RURALE
Au meeting tenu à ^artin's Hall, le 27 février 1855, le fondateur de l'imprimerie russe à Londres, a exposé des v ues dignes d'attention sur le travail intérieur qui s'opère en Russie, notamment dans cette question du servage, — toute chargée d électricité; — question que le gouvernement doit résoudre au plus tôt, et qu'il ne peut résoudre sans soulever ce dilemme, — d'une atteinte à la propriété territoriale, que la noblesse repousse, ou de la création d'un prolétariat, dont le paysan ne veut à aucun prix.
Laissons parler l'éloquent orateur de Martin's Hall : « 11 y a chez nous deux courants révolutionnaires, l'un en haut, l'autre en bas; l'un éminemment négatif, dissolvant, hostile à l'absolutisme, éparpillé en petits cercles, mais prêt à fermer une grande agglomération, actif, remuant; — l'autre, plutôt plastique, organique, en état de guerre, mais somnolent et apathique. Je parle de
la jeune noblesse et de la commune rurale, cette alvéole de tout le tissu social, cette monade vivifiante de l'état slave.
m Sur leurs épaules se dresse la Russie officielle...
'< lie tzarisme est, par sa nature, agressif, pauvre en idées, peu adroit en organisation intérieure. Il a créé une chose, c'est l'armée. 11 doit faire la guerre, — c'est son métier, c'est son salut.
« Le gouvernement de Pétersbourg n'est pas populaire. Il a trop tenu avec les seigneurs, trop avec les Allemands, suivant l'expression du peuple. La seule idée vivante qui lie les masses au gouvernement, c'est l'unité nationale. Le pouvoir ne l'ignore pas et l'exploite. De là le panslavisme officiel.
< Je ne m'arrêterai pas à la nécessité historique de la dictature créée par Pierre I er . Je pense qu'elle est explicable pour le passé, qu'elle était même nécessaire comme éducation, comme soudage. Mais je pense aussi qu'elle a fait son temps, que sa continuation est artificielle. L'impérialisme russe, après 1813, est d'une improductivité étonnante. L'œuvre gouvernementale, sous Nicolas, est devenue complètement négative.
« C'est que, le lendemain de son avènement au trône, il vit des hommes qui Tétonnèrent et qu'il n*a jamais oubliés depuis. Ému de la fermeté et de la noblesse des paroles de Mouravieff, il lui dit :
« — Donnez-moi votre parole d'honneur que vous abandonnerez vos projets, et je vous pardonne.
« — Point de grâce, point d'exception, répondit Mouravieff. C'est pour être à l'abri de l'arbitraire que ihkis voulions vous renverser.
« Nicolas attendit trente ans une demande d'amnistie. LUe n'est pas venue. La mort amnistie. Quelles histoires! quelles légendes ! . -
« Un autre Mouravieff, — il y en avait quatre dans la conspiration, — colonel d'état-major, demeurait, après dix années de travaux forcés, comme colon, daus uue petite cabane au fond de la Sibérie, avec deux autres proscrits, — le général Youskneffsky et le colonel Abramoff. Il meurt en 1841. Les deux amis clouent un cercueil et portent le défunt à l'église, située à quelques lieues. Le général aimait Mouravieff comme une mère peut aimer son fils. Pas une parole pendant la route. Arrivé à l'église, il s'agenouilla près du cercueil et cacha son visage. Le sacristain s'approcha de lui après la cérémonie. L'immobilité du vieillard l'étonna. Le vieillard était mort. Abramoff n'eut pas le courage de retourner dans la cabane, et il alla se perdre dans les océans de neige de la montagne.
« Il y a deux ou trois mois qu'un livre remarquable sur les Russies parut en France. L'auteur, M. Aeh. Gallet de Kulture, a vu les choses après moi ; il en a tiré les mêmes conséquences.
« L'Europe ignorait la Russie. A peine si elle en sait les premiers mots aujourd'hui.
« Non-seulement on a douté de l'existence d'un parti
révolutionnaire, qui, par nécessité, se tient à l'ombre, mais aussi de l'organisation communale, c'est-à-dire de la manière d'être de cinquante millions d'individus, à deux pas de l'Allemagne.
« Haxthausen a écrit trois volumes sur ce sujet, on ne l'a pas cru. Moi, j'en ai parlé, on ne m'a pas cru.
a Notre commune rurale, par une de ces anomalies qui paraissent être de l'ironie dans l'histoire, — a une base très-large; — il ne s'agit pas de droits politiques, — dans toute la Russie il n'y a que l'empereur qui ait des droits potitiques, — il s'agit des droits administratifs et sociaux, du self-gouvernement dans les affaires communales, et du partage de la terre. Je ne répéterai pas ce que j'ai dit tant de fois sur l'organisation de la commune et sur ses avantages; je veux, au contraire, montrer ses inconvénients. Le paysan russe est un mineur éternel, il n'est jamais sur ses propres jambes; dans tous les cas, il s'appuie sur la commune, s'abrite derrière elle. L'individu est absorbé par la commune.
u La commune slave est un embryon sans conscience; elle ne sera appelée à une existence véritable que par l'individu demandant la plénitude de ses droits comme personne, sans perdre ses droits comme membre de la commune.
a Le servage, introduit peu à peu au dix-septième siècle, acquit au dix-huitième une extension terrible; — plus d'un tiers de la population agricole fut réduit à l'état misérable des qlebx adscripti du moyen âge.
« Le ppuple se leva maintes fois ;plus de cent mille hommes étaient sur les bords du Volga, sous Stenko Rasin. Le tzar Alexis fit pendre des milliers d'insurgés. Le trône de Catherine chancela un instant, secoué par Pugatcheff.
« Les serfs furent vaincus.
« Alexandre s'arrêta le premier, stupéfait, devant la monstruosité du servage; il comprit le mal sans trouver le remède. 11 n'osait ni l'encourager ni le détruire.
« Le tzar était lié aux seigneurs, la voix impériale demeura sans force, et lorsqu'en avril 1842 Nicolas, — le souverain omnipotent, — osa donner à la noblesse le conseil de s'arranger à l'amiable avec les paysans, le ministre de l'intérieur Péroffsky ajouta aux paroles timides de l'empereur un tel commentaire, qu'elles dispa-
rurent complètement.
« Une lueur de liberté passa auprès du malheureux serf, — et disparut. Une rumeur vague et comprimée se répandit par le pays. Les révoltes partielles devinrent plus fréquentes. Dans le gouvernement deSimbirsk, les serfs firent une battue de gentilshommes. Dans le gou vernement de Samboff, les paysans des diverses communes se réunirent et allèrent de maisons seigneuriales en maisons seigneuriales, armés de piques, de haches, et portant de la paille; ils suivaient leur chemin silencieux et graves; une femme du peuple, pieds nus, les cheveux épars, marchait devant eux ; elle chantait les psaumes qu'on chante aux entenvmonis, — et elle les
chantait lorsque les châteaux brûlaient avec les familles seigneuriales.
« J'ai beaucoup vécu avec le paysan russe, et nonseulement je l'aime profondément, mais je le connais beaucoup. Enfant, je demeurais chaque été dans les domaines de mon père -, exilé, j'eus sept années pour l'étudier, depuis l'Oural et le Volga, jusqu'à Novogorod. Eh bien, je déclare que le paysan de l'intérieur de la Russie est moins corrompu que l'aristocratie de Pétersbourg.
« Custine l'a remarqué, de même que Haxthaûsen et le savant Blurius.
« C'est par l'insurrection des paysans serfs, ou par leur émancipation, que commencera l'avenir social de la Russie. Le paysan russe ne veut point entendre parler d'une émancipation dans le prolétariat, et il a raison ; mais, de plus, il aura aussi la terre. La noblesse la plus rétrograde serait satisfaite de donner la liberté aux paysans et de retenir la terre.
« Pestel disait à ses amis, dans une des séances de la société de Y Union du bien public :
« Vous pouvez proclamer la république si vous le vou- « lez, peu de chose changera. H n'y aura pas de révolution « populaire chez nous, si l'on ne touche pas à la propriété « territoriale de la noblesse. Il faut la terreaux paysans. »
« On disait cela avant 4825. Maintenant le gouvernement et la noblesse ont compris qu'il faut la terre aux paysans.
« Déjà on a fait des tentatives de partage, en réduisant le paysan au minimum. Gela n'a pas eu de suite. Le partage est indiqué par les faits mêmes et par le génie national.
« Le paysan ne veut que la terre communale, — ne veut que le sol marqué par sa sueur, conquis par son travail. Il ne demande rien de plus.
« Le paysan russe ne croit pas que la terre puisse appartenir à un autre qu'à la commune. Il lui est plus facile d'admettre que lui, individu, appart ent à la commune, que de penser que la terre ne soit pas la propriété inaliénable de celle-ci.
« Cela est extrêmement grave. »
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