Évangile, t. I, pl. VII
Bibliothèque nationale, missel de Saint-Maur. — ■ Le missel de Saint-Maur du xne siècle, conservé à la Bibliothèque nationale sous le n° 12054, montre une Annonciation dans une lettre qui figure au folio 24. L’ange ailé et nimbé avance les deux mains. La sainte Vierge ouvre les siennes. L’image que nous présentons est de la grandeur de l’original, c’est un simple trait1.
Le folio 148 possède un crucifiement remarquable : Notre-Seigneur a les yeux fermés, une petite tunique, un seul clou pour les deux pieds, ce qui semble indiquer une origine italienne; un homme dans un tombeau recueille le sang qui en coule, c'est une belle peinture sur fond d'or bruni.
Aux angles, on voit l’Annonciation, la Nativité, la Vierge couchée, saint Joseph et les animaux comme à l’ordinaire. Les trois rois mages, l’enfant en robe, la présentation au temple, audessus des branches de la croix, le soleil rouge et la lune blanche tenus par deux anges. Dans le soleil les rayons sont en tourbillons. La sainte Vierge a la robe bleue, le manteau rouge, le voile blanc, le nimbe bleu. Saint Jean un manteau bleu doublé de rouge, une robe brun-rouge.
Bologne. Manuscrit. — On montre à la Bibliothèque de l’université de Bologne un petit manuscrit fort épais, couvert en cuivre niellé et inscrit sous le nù 3290 ; on y lit en latin : s Les quatre saints Evangiles en langue arménienne de l’année des Arméniens 593, c’est-à-dire 1x44 de l'ère chrétienne, trouvé dans le monastère de Saint-Ephrem de Syrie, à Édesse, ville de Mésopotamie, sous l’autel, enfermé dans une boîte de plomb; offert au saint pontife Benoît XIV (Optimède se merito), par Pierre Abraham Neser, patriarche de la Cilicie des Arméniens en 1743. » On croit que c’est une copie Slave de 1404. Les images ont om, 078 sur om, 050 ; on voit au commencement l’Annonciation, l’Adoration des mages, la Présentation, le Baptême, la Transfi-
1. M. Spitzer possède un émail du XIIe siècle qui nous montre la sainte Vierge sortie de la maison pour écouter le messager et la servante encore assise sous le portique.
CH. III
ANNONCIATION
guration, la Résurrection de Lazare, l’Entrée à Jérusalem.
L’Annonciation nous y apparaît sous une forme étrange, les deux personnages à genoux, l’un devant l’autre sont séparés par une arabesque. La sainte Vierge sans voile laisse apparaître une chevelure abondante, elle a les mains sur la poitrine.
Plus loin le même sujet est répété sous les traits ordinaires avec l'ange tenant en main la branche de lis et la colombe qui descend du ciel.
Mont Gassin. — Manuscrit 99. La sainte Vierge se lève de son siège, elle tient un fuseau de la main gauche, derrière elle est une maison, et le rideau de la porte soulevé; l’ange tient une verge de la main gauche et élève la droite vers la sainte Vierge. Le manteau de la sainte Vierge enveloppe toute sa personne, couvre sa tète, qu’il laisse dégagée, descend sur le bras gauche et est relevé par le bras droit. Les pieds du siège indiquent une facture grecque. Tosti trouve la peinture si belle qu’on ne pourrait croire qu’elle soit du xi° siècle, mais dune époque plus cultivée, c’est-à-dire postérieure à Cimabué; les figures ont de om, n à om, 12 h
RÉSUMÉ
Nous pourrions multiplier ces descriptions à l’infini, nous nous arrêtons, de peur de les rendre fastidieuses par leur répétition. Les exemples que nous avons choisis suffisent pour saisir les principaux traits de cette histoire iconographique. Nous n’avons plus qu’à les recueillir dans leur ensemble pour en rechercher le caractère général. Nous sommes frappés d’abord du peu de changement qu’apportent les générations successives au type hiératique de l’Annonciation ; les siècles passent devant nous en y peignant la même image sur des miroirs différents. Nous avons sous les yeux une quarantaine de représentations
x. Tosti, Storia délia Badia di monte Cassino. 3 vol. in-8°. Naples, *842, 2e volume, p. 3154
de l’Annonciation presque identiques, malgré la diversité d’époque. Dès que l’Eglise victorieuse a pu montrer sa tète sans voile et déchirer les symboles sous lesquels elle se cachait dans les catacombes, l’iconographie chrétienne a été créée, elle est sortie de ses mains parfaites, comme la déesse de la fable du cerveau de Jupiter. L’Annonciation nous fournit une preuve frappante de ce fait historique. Dès le Ve siècle, dès Sainte- Marie-Majeure, dès les plus anciens monuments de pierres dures ou d’ivoire, elle nous offre les éléments que nous retrouverons toujours. Marie avec ses fuseaux, l’ange debout devant elle, tenant d’une main la baguette seigneuriale et de l’autre lui faisant le signe de message ou de salutation. Nous découvrons déjà les éléments définitifs de cette création dans la mosaïque de Sainte- Marie-Majeure et, en descendant le cours des âges, nous ne les perdons plus de vue.
Une circonstance providentielle explique cette immobilité merveilleuse, c’est l’arrivée de l’art byzantin qui saisit presqu'au berceau l’iconographie chrétienne, l’enveloppe de bandelettes sacrées comme une momie égyptienne et la conserve intacte jusqu’à nos âges. En dehors de la mosaïque de Sainte-Marie- Majeure , nous connaissons peu d’anciennes annonciations qui lui soient étrangères. Aussi loin que notre regard s'étend sur l’horizon de l’histoire, nous la voyons marquée de son sceau; les camées de la Bibliothèque nationale, l’ivoire Trivulce, la bible syriaque, tout lui appartient: on voit qu’il n’a pas inventé ce type, car les Grecs rêveurs semblent avoir dans le domaine sacré abdiqué toute imagination, mais il la prend des mains antiques pour nous la rendre telle qu’elle l’avait reçue. La mosaïque de Sainte-Marie-Majeure que j’appellerai originale renferme tous ces traits, l’ange qui arrive à tire-d’aile du haut du ciel, la colombe qui l’accompagne, l’ange enfin descendu en présence de l'incomparable Vierge, la corbeille contenant la pourpre, les fuseaux, l’escabeau sous les pieds de Marie, voire même la maison, tout y paraît exactement.
L’intervention de la servante qui soulève d’une
RESUME
main curieuse les draperies de l’entrée pour écouter le messager, ne doit même pas être une création byzantine, car nous rencontrons cette figure pour la première fois sur un ivoire de Paris du vie siècle, lequel par une rare exception semble échapper au style grec.
Nous descendons les vne, vin0 et ixe siècles, comme sur ces rivières dont le courant paraît immobile et dont les rivages monotones nous empêchent, à cause de l’identité de leurs aspects, de comprendre la marche qui nous emporte. Il est impossible d’accuser une caractéristique qui soit spéciale à ces temps, comme, par exemple, le mouvement d'assentiment des mains renversées sur la poitrine, sans qu'aussitôt des exemples antérieurs et postérieurs des mêmes gestes ne se présentent à l'esprit.
A la fin du ixe et au xe siècle, nous croyons cependant reconnaître une légère fluctuation dans la mode; lorsque l’architecture intervient dans le fond de la scène, Marie n’est plus seu¬
lement assise devant sa main, elle est placée sous le portique comme au paliotto de Milan ou sous un dôme, sorte de dais impérial comme dans le bénédictionnaire de Saint-Æthelwold et au coffr.et d’ivoire du Louvre.
Une sorte de scrupule saisit bientôt les immobiles artistes et nous voyons le xie et le xne siècle reprendre plus strictement que jamais les anciennes voies. La renaissance antique, que tous les archéologues constatent au xne siècle, laisse dans l’Annonciation une trace sensible, et des images qui ressemblent plus à celles du vme siècle qu'à celles du ixe siècle.
Cette fixité des types dont l’art byzantin s’est emparé n’est autre chose que la fixité des traditions elle-même; ne nous en étonnons donc pas, mais saisissons avec empressement les anneaux de cette chaîne immuable qui nous rattache aux origines de notre foi, et suivons d’âge en âge les images qui nous reflètent la figure de notre bien-aimée Vierge.