‹ La sainte RussieChapitre 5 sur 109 · LE SERF · texte numérisé non relu

LE SERF

On a beaucoup vanté de dos jours- la condition du serf russe; on l'a comparée à celle des classes laborieuses de l'Occident ; on Ta déclarée préférable sous plusieurs rapports, et comme rien ne fait mieux ni plus vite son cbemin qu'une idée carrément fausse, celle-ci n'a pas manqué d'obtenir un certain crédit; mais l'esprit ne résiste pas au bon sens, le paradoxe à l'examen. Certes, si la conviction de ne pas mourir de faim, si même une existence animale parfaitement garantie, suffisait au bonheur de l'homme, le sort du mougik serait, pour les prolétaires des autres États, un légitime sujet d'envie. Jeune et vieux, le serf est assuré de sa subsistance. Se marie-t-il, on le dote: — malade, on le soigne; — s'il meurt, on lui fournit jusqu'à sa bière. Le nécessaire, il l'a dans la vie et dans la mort. Cela est vrai. Mais nous ne vivons pas que de pain. Le sentiment «le la liberté, la conscience du moi, l'inviolabilité de la famille, les espoirs de l'ambition, les chances de l'avenir, le droit au succès, sont partout où brille la lumière de la

civilisation, les éléments qui aident l'homme à porter la vie. Ces biens, antérieurs et supérieurs à tous les autres,

— le dernier ouvrier de nos fabriques, le plus pauvre paysan de nos villages, les possèdent. Ils sont refusés au serf. Le serf naît courbé vers la terre, rivé à la glèbe. Rien n'est à lui, ni la famille, ni le foyer, ni le corps, ni l'âme, dont on fait un chiffre 1 . Ame, corps, foyer, famille, tout est au maître.

L'origine du servage est peu connue, même en Russie. Cette servitude, que le neuvième siècle vit naître, qui se développa et s'affermit durant les dixième et onzième siècles, se forma, d'abord, de captifs que les hasards de la guerre firent tomber aux mains des Slavons,

— d'esclaves achetés à prix d'or aux nations voisines (KJwlopi), ou de criminels privés par les lois, — eux et leur descendance, — de droits civils.

Les propriétaires nobles, — les hauts dignitaires de l'État, attiraient, d'ailleurs, dans leurs domaines des agriculteurs libres, leur imposant des conditions qui limitaient, à des degrés plus ou moins complets, leur liberté naturelle.

Ceux des paysans auxquels le propriétaire concédait une terre, dans la zone de ses possessions, s'engageaient, par contrat, à rester à tout jamais attachés, ainsi que leurs enfants, à la personne du seigneur et à sa postérité.

* On sait que les' relevés de la population en Russie s'établissent par âmes, et que les impôts payés à l'État par les seigneurs n'ont pas d'autre base.

LA SAINTE RUSSIE ift

Dans cet ensemble de conditions, d'engagements et (V aliénations qui constituèrent originellement le servage, il se trouva des paysans qui, pour une somme déterminée, en céréales ou en argent, affermaient une terre, en conservant, le terme échu, la facilité de l'abandonner et d'aller chercher ailleurs d'autres sources de profits et d'exploitation.

Ces déplacements libres offraient plus d'un inconvénient : la richesse, appelant à elle la pauvreté, accroissait, par ce moyen, des fortunes déjà colossales. En effet, les seigneurs opulents, par l'appât d'un salaire plus élevé, embauchaient les paysans au service de propriétaires peu aisés qui, forcés de maintenir, — plus ou moins, — leurs terres incultes, faute de bras, arrivaient promptement à la détresse et à l'impossibilité d'acquitter leur quote-part dans les impôts dont vivait l'État.

Boris Godounoff, — ministre, assassin et héritier du tzar Fedorlvanovitch, — frappé de cette situation, et, peu scrupuleux sur le choix des remèdes à lui appliquer, interdit aux paysans toute mutation, et, les attachant indissolublement à leurs maîtres, il les rendit fermes à In terre (Krepki).

Ce jour-là, le servage général, — le servage russe, — la propriété irréfragable de la chair et du sang, — fut créé. Cependant de telles institutions n'entrent pas tout d'une pièce dans les mœurs et les sentiments d'un pays. Le règlement de Boris Godounoff souffrit des modifications nombreuses, des interprétations diverses, des

restrictions importantes, et, pendant une longue série d'années , servit de motif à une foule de réclamations et de procès.

Résistance vaine! Le temps cimenta l'institution ; elle fut définitivement acceptée dans toute sa teneur, et la différence primitive entre les serfs proprement dits et les gens en servage cessa d'exister.

Les adversaires de l'émancipation ont rappelé ces faits, les ont commentés, et en ont tiré cette triple conséquence :

1° Que les serfs actuels des particuliers n'ont jamais été eux-mêmes possesseurs, qu'ils n'eurent, en aucun temps, de terre propre, et que cette terre, — sur laquelle ils vivent, comme des végétations naturelles, sans pouvoir ni la quitter ni s'en défaire, — est dès lors l'inaliénable et légitime propriété des nobles ;

2° Que les paysans, serfs d'origine, sont également le bien légal des seigneurs, et ne sauraient être personnellement libérés, sans que les propriétaires touchent de l'État une rémunération équivalente:

3° Que les agriculteurs libres, affermés par Boris Godounoff, peuvent seuls, d'après l'équité, reconquérir leur liberté primitive.

Ils ajoutent qu'il y aurait impuissance absolue, pour e législateur et l'État, à remonter à ces différentes origines, à opérer ce triage et à débrouiller ce chaos.

Ces raisons ont semblé convaincantes. Les tzars sont restés vacillants devant ce mirage de propriété légitime.

Ils n'ont pu s'élever, — même ceux qui, comme Alexandre, ont fait, par boutades, du libéralisme, — à un sentiment philosophique assez complet pour comprendre que la chair humaine n'est jamais vendable , par conséquent acquérable, — que l'aliénation de l'homme à l'homme est nulle en soi, — qu'il est un droit naturel, primant toutes les transactions civiles, — et qu'en revendiquer victorieusement l'application contre la coalition des intérêts sordides eût été, non consacrer une spolialion, mais travailler au règne de Dieu, — faire de l'orthodoxie et du christianisme.

Ce fut le jour de la Saint-Georges 1597, — date néaste pour l'habitant des campagnes, — que la glèbe russe fut instituée. Ramenés de l'état d'hommes à l'état de brutes, les paysans protestèrent par la révolte. On massacra les récalcitrants, et la peur soumit les autres, dette peur dure encore. La glèbe, fondée par elle, se maintient par elle. Quelquefois, pourtant, cette peur fait place à la rage, et alors il arrive ce qui suit :

« Un riche propriétaire, le comte Apraxine, avait exaspéré les paysans de ses domaines par la dureté avec laquelle il les traitait. A la fin, las de cette oppression, ils se révoltèrent et mirent le feu au château. La malheureuse épouse du comte périt dans les flammes avec toute sa famille; lui-même réussit d'abord à s'échapper, mais les paysans, inflexibles dans leur colère, le reprirent et l'assommèrent. »

La condition du serf russe ne diffère guère de celle de

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l'anima! domestique. Nourri et soigné entant que bête de somme, — il est, comme tomme, opprimé et foulé, soit parle seigneur, s'il réside sur ses terres, soit, — et le plus souvent, en l'absence de ce dernier, — par l'intendant, despote irresponsable qui, hors de la portée de tout contrôle , le pressure à outrance par vanité d'homme d'affaires, appétit d'autorité ou cupidité personnelle,— le plus souvent pour ces trois causes réunies.

On ne lira pas sans intérêt le modèle de la procuration, à l'aide de laquelle s'opère la substitution, dans l'exercice des droits seigneuriaux, de l'intendant au propriétaire. La pièce porte avee elle son commentaire. Elle n'appartient ni à la civilisation ni au christianisme. C'est un contrat païen et barbare. Nous l'empruntons ii un ouvrage imprimé à Moscou sous ce titre : Y Avocat et Correspondant, ou livre indispensable à toutes les conditions.

« D'après ce qui a été convenu verbalement entre nous, je vous prie instamment de vous charger de l'administration et de la gestion de mes immeubles situés dans le gouvernement , district de ,

terre de , village de , contenant,

en nombre égal, des âmes de paysans (Krestianié), et d'hommes attachés à la maison seigneuriale avec la terre sur laquelle ils sont établis, et je vous donne pouvoir,

conformément aux lois, de les astreindre aux travaux, — leur imposer les redevances, — exiger l'exécution des devoirs personnels, — les vendre, donner en hypothèques , — infliger des peines aux paresseux, — livrer en à-compte sur les recrutements futurs ceux qui ne promettent pas de se corriger, ou les remettre à l'autorité pour qu'ils soient à jamais bannis de leur lieu de naissance. — Vous seul entrerez en possession de tous les droits du propriétaire, agissant, en tout, comme si je gouvernais moi-même mes biens. En foi de quoi je vous écris, promettant de n'élever aucune réclamation ni protestation relativement aux mesures que vous prendrez en vertu du présent pouvoir.

« Ce pouvoir appartient à M. N. N. — Il doit être transcrit sur papier timbré de deux roubles, et ne peut être attribué qu'à un noble. »

Coucbé aux pieds du maître, comme le chien, dont il a la docilité obligatoire, le serf lèche la main qui le frappe, mais non sans éprouver l'envie de la déchirer, et sans se la passer, comme je viens de le dire, au prix de sa vie et de celle des siens. Quand le paysan s'insurge, il anéantit sa famille et lui-même; il le sait, et, s'il ne recule pas, c'est qu'il ne s'arrache à son humble résignation et à sa tranquille passivité que lorsque l'iniquité n'est plus supportable.

Dans le cours du mois d'août 1842, le bruit circula, à Saint-Pétersbourg, que le prince Nicolas Gagarin venah d'être assassiné. Cette rumeur ne tarda pas ù acquérir le caractère d'un fait certain, et, malgré l'obscurité systématique dont le gouvernement a soin d'envelopper les malheurs publics ou privés, les détails et les causes du meurtre ne restèrent pas longtemps ignorés.

Le prince Gagarin jouissait à la cour impériale d'un crédit mérité, disait-on, par de rares talents et de grands services. Peu d'hommes, d'ailleurs, passaient pour aussi sévères. On sut qu'un de ses paysans de Finlande, appelé Reimann, molesté et persécuté par un intendant, s'était enfui des environs d'Helsingfors, et, jeûnant une partie du temps, mendiant l'autre, avait parcouru d'immenses espaces, atteint Pétersbourg, et, se présentant soudain au prince- Gagarin, lui avait demandé pitié et ustice.

Le prince Nicolas Gagarin fut d'abord ému de compassion, en songeant à tout ce qu'il avait fallu à ce paysan de douleur et de résolution pour venir, à de telles distances, lui présenter une telle requête; mais le cœur de l'homme fit bientôt place à celui du maître : il repoussa durement le mougik, et lui annonça qu'il le ferait conduire au siège, s'il ne retournait promptement en Finande, en bénissant Dieu que son insubordination n'eût pas d'autre châtiment.

Reimann insista, supplia, pleura, puis menaça.

Étonné d'une audace qu'il était loin de prévoir, le

prince Gagarin le contempla fixement, et crut lire dans son immobilité un dessein sinistre. Toutefois son orguei fit face au danger. Sans crainte pour lui-môme, il se serait laissé attendrir, peut-être; — menacé, il fut iuilcxible. Mais, tandis que, la tête à demi tournée vers la muraille, il saisissait le cordon d'une sonnette pour appeler ses gens, le paysan, par un mouvement rapide, tira un pistolet de la poche de sa touloupe, l'arma et lâcha la détente. Le coup partit, et les morceaux de fer et de plomb dont ce pistolet était chargé, faisant balle, atteignirent le prince derrière r oreille. Il s'affaissa sur lui-même et roula aux pieds de son assassin.

Reimann n'essaya pas de s'enfuir; il se livra, sans émotion apparente, aux domestiques et aux soldats que le bruit de la détonation avait attirés.

Le pistolet était tombé, fumant encore, de la main du meurtrier. Ou le ramassa, et, en r examinant avec attention, on put lire sur la culasse ces trois mots, inégalement tracés avec la pointe d un couteau : a Cest mon es-

poir. » t Cinq jours découlèrent sans que rien transpirât à Pe-

tersbourg, du lieu où avait été renfermé Reimann, des

interrogatoires qu'il avait pu subir et du sort qu'on lui

réservait. Mais, le matin du sixième jour, le bruit du

tambour retentissant dans les différents quartiers de la

ville, un mouvement inaccoutumé, — le grand nombre

de quartarniks qui sillonnaient la rue aux Pois, - les

allées et venues des Cosaques de la garde, — avaient

donné l'éveil et attiré une foule considérable sur la place

Semenovski, où se trouvaient échelonnas deux régiments d'infanterie. Rangés sur une seule ligne et inunis de baguettes longues, polies et flexibles, ces soldats, à l'uniforme sombre et au visage de bronze, gardaient la même impassibilité que s'il se fût agi d'une parade au Champ de Mars 1 .

Le comte Essen caracolait au centre de la ligne, et, chose triste à dire! on remarquait sur la place plusieurs dames russes en voiture découverte, et un essaim de paysannes blondes, le front enveloppé d'un mouchoir jaune ou rouge, et les seins rejetés, — suivant la coutume, — vers r estomac.

I n sourd roulement de tambours se fit entendre, et à l'extrémité orientale de la place apparut une sorte de chariot, conduit par quatre soldats, qui y étaient, pour ainsi dire, attelés; puis derrière cette petite voiture, assez semblable aux chars dont on se servait autrefois, les mains liées à la barre transversale du train de derrière, de manière à en suivre toutes les impulsions, le corps nu jusqu'à la ceinture, la tète, les lèvres et le menton rasés. — Heimann, l'assassin du prince Gagarin.

Vu ainsi, sans barbe et sans chevelure, cet homme paraissait d'une extrême jeunesse. Aucune trace de pâleur ne se remarquait sur son visage, soit qu'il dût cette

' Prévenu par un avertissement officieux du général Gorgoli, mon livre lui témoin de l'exécution. 11 en a consigné les détails dans l;i Gauite des Tribunaux.

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force aux excitations de la fièvre ou à un courage véritablement extraordinaire.

Les premiers coups de baguette, dont la trace resta marquée sur ses chairs, comme l'empreinte d'un pied sur le sable, ne lui arrachèrent pas un cri de douleur. On put même remarquer, dans l'attitude de sa tête, une expression de fierté qui semblait défier la souffrance. Les veines gonflées de son cou et l'expression convulsive de ses mâchoires indiquaient seules la lutte du corps et de lame.

Des frissons couraient parmi la foule : les mougiks, — la plupart du moins, — détournaient la tète avec dégoût pour ne pas voir les longues baguettes blanches des soldats s'incliner, s'arrondir, fouetter l'air et sillonner les épaules du paysan : plusieurs même ne pouvaient retenir leurs larmes; — d'autres encore contemplaient l'exécution d'un œil attentif, — avec un plaisir farouche. Ces figures-là étaient hideuses. Déjà, en 1831, — à l'époque du choléra, — on les avait vues avec effroi errer dans les ru os de Pétersbourg, comme des chacals qu'attire la mort. On les retrouvera sur les marches du palais d'hiver, à l'heure des révolutions !

Le drame toutefois n'eut pas, ce jour-là, son dcnoûment : Reimann tomba évanoui avant d'avoir atteint le chiffre de six mille coups de baguette prescrits par la sentence impériale, et les chirurgiens déclarèrent la mort imminente si l'on ne suspendait l'exécution.

Le paysan finnois fut, en conséquence, transporté à

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la caserne Semenovski, où Ton s'efforça, par tous les moyens qu'offre la science, de le mettre promptement en état de recevoir les trois mille six cents coups de baguette dont il était redevable à la justice et à l'empereur. A la vérité, la force humaine ne saurait, en aucun cas, aller jusque-là, — et c'est ici l'occasion de remarquer le mensonge d'une législation d'où la peine capitale est abolie 1 , tandis qu'il arrive journellement qu'un condamné expire sous les baguettes, et que la vie ou la mort ne dépendent que du caprice du juge ou de l'habileté du bourreau. Mais, dans l'intervalle de l'exécution accomplie et de celle qui se préparait, Reimann fut à propos saisi d'une fièvre chaude, résultat d'affreuses souffrances stoïquement supportées, et il mourut insolvable.

Lorsqu'il s'agit d'établir la redevance due par le paysan au propriétaire, le seigneur dit au serf: « Tu as tel âge, telle santé, telle aptitude; tu représentes tel capital, tu dois par conséquent fournir tel intérêt. » Et Yabrok imposé par le maître, non à l'individu directement, mais à la commune dont il fait partie et qui en demeure responsable, est déterminé par cette appréciation

1 Cette peine disparut par la volonté Je l'impératrice Elisabeth l'étrovna, fille de Pierre 1 er , surnommée la Clémente. Ses successeurs ne la rétablirent pas virtuellement comme loi de l'Etat, mais ils ne cessèrent de l'appliquer, en fait, sur une immeusc échelle. Le knout, les verges et 1a Sibérie ont très-avantageusement pour la mort remplacé le mode de déc pilalion par la luche.

succincte 1 . M. Harthaiisen appelle cette justice léonine du saint-simonisme à rebours.

Jusqu'ici, c'était chose admise que le paysan tenait à la terre, qu'il ne pouvait en être séparé. L'indissolubilité du serf et du sol était l'unique mérite de la glèbe ; elle permettait le foyer, elle garantissait la famille, autant qu'elle peut être garantie à qui ne possède rien, pas même cette propriété intime, l'enfant, la femme. — On a changé cet état de choses; on l'a aggravé. Les propriétaires, trouvant dans le nouveau régime industriel des avantages supérieurs à ceux qu'ils retiraient de la culture des terres, y poussent violemment toutes les forces dont ils disposent. Ceux qui n'ont ni usines, ni fabriques, ne pouvant vendre leurs serfs sans vendre en môme temps la terre à laquelle ils sont attachés, les louent à des chefs d'industrie. La durée de ce bail humain peut s'étendre jusqu'à quatre-vingt-dix ans, — toute la \ie ! Arraché au

* Vabrok est une redevance que les paysans payent au seigneur, en échange de l'abandon que leur fait ce dernier de la totalité du sol et de la libre disposition de leur temps.

Ce régime existe principalement dans les contrées de l'ouest, du centre et du nord de la Russie, où la culture est peu productive, et où la population, — déjà condensée, — s'applique avee succès à l'industrie manufacturière et à l'exploitation des mines et des forêts.

La corvée proprement dite se maintient dans les riches contrées agricoles du Midi et de l'Est, où les bras font encore défaut à la terre. Dans ce régime, une portion du sol est concédée aux paysans, et l'autre portion cultivée en régie par le seigneur.

(Consulter le très-remurquable ouvrage de M. F. Le Play : les Ouvriers européens.)

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loyer, à la famille, à la commune, le serf est livré sans défense à l'avidité de maîtres étrangers, impatients de bien-être, et qui ne voient en lui qu'un simple instrument de production. L'exploitation à outrance s'en empare, et il est impossible de dire ce qu'elle en fait. C'est l'ancien régime anglais exagéré, — ce régime, moins la liberté de rompre le contrat. M. Harthaûsen a reconnu lui-même que le gouvernement, en laissant l'industrie manufacturière envahir le sol, sans avoir réglé les rapports des seigneurs et des serfs, a commis une grande faute. Toutes les philanthropies apparentes de ce gouvernement pour la classe serve n'auront pas moins abouti à ce résultat jugé impossible, d'avoir rendu, à plusieurs égards, la situation du serf, — d'une classe qui compte quarante-trois millions d'individus, — plus intolérable que ne la firent, en 1597, les lois iniques de Boris Godounoff.

Le caractère du serf est le reflet de son destin : il est soumis, insouciant, rusé, fourbe, vorace et ivrogne jusqu'à l'anéantissement. Ce que le Chinois cherche dans le hatchis, il le demande à l'alcool, qui donne le délire, non la joie. Sa foi participe de sa nature; elle est aveugle et grosssière; c'est celle du fakir devant son idole. Les signes de croix et les génuflexions en sont la forme et le fond, la figure et la morale. Il n'imagine pas que sa religion enseigne autre chose, et le pope ne lui apprend rien de plus. — Une vertu, — vertu précieuse! brillait naguère au milieu de ces ombres, l'amour de la famille, le

respect du père, de l'ancien (starosta)-, mais cette vertu elle-même tend à s'effacer. Les relevés officiels de la criminalité constatent que les atteintes à l'autorité paternelle et patriarcale, presque inconnues autrefois, ne sont plus rares de nos jours.

Mais ni cet abaissement moral ni cet abaissement intellectuel n'ont pu arrêter l'œuvre des temps, barrer le passage à l'idée. Elle a pénétré jusqu'au serf. — Les soldats qui ont fait la guerre, et qui, devenus maîtres d'eux-mêmes après leur libération du service, retournent aux lieux où le recrutement les avait pris , les étrangers, Français et Allemands, que les chefs d'usines ou de grandes exploitations agricoles placent à la tête de eurs industries ; les Polonais, qui, malgré d'opiniâtres persécutions, se glissent partout par droit d'intelligence, portant avec eux un levain démocratique indestructible ; les jeunes serfs que quelques seigneurs, dans un esprit plus libéral peut-être que prévoyant, envoient étudier au dehors les méthodes nouvelles de fabrication *, et qui rapportent chez eux, avec ces données, des notions non moins précises touchant le droit politique et la liberté individuelle; ces éléments divers, mis en circulation par la force des choses, sont parvenus à percer la couche

1 Un prince russe a donné l'impulsion en faisant faire, à ses frais, en France, l'éducation technique d'un certain nombre de jeunes gens, de condition serve, appartenant à ses propriétés sibériennes. Doués de la faculté de compréhension qui distingue la race slave, ces jeunes ?ens ont fait de très-bonnes études, et sont re-

épaisse sous laquelle l'idée d'émancipation était ensevelie. Déjà sur plusieurs points, notamment dans les provinces frontières de l'Europe, au mot de mf tend à se substituer celui de sujet

Et qu'on ne s'y trompe pas, — le serf est très-disposé à accueillir l'idée de son droit, très-apte à la saisir, trèsprompt à mettre la théorie en pratique, — à l'exagérer même et à en tirer des conséquences tout à fait inattendues, — une fois qu'elle lui a été inculquée.

Les faits à l'appui no manqueraient pas.

tournés en Russie, imbus d'idées occidentales. Redevenus serfs après avoir été libres, ils n'ont cessé de réclamer un affranchissement sans lequel la vie leur paraissait insupportable. Cette grâce leur a été montrée comme récompense de leurs efforts, et ils l'ont obtenue du propriétaire, — à l'exception de ceux qui sont morts d'impatience en l'attendant. Sans affection apparente, ces jeunes gens dépérissaienl à vue d'œil , et succombaient l'un après l'autre à un mal inconnu jusqu'alors, — le mal du servage. On n'a pu conjurer ce danger, pour ceux qui restaient, qu'en devançant l'époque do leur libération. On conçoit l'influence que de pareils exemples exercent naturellement sur les populations. En voyant les plus intelligents d'entre eux souhaiter la liberté jusqu'à en mourir, quelle idée les serfs ne doivent-ils pas concevoir de cette liberté ? Comment ne l'envisageraient-ils pas comme le plus grand des biens?

* En 1852, j'allais traverser en bateau la Neva, au Wacili-OslroCf. Avec moi se trouvaient deux officiers de la garde, un pope, une gouvernante et une paysanne. Au moment du départ, une dame, élégamment vêtue, se présente, et intime à la paysanne l'ordre de lui céder sa place. Celle-ci ne bougea pas et répondit simplement : « Mon copeck vaut le vôtre. » La grande dame confuse dut s'asseoir auprès du batelier. Il y a dix ans, la paysanne se fût levée d'ellemême.

Je me bornerai à citer le suivant, dont je fus témoin.

11 se passa en 1852, à Pétersbourg, dans l'hôtel B***, qu'habitait le prince D**, et où je logeais moi-môme.

Le héros de l'aventure fut un jeune serf de l'Oural, nommé Serge.

M. D*** le trouva un jour accroupi sur les marches de l'escalier, la tête dans ses mains et pleurant.

Interrogé sur les causes de son affliction, Serge expliqua que, n'ayant pas de serviette sous la main, il s'était, — conformément à un usage national, — servi de sa bouche pour nettoyer des couverts d'argent. Son maître lavait surpris dans cette occupation, et, jugeant la méthode fort mauvaise, — toute répandue qu'elle pût être dans les hôtelleries russes, — il l'avait rudement frappé. Le mougik était tombé. Sa tête avait porté sur le carreau ; de là une blessure — et ses larmes.

Le prince D"** fit observer au mougik que M. B*** avait eu raison de le réprimander, mais tort de le battre, et que lui, Serge, avait eu un tort plus grand, — celui de se laisser battre.

— Mais que devais-je donc faire?

— Te défendre.

— Je pouvais me défendre?

— Tout homme en a le droit.

— Et moi aussi?

— Toi aussi, puisque lu es homme.

— Je pouvais me défendre; tout homme en a le droit. Merci, Excellence; je ne l'oublierai pas.

Là-dessus Serge regagna l'office , et , prenant sur le buffet une pile d'assiettes, en porcelaine anglaise, d'une certaine valeur, il la laissa flegmatiquement tomber à terre, où elle se brisa avec grand bruit.

M. B*** rôdait aux environs. Il accourut. Furieux à la vue du désastre, il lève le bras. Serge ne lui laisse pas le temps de le frapper. Il se jette sur lui, le saisit à la gorge, le terrasse, et aurait infailliblement réussi à l'étrangler sans l'intervention des personnes présentes.

Instruit de l'incident, le prince D*** manda devant lui les deux adversaires.

Quand M. B*** eut expliqué le fait, Serge, interrogé à son tour, répondit d'un air triomphant :

— Tu devais me réprimander, — non me battre; — j'avais le droit de me défendre; — tout homme a ce droit.

Le droit, — nié ou affirmé, voilà le grand mot, le mané técel pliarès des tzars. Jusqu'à présent, il n'a été interprété qu'en faveur du despotisme ; mais, que des voix ayant autorité l'expliquent dans le sens de la liberté, — et l'émancipation se fait d'elle-même. « Un mot de vérité lancé en Russie, a dit le marquis de Custine, c'est l'étincelle qui tombe sur la poudre. »

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