La salamandre
Alors je suis tenté de prendre l'existence Pour un sarcasme amer d'une aveugle puissance. De lui parler sa langue, et, semblable au mourant Qui trompe l'agonie et rit en expirant, D'abîmer ma raison dans un dernier délire, .Et de linir aussi par un éclat de rire.
A. DE Lamartine, Harmonies.
Pierre était de quart lorsque Sza£&e monta sur Je pont.
Le bon lieutenant s'avança vers lui, et après avoir échangé quelques mois , prétexta un ordre à donner pour quitter Szaftie , car il avait été frappé de l'expression qui assombrissait le pâle visage du passager.
Le désir de la solitude était clairement écrit sur ce front soucieux, dans ce sourire amer qui arquait cette lèvre inférieure, rouge et mince.
Aussi, à peine le lieutenant fut-il éloigne, que Szaftie uionla sur le couronnement, et fut de là dans l'embarcation, où il s'assit.
Puis, cachant sa tête dans ses mains, il parut absorbé dans une profonde méditation.
SzaJB&e était alors plongé dans un de ces moments si rares de recueillement et de franchise intime où forcément on reste face à face avec soi eu présence des faits et des souvenirs.
Et, par une soudaine puissance intuitive , il put embrasser d'un coup d'œil sa vie présente et passée.
D'une naissance distinguée , orphelin, il avait été mis fort jeune en possession d'une grande fortune.
A son entrée dans le monde, il y fut accueilli avec une faveur incroyable. Sa figure, d'une rare beauté , sa richesse , un esprit d'une singulière, étendue , lui valurent des succès inouïs pour sou âge.
Aussi usa-t-il vite cette fraîcheur d'émotions, cette exaltation pure et chaste , ces croyances sublimes que Dieu met dans le cœur de chaque homme, admirables sensations que les uns ménagent jusqu'à la vieillesse, et que d'autres dissipent en un jour.
Et Szafl&e , lui , les ayant dissipées , sentit son àme vide et sèche qu'il n'avait pas encore vingt ans.
Ces succès de femmes qu'iî avait trouvés si faciles, il les méprisa ; il en chercha d'autres dans l'ambition, et, par une fatalité singulière que les mœurs de l'époque font peut-être romprendre, tout lui réussit encore dans celte nouvelle voie.
SZAFFIE. ^
Alors il commença de regarder les hommes et les femmes en grande pitié.
Car, par un singulier caprice de notre organisation, ce sont toujours les hommes qui ont le plus à se louer du monde, qui exècrent le plus ce monde.
On le conçoit : l'homme, supérieur surtout, a de ces moments de tristesse amère, de découragement profond dont le caractère principal est un sentiment prononcé de mépris pour lui-même.
Et quand il vient à penser que lui, lui si dégradé à ses propres yeux, est adulé, recherché, prôné par le monde, en vérité il doit le dédaigner ou le haïr beaucoup ce monde !
Et Szaffie, blasé sur tout, parce que tout lui avait réussi, tomba dans une mélancolie incurable. Ses pensées devinrent sombres et poignantes ; et, pendant dçux années , il monta ou descendit tous les degrés qui mènent au suicide.
Arrivé là , il réfléchit une dernière fois , fouilla encore son cœur , mais il le trouva mort , mort et insensible à tout.
Une dernière fois il remonta des effets aux causes, et rencontra, dans le bonheur qui l'avait poursuivi, la source des maux imaginaires ou réels qui le torturaient sans relâche.
Alors, par un sentiment que l'on taxera si l'on veut de monomanie, il se prit à exécrer, à maudire ce monde qui, en le faisant si heureux, l'avait rendu si misérable.
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Et son cœur, qui ne vibrait plus aux mots d'à mour, de vertu ou d'ambition , eut un écho prolongé pour ce mot — haine. —
Et Szaffie bondit de joie; il avait découvert une nouvelle corde dans son âme, une mine féconde en émotions.
— Après tout, dit-il , que ce soit par l'excès de bonheur ou de chagrin, le monde m'a rendu misérable ; il a usé toutes mes sensations ; j'en retrouve une, cuisante, aiguë, implacable : le monde en supportera la réaction.
Et désormais il n'agit plus que sous l'obsession de cette idée : faire tout le mal possible à l'huinanité, — non ce mal physique que les lois poursuivent et condamnent, mais ce mal, cet assassinat moral qu'elles tolèrent, que la société encourage même quelquefois.
Meurtrier spiritualiste, Szaffie voulait tuer l'âme et non le corps.
— On ne croit plus même à Satan, se dit-il ; j'y ferai bien croire, moi! et par les seuls moyens donnés à l'intelligence et à la nature de l'homme.
Et ce nouvel avenir qu'il se créait , excita puissamment l'imagination ardente et désordonnée de Szaffie. Il sentit qu'il avait plus que jamais besoin de tous ses avantages. Aussi reparut-il dans le monde plus beau, plus séduisant , plus complet qu'autrefois; car cette idée five et dominante avait donné à ses traits une expression bizarre qui le distinguait encore davantage des autres hommes.
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Quant à lui, son rôle cUiit Inrile : sa haine de rimaianitë le metlanl sans cesse en garde contre les faussetés humaines, lui assurait l'avantage de n'être jamais surpris par elles.
Ainsi, la bassesse la plus sordide, l'ingratitude la plus flagrante, le caprice le plus révoltant, le trouvaient toujours insensible et prévenu : jugeant le monde d'après lui, il voyait les hommes et les femmes sous des couleurs si sombres, il leur prêtait des vues et des arrière-pensées tellement misérables, que la réalité était toujours au-dessous de ses soupçons.
Mais par une fatalité singulière, avec ce cœur flétri et désabusé, Szaffie avait conservé la tête d'un jeune homme, l'imagination d'un poète.
Une de ces imaginations colorées et puissantes qui jettent sur tout un brillant manteau de poésie ; qui , jointe à une profonde dissimulation, lui donnait les moyens de jouer toutes les convictions, toutes les émotions pour arriver à son but. Et si jeune, si beau, si riche, dans une sphère sociale élevée, n'avait-il pas tous les moyens d'y parvenir?
Et songer pourtant que cette jeune et charmante enveloppe, quelquefois si marquée de celte douce et triste mélancolie qui semble révéler une âme tendre et naïve ; songer que tout cela mentait ! — que cette jeunesse mentait , — que ces dehors séduisants, si pleins de vie et de sève, que cette parole chaleureuse et animée, que ces élans de naïve admiration pour la vertu ou de mépris
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pour le crime ; — songer que tout cela mentait ! — songer que c'est du fond de son âme vide et ténébreuse, de son âme haineuse, incrédule et glacée, que Szaffie dirigeait l'effet de ces mensonges si élégamment, si brillamment masqués!
Ainsi il ne croyait pas à l'amitié, non ! — et l'amitié le trouvait toujours facile, ouvert et bienveillant ; car de son puissant coup d'œil il découvrait vite dans chacun le vice ou la qualité qu'il cherchait à flatter ou à éteindre.
Aussi toutes les séductions irrésistibles de son esprit, de sa fortune, de sa position, étaient tendues vers le côté faible du caractère de chacun , tel minime qu'il fut, persuadé que, pour qui sait jouer des hommes^ tout humain a sa corde apparente ou cachée à faire douloureusement vibrer.
Ainsi il ne croyait pas à l'amour qu'il avait réduit à n'être pour lui qu'un fait, défiant ainsi ses déceptions.
Et pourtant le langage le plus pur et le plus brûlant, les séductions les plus ingénieuses, les soins les plus délicats, le dévouement le plus inouï, il employait tout pour arriver à son but.
Il ne croyait plus à l'amour; et pourtant ses yeux humides se baignaient encore de larmes , son cœur bondissait, ses lèvres tremblaient; et c'était le son de sa voix mélodieuse et douce î c'étaient des mots de passion, haletants, frénétiques, ivres ; des caresses acres et corrosives, des
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bnisers qui répondaicnl au cœur comme une étincelle éleclrique.
Et puis, quand enfui une pauvre temme ainsi enivrée, lascinée, amoureuse, éperdue, oubliant tout pour lui, torturée par le remords, disait en pleurant d'affreuses larmes : — Au moins, mon Dieu ! je suis aimée !
Encore tout chaud de ses baisers, Szuffie répondait à cela par quelque froid et cruel sarcasme qui dévoilait son âme tout entière. Ainsi il l'avouait : sa passion feinte, c'était un moyen ; la possession, encore un moyen d'atroce réaction sur une temme confiante et passionnée. Pas d'amour, plus même de désirs, seulement sa victime était dans sa dépendance absolue, comme un homme dont on sait le secret et que l'on met vingt lois par jour lace à face avec l'échafaud.
Et le misérable jouissait des sanglots déchirants qui s'échappaient alors, avivait celle plaie morale qu'il faisait saigner, et aimait à voir ce cœur tout pantelant se tordre et éclater en cris de douleur, de remords et d'amour.
Puis, quand il était las de l'irritation nerveuse que ce spectacle affreux lui causait, il retombait dans son néant, comme ces corps inanimés que le galvanisme ne fait plus mouvoir.
Et malheur! les avantages physiques et intellectuels dont il était si admirablement doué ne lui donnaient que trop les moyens d'essayer son atroce système de désenchantement sur des êtres iaiblcs,
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confiants et inoffensifs, qu'il amenait à lui par celte puissance d'attraction dont quelques hommes sont doués.
Telle est l'analyse imparfaite de ce caractère, qui quelquefois, par une juste punition de Dieu, tombait dans de lugubres et poignantes réflexions.
En effet, à ce moment, Szaffie, en contemplant l'abîiiK' sans fond qu'il avait creusé lui-même clans son cœur, était saisi comme d'un vertige.
Car il voyait son âme nue, froide et desséchée, son âme (ju'il avait cruellement dépouillée de ses fraîches et naïves illusions du jeune âge , de ces illusions que Dieu nous donne, comme un prisme aux milles nuances, pour colorer de ses magiques reflets ce qu'il y a de désespérant dans la réalité.
Car , dans ce ténébreux voyage de sa pensée, SzaiRe voyait son âme vide et sombre , sans un souvenir sur lequel il pût se reposer; sans une idée consolante à laquelle il put s'arrêter comme à une fraîche oasis au milieu de cet immense et aride désert.
Il ne trouvait rien dans son âme , rien que le néant et le désespoir; car, ayant brisé tous les liens qui pouvaient l'attacher à l'humanité , il se voyait à jamais seul au monde, seul avec sa haine.
Et Szaffie leva la tête; son visage était plus pâle que de coutume, et il y avait sur son front une effrayante expression de douleur incurable et profonde.
— Oh! dit-il, vivre ainsi, est-ce vivre! J'ai vécu d'amour !... Maintenant je vis de haine. Mais
SZAKFfE. y
(;elle vie usée comme l'aulie, une lois celte dornière sensation étcinle, car la haine s'use... — Kh bien! après? se demanda t-il.
— Eh bien ! après... le suicide! je ne l'aurai reculé que pour y revenir !
— Et après?
— Oh! après... après... le néant! — le néant! horrible pensée!... ne plus être! Et si pourtant ma vie, morne et glacée, m'était trop à charge! ah! ah! atroce folie ! se jeter dans le néant pour échapper au néant! — Oh! si je pouvais croire à l'enfer!
Et il cacha sa tête dans ses mains.
Puis relevant sa tête avec violence, dressant le front contre le ciel :
— Eh bien ! l'enfer, ce serait une sensation peutêtre! dit-il avec un affreux sourire. — Puis-je d'ailleurs maintenant aimer les autres quand je m'exècre moi-même! Non, non! dit-il les dents serrées. Que ma destinée de mal s'achève donc d'abord! Et après... Eh ! bien, après, l'enfer! s'il y en a... Mais non, il n'y en a pas! reprit-il avec une expression de désespoir et de regret singulier.
Et ce caractère inflexible et dur comme le fer, s'élançant d'un bond au-dessus des pensées accablantes qui l'avaient abattu un instant, ne relira de cette méditation qu'un sentiment plus amer contre l'humanité.
Il descendit sur le pont.