, la première et la seconde auxThessaloniciens, la première et la seconde à Timothée, celles à Tite, à Philémon et aux Hébreux. Tel est leur ordre canonique dans l'Église latine depuis saint Augustin. Sans s'inquiéter de la chronologie, on a placé au premier rang les épîtres adressées à des Églises, au second rang les lettres destinées à de simples particuliers. Puis, de part et d'autre, on a eu égard d'une manière générale soit à la dignité des Églises et des personnes, soit à l'importance des questions traitées ou à la longueur des épîtres. On a fait cependant une exception pour l'épître aux Hébreux, placée à la fin de la collection parce que son authenticité fut tout d'abord l'objet de quelques hésitations.

D'après l'ordre chronologique qui nous paraît le plus vraisemblable, les épîtres

* Tit. m, 12.

2 L'école dite critique nie assez généralement l'existence de cette seconde captivité romaine de saint Paul ; mais elle a contre elle divers témoignages très exprès de la tradition. Voyez Eusèbe, Eist. eccl., ii, 22; saint Jérôme, de Vir. illustr., 5 et 12, etc.

^ Smith, Dictionary of the Bible, au mot Pau! (saint).

^ J. P. Lange (auteur protestant).

^ Voyez L. Hug, Einleiiwng in die Schriften des N. T., 3e édit., t. II, p. 329 et ss. ; C. Fouard, saint Pierre et lea premières a'unées du chris-

tianisme, Paris, 1886, p. 172 et 173.

® Il est moralement certain que plusieurs ont été perdues de bonne heure : à savoir, une première lettre aux Corinthiens, ainsi qu'il résulte d'un rapprochement établi entre I Cor. v, 9 et II Cor. X , 9 ; une première épitre aux Philippiens , d'après Phil. m , 1 ; enfin , une épître aux chrétiens de Laodicée, d'après Col. iv, 16. Sur les écrits apocryphes de saint Paul , voyez le Man. bibl., t. I.

"^ Voyez les pages 8 et 9.

^ En particulier ceux de Trente, et du Vati» oan.

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de saint Paul forment trois groupes très distincts , dont le premier comprend deux épîtres; le second, quatre; le troisième, huit. Au premier groupe appartiennent les épîtres aux Thessaloniciens, composées vers l'an 52; au second, les épîtres aux Romains, aux Corinthiens et aux Galates, écrites entre les années 56 et 58; au troisième, les épîtres aux Philippiens, aux Éphésiens, aux Colossiens, à Philémon, aux Hébreux, à Timothée et à Tite, composées de 62 à 66 ou 67 «.

Au point de vue du sujet traité, quelques-unes des lettres de saint Paul sont plus spécialement doctrinales'^; d'autres, plus spécialement morales ^. Parmi ces dernières, on fait une catégorie à part des intéressantes épîtres qu'on a nommées pastorales ^, parce que saint Paul y trace plus longuement qu'ailleurs les devoirs des pasteurs des âmes.

4o Leur authenticité, — Gomme pour les Evangiles , nous ne traiterons ici cette question que d'une manière générale et rapide ^.

Il y a d'abord les preuves extrinsèques. Déjà saint Pierre connaissait les écrits de son illustre collègue dans rapostolàt ^, quoiqu'on ne puisse pas dire de combien de lettres se composait la collection que le prince des apôtres avait entre les mains. Les Pères apostoliques, successeurs immédiats et souvent disciples des apôtres, citent et utilisent dans leurs écrits, relativement si peu nombreux, toutes les épîtres de saint Paul, à part celle à Philémon. On a relevé, de ce chef, un fait vraiment remarquable : dans la lettre fort courte de saint Polycarpe aux Philippiens ', on lit treize textes empruntés littéralement à huit des épîtres de saint Paul ^ ; elle contient en outre des allusions assez fréquentes à d'autres passages de ces mêmes épîtres et à quatre autres lettres ^, de sorte qu'il n'y en a que deux *^ qui ne soient pas représentées dans ce petit écrit ".

Un peu plus tard, les témoignages deviennent plus nombreux, plus précis, plus officiels en quelque sorte. Le Canon de Muratori (fm du second siècle) cite nommément toutes les épîtres pauliniennes , à part celle aux Hébreux. Vers le même temps , TertuUien les citait toutes aussi ^'^. La Peschito syriaque , qui les contient sans une seule exception, nous apprend que la collection entière était reçue, à la même date, par l'Église de Syrie. Origène ^^ et Clément d'Alexandrie les mentionnent également toutes comme canoniques. 11 en est de même de saint Cyrille de Jérusalem", de Théodoret, et de tous les écrivains ecclésiastiques subséquents. Mais le témoignage d'Eusèbe a une valeur particu-

^ Nous essayerons de fixer d'une manière plus précise la date de la composition de chaque épître dans les Introductions particulières. Problème assez diflBcile d'ailleurs, sur lequel les meilleurs^exégètes anciens et modernes sont loin d'être d'accord.

2 Par exemple, les épîtres aux Romains, aux Galates, aux Colossiens, aux Hébreux.

3 I et II Cor., Phil., I et II Thess., etc. Mais il faut remarquer que l'élément moral est représenté plus ou moins dans toutes les lettres de l'apôtre.

'* I et II Tim., Tit.

^ Voyez les Introductions au N. T. de Valroger, de Cornely, de Kaulen, de Schœfer, de Trenkle. de Belser; le Man. Ubl., t. I, nn. 41- 43 , etc. Poar les épîtres dont l'authenticité a été le plus attaquée de nos jours, nous répondrons brièvement , dans nos petites Introductions particulières, aux principales objections des cri-

tiques. I ^^ CaUch., X, 18,

6 Cf. II Petr. m, 16.

"^ Vers le milieu du second siècle.

^ Rom., I Cor., Gai., Eph., Phil., II Thess., I et II Tira.

^ II Cor., Col., I Thess., Hebr.

'0 Philem. et Tit.

" Voyez aussi saint Clément pape, I Cor., 47; ?alnt Ignace, ad Philad., 5, et ad Ephes., 12, etc. On trouvera la citation complète des principaux passages dans Cornely, l. c, p. 167-

^^ De Praescript, 37; c. Marcion., iv, 5.

*3 In Jesu Nave, hom. viii, 1 : « Veniens D. N. Jésus Christus... mittit sacerdotes apostolos suos, portantes tubas ductiles, praedicationis magnificam caelestemque doctrinam... ( Paulns ) in quatuordecim epistolarum suarum fulminans tubis, muros Jéricho et omnes idololatriae machinas et philosophorum dogmata usque ad funda* mentum dejecit. »

LES ÉPITRES DE 8. PAUL

lîêreâ cause des recherches multiples, savantes et judicieuses que fit cet historien célèbre, en vue de connaître le sentiment des auteurs les plus anciens sur l'authenticité des saints Livres, « Les quatorze épîtres de Paul sont connues manifestement de tous, » dit-il en termes formels *. Il ne manque pas de signaler, avec son exactitude et sa franchise accoutumées, qu'il existait des doutes dans l'Église d'Occident au sujet de l'épître aux Hébreux; mais il ajoute aussitôt que, malgré cela, elle doit être rangée, elle aussi, parmi les ôfxoXoyoufAeva , c'està-dire, parmi les écrits généralement regardés comme faisant partie des saintes Écritures.

C'est donc un fait clairement attesté, qu'à partir de la fin du second siècle, on admettait, dans toutes les Églises chrétiennes, que saint Paul était l'auteur des quatorze épîtres qui portent encore aujourd'hui son nom ^.

Passons maintenant aux preuves intrinsèques. Bossuet les résume fort bien en ces termes ^ : « Les épîtres de saint Paul sont si vives, si originales, si fort du temps, des affaires et des mouvements qui étaient alors, et enfin d'un caractère si marqué, qu'elles suffiraient pour convaincre les esprits bien faits, que tout y est authentique et sincère. » Comme le dit de son côté un excellent critique contemporain ^, les écrits en question « ne sont pas des dissertations générales, sans patrie et sans but particulier. Ils ont été provoqués par des occasions spéciales, composés pour des circonstances et des lecteurs déterminés, conformément aux besoins de ces lecteurs ». Tout cela permet donc un contrôle. Ce contrôle a été fait, et l'harmonie remarquable qui existe entre de nombreux détails des épîtres de saint Paul et les récits^ des Actes des apôtres démontrent de la manière la plus frappante l'authenticité des lettres les plus anciennes. Les épîtres « abondent en traits biographiques, en épanchements intimes, qui, s'ils ne sortaient pas de la plume de Paul , seraient dus à la tromperie la plus raffinée ». Tromperie impossible d'ailleurs, car l'apôtre des Gentils est un écrivain d'une « inimitable originalité^ ».

Il était réservé à notre époque de voir nier l'authenticité d'écrits si parfaitement garantis. On ne rejeta d'abord que les trois épîtres pastorales. Mais l'école de Tubingue alla beaucoup plus loin, et n'admit comme authentiques que les lettres aux Romains, aux Corinthiens et aux Galates. Récemment, des critiques plus violents encore ont rejeté les quatorze épîtres sans exception; mais ils sont en petit nombre et sont regardés , même dans le camp rationaliste , comme des hommes exagérés. Cependant « l'école » répudie assez communément, avec les épîtres pastorales, celles aux Éphésiens, aux Colossiens, aux Thessaloniciens et aux Hébreux.

5« La langue dans laquelle furent écrites les épîtres de saint Paul fut certainement le grec. Il n'existe pas aujourd'hui le moindre doute sur ce point, même en ce qui concerne les épîtres aux Romains et aux Hébreux ^. Il ne s'agit cependant pas ici du grec classique, mais de l'idiome dit « hellénistique », qui

* Hist. eccl, III, 3, 25.

^ Les hérétiques eux-mêmes reconnaissaient l'authenticité de la plupart d'entre elles. « Quand Marcion se rendit du Pont à Rome, eu 142, il portait avec lui une collection des épîtres de saint Paul, qui les contenait toutes, excepté celles à Timothée, à Tite et aux Hébreux, dont il- niait l'authenticité, ainsi que Basilide, comme nous l'apprend saint Jérôme, in Epist. ad TU., Prolog. » Mon. bibl., t. I, n. 41 , 2». Ce travail de mutilation entrait dans te Byetème des hérétiques, qui éliminaient du

N. T. tout ce qui était opposé à leurs doctrines,

^ Hist. univ., ii, 28.

^ L. Hug, Einleit, m die Sehriften des N. T., 3« édit., t. I , p. 28 et ss.

^ Ces documents « ont certains caractères profondément marqués , qui les distinguent de tous les antres produits littéraires ».

^ Durant le premier et le second siècle de notre ère, le grec était parlé et compris dans tout l'empire romain, même en Palestine. Voyez le Man. UU., t. IV, n. 679, 2.

lO

LES ÉPITRES DE S^PAUL

était alors populaire à peu près en tous lieux pour les Juifs dispersés à travers l'empire romain, et que la lecture des Septante avait coloré d'hébraïsmes et d'expressions spéciales.

Quoique loin d'être toujours châtié et d'une correction parfaite \ le grec de saint Paul l'emporte, après celui de saint Luc, sur celui de tous les autres écrivains du Nouveau Testament. L'emploi d'un vocabulaire considérable^, et particulièrement des verbes composés, des participes et des particules, les fréquentes paronomases, la construction ordinairement très hellénique des phrases, prouvent que l'apôtre possédait bien la langue grecque ^, et que, s'il avait voulu soigner son langage, il aurait été facilement irréprochable sous ce rapport. Mais, écrivant parmi de nombreux travaux et de graves préoccupations, il n'avait guère le temps, non plus que le désir^ de s'appliquer à le faire élégamment. Il s'accuse lui-même, II Cor. xi, 6, d'être « imperitus sermone » (iStioxrjç xw Xoyw). D'ailleurs, il dicta la plupart de ses lettres'^, et tandis que 1' « amanuensis » ou secrétaire écrivait quelques mots , d'autres pensées affluaient à l'esprit de Paul et donnaient un nouveau tour à la phrase commencée.

6« Quant au style proprement dit de saint Paul, on en a parfois trop contesté, dans les temps anciens comme de nos jours, l'art et le mérite^; mais, le plus souvent, on sait lui rendre pleine et entière justice. « Chacun connaît cette manière d'écrire tant de fois caractérisée, tantôt saccadée et brisée, tantôt soutenue, éloquente même jusqu'au pathétique; ici émue et passionnée, là froidement dialectique; parfois enjouée jusqu'au jeu de mots, quelquefois ironique jusqu'au sarcasme, toujours et sous toutes ces formes l'expression vraie, adéquate, de cette riche et puissante personnalité. »

Parmi les principales qualités du style de saint Paul, il feut signaler : lo son énergie extraordinaire, qui agit puissamment et constamment sur le lecteur^; 2o sa vie , sa fraîcheur et son entrain perpétuels ^, qui correspondent à l'âme

' Voyez saint Jérôme , in Gai., vi , 1 ; in Ephes,, III, 1; ad Algas. Epist. cxxi, 10. Le savant docteur lui reproche des solécismes; on y trouve aussi mainte incorrection et irrégularité, des hébraïsmes, des phrases inachevées, de longues périodes un peu compliquées et chargées de parenthèses, etc. Comp. Origène, in Rom. Prœfat.; saint Épiphane, Eœr., lxiv, 29, etc.; le Man. l)iU., t. rv, n. 584.

2 Le nombre des expressions propres à saint Paul dans ses épîtres, en laissant celle aux Hébreux hors de compte, a été supputé comme il suit : « 96 dans l'épître aux Romains, 91 dans la première aux Corinthiens, 92 dans la seconde, 32 dans l'épître aux Galates, 38 dans celle aux Éphésiens , 34 dans celle aux Colossiens , 36 dans celle aux Philippiens, 18 dans la première aux Thess., 7 dans la seconde, 73 dans la première épître à Tim. et 44 dans la seconde, 31 dans l'épître à Tite, 4 dans celle à Philémon. En tout, près de 600 expressions employées par saint Paul Benl dans le Nouveau Testament, plus de la ' dixième partie des 4 700 mots environ qui constituent le vocabulaire du Nouveau Testament. »

•^ Le rationaliste qui a été le plus en vue de nos jours en France a mcmtré scn paiti pris de tout dénigrer, lorsqu'il a osé affirmer, en des termes aussi peu scientifiques que possible : S U n'est pas croyable qu'un bomme qui eût

pris des leçons même élémentaires de grammaire et de rhétorique eût écrit cette langue bizarre, incorrecte, si peu hellénique par le tour, qui est celle des lettres de saint Paul. » D'autres partisans de l'école négative, plus honnêtes et plus sérieux, ont vanté « la souplesse incomparable de l'apôtre à manier les expressions grecques » , et « le coloris grec » qui s'y manifeste partout.

^ Cf. Rom. XVI, 22 ; I Cor. xvi, 21 ; Col. iv, 18 ; II Thess. m, 17, etc.

^ Notamment Bossuet, dans un passage célèbre de son panégyrique du grand apôtre.

^ Le mot de saint Jérôme, ad Pammach.

JS?p. XLviii, 13, est bien connu : « Quotiescumque Paulum apostolum lego, videor mihi non verba audire, sed touitrua. »

^ Le païen I^ongin a été des premiers à les vanter. Voyez Fabrlcius, Biblioth. grsec, t. IV, p. 445. Comp. saint Augustin, de Doctr. christ., IV, 7. Le fréquent recours à l'antithèse (cf. II Cor. VT, 8-10, etc.), aux métaphores saisissantes (cf. II Cor. XI, 20; Gai. v, 15, etc.), aux images brèves et concrètes (cf. I Cor. xiii, 1 et 2, etc.), aux interrogations qui prennent brusquement le lecteur à partie (cf. Rom. ii, 21-26; Gai. IV, 19, etc.), ne contribue pas peu à cette vie et à cette chaleur. On sent partout l'orateur habile, qui ne néglige aucun moyen pour arriver à son but.

LES É PITRES DE S. PAUL

ardente de l'écrivain, mais qui s'expliquent davantage encore par son zèle d'apôtre; 3» la « plénitude inépuisable », la richesse étonnante des idées qu'il exprime ^ ; 4" avec cela, une remarquable variété de sentiments -^. L'effet produit est d'autant plus grand, qu'on ne sent nulle part la recherche, ainsi qu'il arrive trop souvent dans les écrits de la plupart des hommes.

7o La forme extérieure des épitres de Paul est assez conforme à celle qui était alors usitée pour les lettres ordinaires. On y distingue presque toujours trois parties. La première est la salutation, d'ordinaire assez brève, mais qui quelquefois devient solennelle et prend des proportions plus considérables ^. Elle n'est omise que dans l'épître aux Hébreux. Parfois l'apôtre s'adjoint, pour saluer ceux auxquels il écrit, quelqu'un de ses collaborateurs connu d'eux "*. Au lieu de terminer cette salutation par la formule ordinaire, x^^p^'"^ (à la lettre : se réjouir; l'équivalent du salutem des Latins)^, il la conclut par un souhait tout chrétien : x'^Ç)ic, xal zlçir^ri (Vulg. : gratia et pax) dans toutes les épîtres, à part les trois lettres pastorales, où on lit : x^pi;, sXso;, eîpr^vT)® (Vulg. : gratia, misericordia , pax). A la salutation est d'ordinaire rattachée une action de grâces ', par laquelle l'apôtre remercie Dieu des faveurs particulières accordées aux destinataires de la lettre ^. C'est en même temps un éloge délicat et affectueux, bien capable de concilier à Paul l'attention de ses lecteurs et de les rendre dociles à ses avis. Très souvent, dès cette première partie, on entend retentir la note dominante de l'épître.

Vient ensuite le cor^s de la lettre, qui forme évidemment la partie principale. Saint Paul y développe avec plus ou moins d'ampleur, suivant les circonstances, le thème qu'il se proposait de traiter. Il arrive assez fréquemment que cette partie se subdivise en deux sections, dont la première est dogmatique et théorique; la seconde, morale et pratique.

La conclusion consiste habituellement en détails qui ont plutôt un caractère personnel ^, et en une affectueuse bénédiction ^^.

8« L'importance des écrits de saint Paul est incontestable et incontestée. Depuis l'époque des Pères jusqu'à nous , les exégètes et les théologiens de tous les partis sont unanimes à la proclamer. Ils sont « une mine et une source inépuisables », dit saint Jean Ghrysostome, le plus célèbre des admirateurs et des commentateurs de l'apôtre des Gentils ^^ Suivant saint Thomas d'Aquin ^'^, ils contiennent « presque toute la doctrine de la théologie ». Nous y trouvons, d'après Cornélius a Lap. ^^, « la moelle de la foi et de la religion chrétiennes. » Si les épîtres de saint Paul traitent admirablement du dogme et de la théologie mystique, elles ne savent pas moins bien proposer et discuter les questions pra-

* Il est vrai que parfois f-aint Paul, précisément à cause de cette richesse, et aussi parce qu'il lui fallait employer des mots anciens pour exprimer des idées nouvelles, tombe dans une certaine obscurité, que lui reprochait déjà délicatement le prince des apôtres. Cf. II Petr. m, 16.

2 « L'apôtre sait affirmer avec vigueur, menacer, parler doucement et aimablement. A la fermeté il unit la bonté, au blâme la louange, à la parole consolante l'avertissement grave. » Son stjle se fait tout à tous, comme son cœur.

3 Cf. Rom. I, 1-6; I Cor. i, 1-3; II Cor. i, 1-2; Gai. i, 1-5; Phil. i, 1-2, etc.

* Cf. I Cor. I, 1 (Sosthène); II Cor. i, 1; Phil. 1,1; Col. I, l (Tiraothée); I Thess. i, 1 et II Tbess. i, 1 (Timotliée et SUvain).

^ Voyez Act. xv, 23b et Jac. i, 1.

^ Dans l'épître à Tite , un certain nombre de manuscrits suppriment sXsoç.

' Dans l'épître aux Gai. i, 6-10, elle est remplacée par un blâme sévère. Elle manque tout à fait, de même que la salutation initiale, dans l'épître aux Hébreux.

» Cf. Rom. I, 8 et ss.; I Cor. i, 4-9; II Cor. I, 3 et ss., etc.

9 Cf. Rom. XVI, 1-23; I Cor. xvi, 19-21; Phil. IV, 21-22; II Tim. iv, 19-21, etc.

'0 Cf. Rom. XVI, 24-27; I Cor. xvi, 22-23; Gai. VI, 18; Eph. vi, 23-24 ; II Tim. iv, 22, etc

^1 Voyez ses traités de Verb. aposL, Hom. m, 1 ; de Laud. Patdi , Rom. iv, et c.

1^ /n Ep. ad Rom., Prolog.

13 proœm. de prxrogat. PaulifS,

LES ÉPITRES DE S. PAUL

tiques, ou répondre aux difficultés de la vie quotidienne, qu'elles tranchent avec une hauteur de vues et une netteté remarquables.

Leur thème, on le voit, est donc des plus variés. Et cependant rien de plus unique en même temps que leur sujet, puisqu'en réalité il se ramène sans cesse à la personne sacrée et aux enseignements divins de Notre -Seigneur Jésus- Christ, Fils de Dieu, rédempteur de tous les hommes. Tel est vraiment le centre perpétuel des écrits de Paul comme de sa prédication, le terme de ses lensées comme de ses œuvres. C'est pour cela surtout que ses lettres sont remplies de tant de beautés supérieures, et qu'elles font tant de bien^à quiconque les étudie avec esprit de foi. Elles forment, après les saints Évangiles, le livre le plus précieux que possède l'Église.

90 Les commentateurs catholiques des lettres de saint Paul. — Nous ne noterons ici que ceux qui les ont toutes expliquées sans exception. Les commentaires relatifs aux épîtres particulières seront indiqués dans les petites Introductions qui les précèdent.

Nous signalerons, dans les premiers siècles, saint Jean Chrysostome, Théodoret, Œcuménius, Théophylacte et Euthymius chez les Grecs; Primasius chez les Latins *. Au moyen âge, Rhaban Maure, Hugues de Saint- Victor, Hugues de Saint-Cher, Nicolas de Lyre, saint Thomas d'Aquin. Dans les temps modernes, B. Justiniani {In omnes B. Pauli epistolas explanationes , Lyon, 1612), Estius (In omnes D. Pauli et septem catholicas Apostolorum epistolas commentarii. Douai, 1614) ^, Cornélius a Lapide^, Bernardin de Picquigny {Triplex expositio epistôlarum D. Pauli, Paris 1703)^, Calmet {Commentaire littçral, etc., Paris, 1707 et suiv.). De nos jours, M. l'abbé Drach {Épîtres de saint Paul, Paris, 1874), M Guillemon {Clef des Épîtres de saint Paul, Paris, 1873), M&r Mac Evilly {An Exposition of the Epistles of S. Paul, Dublin, 1880), A. Bisping {Exegetisches Handhuch zu den Briefen des Apostels Paulus , Munster, 1854 et suiv.). Voyez aussi M^f Simar {Théologie des heiligen Paulus, 2" éd. an 1883),

* Au vi^ siècle. Ses explications sont un excellent résumé de celles des interprètes antérieurs.

2 Ouvrage souvent réédité ; naguère à Mayence, 1868-1860.

^ Voyez l'édition de Paris, 1861, annotée par M. l'abbé Crampon.

^ Les plus récentes éditions sont celles ds Paris, 1868, et d'Inspruck, 1891,

ÉPITRE AUX ROMAINS

INTRODUCTION

io Fondation de la communauté chrétienne de Rome. — L'épître aux Romains suppose très manifestement qu'il existait dans la capitale de l'empire une chrétienté bien organisée ^ Aucun écrivain sacré ne nous apprend par qui et comment cette chrétienté avait été fondée ; mais nous savons , soit par l'histoire profane, soit par le livre des Actes, ii, 10-11 ^, qu'il existait à Rome une colonie juive assez considérable ^"^, composée surtout d'anciens captifs, qui avaient été amenés de Palestine par Pompée et qui avaient été affranchis peu à peu. Autour de cette colonie, rayonnait le cercle de prosélytes qui se formait peu à peu partout où il y avait des Juifs. Elle avait des relations fréquentes avec la métropole de Jérusalem, surtout à l'époque desgrardes fêtes religieuses*. Aussi est -il possible, comme l'affirment les Recognitiones clementinae , que la connaissance de Jésus soit arrivée à Rome par cette voie, de son vivant même.

Parmi les advenœ Romani qui furent témoins de la descente du Saint-Esprit sur les apôtres et les premiers disciples^, « il est permis de supposer qu'il y en eut quelques-uns qui emportèrent avec eux l'impression féconde de la première, prédication de saint Pierre (Act. ii, 14-41). La persécution qui, au lendemain du martyre de saint Etienne, dispersa une partie des membres de l'Eglise naissante, put de même pousser vers Rome quelques chrétiens fugitifs... Les caprices de la politique impériale, qui tantôt chassèrent les Juifs de la capitale de l'empire^, tantôt les y rappelèrent, ne firent que les mettre plus à portée de l'influence partout répandue du christianisme. » Tels furent sans doute les humbles débuts de la chrétienté romaine'^.

^ Voyez XII, 4 et ss., etc.

^ Voyez le Commentaire.

3 On croit qu'elle contenait environ vingt mille membres vers la fin du règne d'Auguste. Josèphe, Ant., xvn, 11, 1, parle de huit mille Jui^'s de Rome , qui s'adjoignirent à une députation envoyée auprès de l'empereur par leurs coreligionnaires de Jérusalem, après la mort d'Hérode.

* Voyez Act. u, 7-11. Cicéron, pro Flacco, 28,

mentionne expressément ce fait.

5 Act. II, 10.

^ Act. xviii, 2 (voyez les notes).

' Il est parfaitement loisible de supposer aussi que « des chrétiens doués de l'esprit d'évangélisation avaient travaillé k répandre la bonne nouvelle dans la capitale du monde », selon ce qui s'était passé à Autioche et ailleurs. Cf. Act. XI, 19 et sa.

ipiTRE AUX ROMAINS

Mais ces raisons seraient insuffisantes pour expliquer, à elles seules, l'existence à Rome, vers l'an 59 de notre ère', d'une Église aussi florissante ^ que celle à laquelle fut adressée l'épître dont nous commençons l'étude. La lumière se fait pleinement si nous admettons avec une tradition très ancienne, dont les premières traces apparaissent dans les écrits de saint Ignace ^, de saint Irénée '*, du prêtre Gaïus^, et qui est attestée de la façon la plus claire par Eusèbe^, saint Jérôme^ et Orose^, que saint Pierre vint à Rome durant la seconde année du règne de Claude (42 ou 43), et qu'il y fonda en personne l'Église dans laquelle il devait plus tard transporter définitivement son siège comme vicaire de Jérius- Christ^.

D'après les détails qui précèdent, à ses débuts, la chrétienté romaine dut se composer presque uniquement de Juifs convertis. L'élément israélite y était encore très considérable, lorsque l'épître aux Romains fut écrite. Gela ressort de plusieurs passages, dans lesquels l'auteur s'adresse manifestement à des chrétiens d'origine juive ^^. Toutefois, à Rome comme partout ailleurs, la foi chrétienne ne tarda point à passer des Israélites aux païens , parmi lesquels elle fit de très nombreux adeptes. Et ce sont spécialement ces derniers que saint Paul a en vue dans plusieurs passages de cette épître : ainsi , il s'adresse aux Romains en tant qu'il était l'apôtre des Gentils (i, 5); il espère opérer chez eux des fruits de salut comme parmi les autres nations païennes (i, 13); il leur parle ouvertement comme à des infidèles convertis (xi, 13, 22 et ss.; xv, 14 et ss., etc.). L'Église de Rome se composait donc aussi d'un élément issu de la gentilité , qui paraît même avoir eu alors la prépondérance^',

2» Le sujet et la division de l'épître aux Romains.^ — Le sujet est clairement

indiqué dans les vers. W-IJ du premier chapitre : « L'évangile est une puis-

( sance de Dieu pour le salut de quiconque croit, du Juif d'abord, puis du Grec,

/ parce qu'en lui est révélée la justice de Dieu par la foi et pour la foi, ainsi qu'il

I est écrit : Le juste vit par la foi. » Saint Paul a donc voulu développer aux

Vchrétiens de Rome le thème si beau et si fondamental de la justification par la

( foi en Notre -Seigneur Jésus- Ghrist. Le salut apporté par le Ghrist est destiné à

Jtous les hommes sans aucune exception, aux païens aussi bien qu'aux Juifs, et

)il est procuré à tous de la même manière ; on l'obtient, non par les observances

(de la loi judaïque, mais en croyant à Jésus-Ghrist, l'unique Sauveur de

l'humanité.

L'épître s'ouvre par un préambule relativement long, i, 1-17, qui se compose d'une salutation solennelle (vers. 1-7), d'une entrée en matière très délicate dans laquelle l'apôtre se présente aux fidèles de Rome (vers. 8-15), enfin de la brève indication du sujet (vers. 16-17). Le corps de l'épître, i, 18-xvi, 23, se divise en deux parties , dont l'une est dogmatique et l'autre morale. G'est dans

* Voyez la p. 17.

2 Voj'C'Z Rom. I, 8; XV, 14; xvi, 19, etc. ^ Ad Rovi., 4.

* Adv. Eser., m, 1 , 1 et 3, 3.

s Voyez Eusèbe, Hist. ecch, ii, 28.

6 Eist. eccl., II, 13-15.

' De Vir. iLlustr., 1.

* Eist. adv. pagan., vu, 6.

^ Voyez Act. xn, l?'' et le commentaire; Windischmann, Vindiciœ Petrinœ , Ratisb., 1><36 ; Eeilhmayr, Comment, zum Brie/ an die Rœmer, Ratisb., 1845, p. 8 et 8s. Divers auteurs protestants, entre autres H. AV. G. Tiiiersch, die Kirche im apost. Zeitalter, 3^ edit., p. 96 et ss.,

admettent eux-mêmes cette tradition.

^0 Voyez II, 17 et ss. ; iv, 1 et s«. ; vu , 1, et ss. Comp. aussi le chap. xvi, où plusieurs des salutations s'adressent à des chrétiens d'origine juive.

^' Tel est le sentiment d'un très grand nombre d'interprètes. L'opinion contraire a également ses partisans; mais elle nous paraît beaucoup moins vraisemblable. Si, d'après Act. xxviii, 16 et PS., les Juifs de Rome semblent ignorer totalement la nature de la doctrine chrétienne & l'époque de la première captivité de saint Paul, cela tient à ce qu'une scission s'était opérée depuis longtemps entre les synagogues de la capitale et la jeune chrétienté.

ÉPITRE AUX ROMAINS

la partie dogmatique, i, I8-xi, 36, qu'est traité d'une façon magistrale le pro blême de la justification chrétienne. Trois sections : 1« Nécessité universelle et nafnrp r\^^ ç^^Mp jnstifirnfinn t i«-v^ 9| ; ^" Admirables effcts moraux qû'eUo p r o d uitTVT^ l-viTi, 89; 8» Rihiptinn gpôpi\-]|p ^pg Juifs relativement au srdnt giin •pi*ocure la foi, ix^ 1-xi. 36 T.a partjp nnnralp^ XII, 1-xvi, 23, contient deux sectionsT"!» Exhortations pratiques adressées aux chrétiens de Rome, pour les aider à vivre d'une manière conforme à la foi (xii, 1-xv, 13); 2« Divers points qui concernaient personnellement saint Paul (xv, 14-xvi, 23). Le tout se termine par un majestueux épilogue, xvi, 24-27 ^

3o^'on JntcqrHté. — L'authenticité de l'épître aux Romains est si clairement démontrée par les témoignages des Pères les plus anciens et les plus autorisés ^ et par la conformité parfaite du genre épistolaire avec celui de saint Paul, que, lorsqu'elle a été attaquée naguère par quelques adeptes de la critique la plus radicale, de nombreux rationalistes plus modérés ont protesté vigoureusement.

Quant à l'intégrité, plusieurs faits ont suscité quelques doutes, d'ailleurs sans gravité. Marcion supprimait entièrement les chap. xv et xvi^. En outre, dès l'époque d'Origène, plusieurs manuscrits'* plaçaient la doxologie finale, xvi, 25-27, immédiatement après xiv, 23, sans omettre toutefois le reste de l'épître. Partant de là , on a fréquemment conclu de nos jours , surtout dans l'école de Tubingue, que les chap. xv et xvi, partiellement ou totalement^, seraient un fragment d'une lettre destinée d'abord aux Éphésiens, fragment que Ton aurait rattaché ensuite à l'épître aux Romains. Mais rien n'est moins fondé que cette hypothèse. En effet, la suppression opérée par Marcion est absolument arbitraire. Cet hérésiarque était coutumier du fait, car il supprimait indistinctement dans les différentes parties du Nouveau Testament les passages qui contredisaient ses théories^. Pour ce qui est du déplacement de la doxologie, sans compter qu'il n'existe que dans une petite minorité d'anciens manuscrits, il est facile de l'expliquer sans recourir à la conjecture arbitraire des critiques. Le chap. xvi renferme presque uniquement des messages individuels, qui n'intéressaient que les chrétiens de Rome. Il est donc vraisemblable que, dans les autres Églises, on omettait ce chapitre lorsqu'on faisait la lecture publique de l'épître aux Romains. Çà et là, on le retrancha aussi dans les livres liturgiques. Toutefois, comme on ne voulait pas éliminer la magnifique doxologie finale (xvi, 25-27), on la plaça, non pas après le chap. xv, qui se termine lui-même par une doxologie (cf. xv, 33), mais à la fin du chap, xiv. Le style est d'ailleurs le même que dans le reste de la lettre, et les chap. xv et xvi « témoignent d'une finesse de pensée qu'on chercherait en vain parmi tous les interpolateurs ». Ajoutons qu'on y entend retentir encore les notes dominantes de l'épître.

4» L'occasion et le but. — L'occasion de la plupart des épîtres de saint Paul consista en quelque circonstance particulière qifi se rattachait directement au ministère de l'apôtre ou à ses relations antérieures avec les destinataires de ses

^ Pour une analyse plus complète, voyez le commentaire et notre Biblia sacra, pp. 1247-

2 Voyez rintrod. générale , p. 8 - 9. Comp. aussi saint Irénée, Adv. Hser., m, 16, 3 et 9; TertuUien, de Coron., 6; Clément d'Alex., Strom., ni, Il et le Canon de Muratori, ligne 53; sans parler des citations empruntées à notre épitre par saint Clément pape, saint Ignace, saint Polyçarpe, saint Justin, les hérétiquets Marcion

et Basilide, les Valentiniens, etc.

3 Voyez Origène, in Rom., xvi, 25.

^ Le fait peut être encore constaté aujourd'hui çà et là.

^ Car les avis sont très partagés sur ce point, comme il arrive toujours lorsqu'on fait de la critique subjective.

^ En ce qui concerne l'épître aux Romains, voyez TertuUien, adv. Marc, v, 13.

ÉPÎTRE AUS BOÎÎAÎNS

lettres. Ici elle paraît avoir été toute générale, ainsi qu'il ressort du fond même de l'épître. Gomme l'admettent de nombreux exégètes contemporains, elle doit être cherchée dans la liaison intime qui existait entre la vocation de Paul comme apôtre des Gentils et la métropole du monde païen*.

Gette liaison, saint Paul la comprenait et en avait conscience depuis longtemps; aussi y avait -il « des années nombreuses » ^ que ses aspirations le portaient vers Rome, soit pour s'édifier auprès des chrétiens qui y résidaient, soit pour aller de là porter l'évangile aux confins de l'Occident. Or voici que ses travaux d'évangélisation en Orient approchaient de leur terme : de Gorinthe, où il était alors ^, Paul n'avait plus qu'à se rendre à Jérusalem , afin d'y porter les aumônes recueillies pour l'Église- mère; cela fait, il se mettrait en route pour la ville des Césars. Mais, notons -le bien, il n'avait pas encore eu de relations personnelles avec la chrétienté romaine; il n'avait pris aucune part à sa fondation. Avant de la visiter, il lui sembla donc utile et convenable d'entrer en rapports directs avec elle, de s'annoncer en quelque sorte et de préparer ainsi son apostolat auprès d'elle. Tels furent l'occasion première et le but principal de la lettre qu'il lui écrivit. En outre, il ne pensait pas pouvoir demeurer longtemps à Rome; il était bon, par conséquent, qu'il communiquât d'avance aux Romains, pour suppléer à la brièveté de sa visite, « un exposé doctrinal complet de l'évangile, » tel qu'il l'enseignait en tous lieux ^. La diaconesse Phœbé, pieuse chrétienne des environs de Gorinthe, allait partir pour Rome; son voyage fut l'occasion extérieure qui détermina l'apôtre à écrire en ce temps même ^.

Se proposa-t-il aussi, comme but secondaire, d'opérer une réconciliation entre les deux éléments juif et païen dont se composait l'Église romaine^? D'assez nombreux interprètes et critiques l'ont pensé, à la suite de saint Augustin ''. Cependant, rien ne prouve qu'il existât alors des divisions au sein de la chrétienté de Rome ou qu'elle en fût menacée. De plus, le ton de l'épître, toujours calme, n'a rien qui puisse faire soupçonner dans l'esprit de l'auteur une intention polémique. Quelle différence, sous ce rapport, dans la première épître aux Corinthiens et dans la lettre aux Galates, où cette intention existe véritablement! Si divers passages'^ semblent présenter «un caractère antijudaïque », c'est parce que saint Paul voulait précisément démontrer que la justification n'était pas le résultat de l'accomplissement plus ou moins fidèle de la loi mosaïque, mais seulement de la foi en Jésus -Christ. Ce ne sont donc pas les erreurs judaïsantes^ qu'il a en vue dans ces passages, mais le judaïsme luimême, en tant qu'il était opposé au christianisme.

50 Le lieu et le temps de la composition. — Quelques détails secondaires, insérés dans la dernière partie de la lettre, nous fournissent sur ces deux points des renseignements assez précis.

L'épître aux Romains dut être écrite à Gorinthe. En effet, saint Paul y salue

» Cf. XV, 15.

2 Voyez XV, 23, et comp. i, 13; Act. xix, 21 , etc.

•^ Voir plus bas, au 50.

* On conçoit aisément que saint Paul , qui se rendait un compte exact du rôle important que la chrétienté de Rome était appelée à Jouer pour le développement de l'Église en Occident, fût d(!flireux de lui développer les principes et la doctrine qu'il s'appliquait à faire valoir partout où le portait son zèle. L'apostolat de Paul supposait que le christianisme était destin* au

monde païen tout aussi bien qu'aux Juifs ; c'est précisément pour cela qu'il expose tout au long dans l'épître aux Romains la belle théorie du salut donné à tous les hommes, Juifs ou Gentils, par la fol en Jésus - Christ.

5 Cf. XVI, 1-2.

^ Voyez la p. 14.

' Inchoat. exposit. in ep. ad Rom.

* Entre autres, 11, 1 et ss., 17 et ss.; IX, 6 et es.; x, 3, etc.

^ Voyez notre commentaire des Actes des apôtres, xv, 1.

ÉPITRE AUX ROMAINS

l'Églîse de Rome au nom de Gaïus \ son hôte d'alors, et d'Éraste, économe ou trésorier de la ville ^. Or, d'après Act. xix, 22 et II Tim. iv, 20, ce dernier habitait Corinthe ; il en était de même de Gaïus, d'après I Gor. i, 14. En outre, comme il a été dit plus haut, cette lettre fut portée à Rome par la diaconesse Phœbé, qui était de Genchrées, port oriental de Gorinthe^. C'est donc de la capitale de l'Achaïe que Paul écrivit aux Romains. Gette opinion, qui est à peu près unanimement admise, est déjà mentionnée dans les mots Trpoç Pwjxai'ouç eypacpy) aTTo KopivÔou •'*, qu'on lit en de nombreux manuscrits.

Gela posé, la date se manifeste d'elle-même. Saint Paul annonce aux Romains (xv, 25-28) qu'il est sur le point de partir pour Jérusalem, afin d'y porter le produit des quêtes faites par lui en Macédoine et en Achaïe. De là, ajoute-t-il, il se propose d'aller à Rome. En rapprochant de ces lignes les deux passages Act. XIX, 21 et XX, 2-3, nous voyons d'une manière évidente que l'épître aux Romains dut être composée durant le troisième voyage apostolique de saint Paul ^, vers la fin du séjour de trois mois que l'apôtre fit en Achaïe et à Gorinthe; par conséquent, vers le commencement de l'année 59^.

6*^ Son caractère général. — G'est à juste titre que l'épître aux Romains a été piacée en tête de la collection des écrits de saint Paul ; elle est vraiment la plus importante de toutes ses lettres. Exception faite des détails personnels que l'on rencontre çà et là dans la seconde partie, c'est beaucoup plus un traité de théologie qu'une lettre proprement dite, et ce trai|é r.ont.ip.nt p.n abrégé tout l'ensfii»- ^nement Hp. rapnt.rn fjP'i G^^^^'^'' -

Ailleurs, saint Paul suppose chez ses lecteurs la connaissance de la doctrine chrétienne dans son ensemble ; il n'en touche que des points isolés , selon que des abus naissants, des erreurs, des doutes, des questions posées par des Églises, l'y excitaient. Ici , c'est le dogme chrétien tout entier. La genèse et les conséquences du paganisme, la signification et l'avenir du judaïsme, les rapports de ces deux religions avec le christianisme, le péché et ses suites funestes, les relations du premier et du second Adam , soit entre eux , soit avec l'humanité : telles sont les principales questions de détail qu'il y envisage, et il est inutile d'insister sur leur gravité exceptionnelle, sur l'intérêt perpétuel qu'elles excitent. On a donc dit avec beaucoup de justesse que « l'épître aux Romains se meut dans de vastes horizons ». Les explications sont données avec une chaleureuse éloquence, mais surtout avec un calme doctrinal très majestueux, avec une grande vigueur d'argumentation, avec une brillante clarté.

7° Les commentateurs catholiques. — Précisément à cause de son importance, l'épître aux Romains a suscité un plus grand nombre de travaux exégétiques. Outre ceux qui ont été indiqués à la page 12, nous mentionnerons les suivants : Fr. Tolet, In epistolas B. Pauli ad Rom. commentarii et adnotationes, Lyon, 1603 (excellent ouvrage souvent réédité); H. Klee, Commentar ûber das Sendschreiben an die Rœmer, Mayence, 1839; F.-X. Reithmayr, Commentar zum Briefe an die Rœmer, Ratisbonne, 1845; A. Maier, Commen-

' Gaïus (Faio;), d'.iprès le grec.

2 Voyez Rom. xvi, 23.

^ Cf. XVI ,1-2. Notez encore que, parmi ceux qui saluent l'Église romaine avec saint Paul (Rom. XVI, 1), nous trouvons Sosipater, ou Sopater, et Timothée, lesquels, comme nous l'apprenons par Act. xx, 4, étaient alors les compagnons de l'apôtre.

* « (L'épître) aux Romains a été écrite de Corinthe. D

^ Voyez la p. 6.

^ L'année n'était pas encore très avancée, car Paul célébra peu après la Pâque à Ptiilippes, et il désirait arriver à Jérusalem avant la Pentecôte. Cf. Act. XX, 3-6. Selon quelques auteurs, c'est en 58 que la lettre aurait été écrite. On ne peut fixer, nous l'avons vu, que d'une manière approximative la chronologie de la vie de saint Paul.

%S ÉPITRE AUX ROMAINS

tar ûber den Brief Pauli an die Rœmcr, Fribourg-en-Brisgau, 1847; J. T. Beelen, Comment, in Epist. ad Rom., Louvain, 1854; L. Klofutar, Commentarius in Epist. S. Ajiost. Pauli ad Rom., 1880; Agus, Epist. B. Pauli apost. ad Rom. analytice et logice explicata, Ratisbonne, 1888; A. Schsefer, Erklserung des Briefes an die Rœmer, Munster, 1891 ; le P. Gornely, Comment, in epist. S. Pauli apost. ad Rom., Paris, 1896.

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