AMOUR
Belle comme la première femme souriant à cet aimable et dangereux serpent, dont l'emblrme était déjà gravé dans son cœur, une fois séduite; et séduisant de plus en plus à son tour. B\uON, la Fiancée d'Abydos,
Le commandant faisait sa partie d'échecs avec madame de Blène.
Alice était assise rêveuse dans la galerie.
Grâce à la forte préoccupation des joueurs, Paul passa presque inaperçu.
Il s'approcha d'Alice.
Elle fut frappée de sa pâleur et de son émotion.
— Grand Dieu ! monsieur Paul ! Qu'avez-vous ? lui dit-elle.
— Oh ! mademoiselle Alice ! dit Paul, ayez pitié de moi !
La jeune fille tressaillit. — Ayez pitié de moi! — C'était presque un aveu.
— Expliquez-vous , monsieur Paul, réponditelle avec intérêt. Expliquez-vous... Qu'avez-vous?
s 6 LA SALAMANDRE.
— 0!i ! j'ai besoin de bonheur, mademoiselle, j'ai besoin de me rallaclier à mon père... à vous... Car je sens qu'une effrayante fatalité m'entraîne et m'emporle... Oh! prouvez-moi qu'il y a du vrai dans la vie... que tout n'est pas mensonge, haine et désespoir.... Oh! aimez-moi.... Par pitié... aimezmoi, ou je meurs!
Ce langage contrastait tellement avec le caractère de Paul, qu'Alice tut émue jusqu'au fond du cœur.
— Mais quelles horribles pensées viennent donc vous accabler, monsieur Paul? vous, si confiant dans l'avenir, si heureux, si sur de votre bonheur ?
— Oui, oui, je l'étais il y a deux heures, mais maintenant... // a tout changé... C'est lid^ lui seul!... Mais quelle affreuse puissance a-t-il donc, cet homme ?
— Mais, au nom du ciel! de qui parlez-vous? demanda Alice.
— De Szaliie! répondit Paul avec un accent de terreur.
Alice frissonna de tout son corps.
— Oui, continua Paul , c'est lui , c'est Szaffie... Cet houuue étrange a une éloquence si funeste... Je sentais toutes ses paroles m'arriver là, à mon âiue , aiguës , pénétrantes et froides-.. Les leçons de mon père, les derniers vœux de ma mère, tout s'efT.icait de ma pensée... Sa voix s'étendait sur tout comme un voile... Et j'étais là, haletant, éperdu, attiré vers lui... l'écoulant avec terreur cl avidité...
A.MOLll. 37
voulant fuir et ne le pouvant... sentant le poignard arriver à mon cœur , et n'ayant pas le courage de faire un mouvement pour l'éviter... Mais tout ceci est faux; c'est un rêve , une vision... Non , le bonheur existe. . car vous êtes là, mademoiselle... La vertu existe... car j'ai vu mon père... Oh! oui, il me trompait... N'est-ce pas , qu'il me trompait, quand il me disait qu'il n'y avait pas de bonheur sur la terre?... Il y en aurait tant pour moi si... — Vous. m'aimez , car... — Tenez , mademoiselle, je n'ai plus la force de vous le cacher ; je vous aime. Oh! je vous aime ! Que cet aveu ne vous irrite pas... Pardon! dit le pauvre enfant, oh! pardon! cet aveu, je ne vous l'aurais peut-être jamais fait... Mais je souffre tant... Oh ! tenez , prenez cet anneau... c'est celui qui tomba de la main de ma mère quand elle m'embrassa pour la dernière fois... Oh! prenez-le! C'est mon trésor... C'est mon bien le plus précieux ; et ne doit-il pas être à vous , si vous m'aimez ?... dit-il en le lui offrant avec une timidité charmante.
— Alice! Alice! dit madame de Blène, viens donc décider entre le commandant et moi.
— Paul, mon ami, alors vous viendrez à mon secours, dit le bon marquis.
Ces mots rappelèrent Paul à lui ; Alice prit l'anneau en tremblant, le mita son doigt, jeta sur Paul un regard enchanteur et entra dans la grand'chambre
Et la nuit , bercée dans son lit , Alice ne dormait pas. Son cœur battait ; elle éprouvait un sentiment d'angoisse et de douleur inexplicable , et se disait avec eflProi : — Quelle infernale influence n-t-il donc? Avoir d'un mot changé l'âme de Paul! Cette âme formée par l'amour d'un père, épurée par les vœux d'une mère mourante... Quelle puissance !