‹ La salamandre (volume 3)Chapitre 1 sur 48 · La salamandre · texte numérisé non relu

La salamandre

11 doit y avoir, je pense, dans tonte composition littéraire, deux parties bien scindées.

D'abord le drame, la fobulation, le pittoresque et le descriptif, que l'on pourrait appeler le corps de l'œuvre, ou sa partie matérialisée.

Puis , suivant la même comparaison , la donnée morale et philosophicjue , qui serait Ydmc^ la pensée de cette œuvre, autrement dite, sa partie spiritualisée.

Ainsi le corps du livre appartiendra de droit, et sans aucune restriction, à la critique, parce que l'auteur comprendra sa position d'écrivain dans toute son étendue ; mais il pourra, ce me semble, défendre la question morale de son ouvrage.

J'insiste sur cette distinction, parce que l'on m'a reproché d'clvoir, jusqu'ici, fait systématiquement succomber la vertu et triompher le vice.

Voici ma réponse.

J'ai toujours été convaincu qu'il y avait une autre logique à suivre que celle des drames et des romans, ou d'ordinaire l'auteur anticipe sur la justice divine , et paye largement icibas chacun selon ses œuvres ; inutilisant ainsi l'espoir ou la crainte des joies et des peines éternelles promises après la mort, en arrêtant le compte du bon et du méchant sur la terre, en parodiant dans ce monde un ciel et un enfer qu'il peuple à son gré, à Dieu celui-là, celui-ci à Satan.

Et j'ai vu là une profanation de cette haute

pensée du christianisme qui considère cette vie comme une épreuve, comme un problème, dont il appartient à Dieu seul de donner la solution exacte.

Or cette pensée d'une juste rémunération est, à elle seule, la religion clirétienne.

Mais cette pensée toute divine, en la rapetissant, en tâcliant de l'iiabiller à votre taille d'homme, vous la faussez : car la déduction que vous en tirez, pour l'appliquer à l'humanité, est démentie par les faits de chaque jour, de chaque heure, par le présent, par le passé, par les exemples de la vie privée ou de la vie publique.

Parce qu'au lieu de regarder à la tête du corps social, vous cherchez à ses pieds, qui plongent dans la fange ; parce que vous ne flétrissez du nom de criminel que l'assassin obscur qui tue pour vivre ou par vengeance, et qu'il est certain que la police et le bourreau seraient tôt ou tard la pro^ idence et le dieu vengeur de celui-là.

Et parce qu'arrêtant au grand jour un homme sanglant, le couteau à la main, vous le jeterez sur un échafaud, vous croirez prouver une vérité ; vous irez proclamant comme un fait vrai, moral et consolant, que le crime est puui sur la terre.

6 PllÉFÀCE.

Ceci est une amère dérision, un cruel mensonge et un paradoxe bien immoral.

C'est une dérision et un mensonge : car il y a d'autres crimes bien plus véritablement crimes^ bien plus nombreux que ceux-là, et qui n'ont pourtant jamais l'échafaud pour dénouement !

Pour ceux-là, au contraire, c'est une vie somptueuse et honorée, des louanges, des insignes, le respect des hommes, les jouissances du luxe et de l'orgueil, des réputations éclatantes, des noms qui retentissent dans la postérité.

Mais pour ceux-là aussi une punition grande, grande comme l'éternité, mais après leur mort. Car on blasphémerait la justice de Dieu, en disant qu'il frappe ici-bas.

Et, si l'on m'objecte que le tableau du crime malheureux et de la vertu heureuse sur la terre est moral, je répondrai que non ; et qu'à mon sens, de tous les paradoxes, le plus immoral, le plus faux, le plus révoltant d'égoisme, est celuici : Un bienfait n'est jamais pprdu.

Un bienfait n'est jamais perdu ! — Si, un bienfait est perdu, cro.ez-le, il le faut, c'est d'ailleurs facile. Considérez l'ingratitude comme te seul creuset où viennent s'épurer tant de verus, tant de dévouements intéressés. Soyez

trompé cent fois, faites du bien la cent-unièiiie, et je vous tiendrai pour uu homme vertueux pour la vertu, bienfaisant pour la bienfaisance : mais si vous comptez sur la reconnaissance, c'est un calcul, c'est de l'usure.

Car il n'y a rien de plus abject que ce placement d'une action vertueuse en viager et à intérêt. C'est faire des bonnes mœurs une bonne affaire.

Aussi, si les hommes ingrats devenaient jamais plus rares, on devrait en conserver précieusement le type, par but d'utilité morale, comme pierres de touche des qualités vraies; car il y a un curieux livre à faire sur la nécessité des vices.

Montrez-moi donc, avant tout, non pas des utopies, des rêves, mais du vrai, mais ce qui est vrai, mais de ces Vérités qui courent les salons et les emplois.

Montrez-moi donc le vice tel qu'il est, beau, hardi , heureux , insolent , gai , voluptueux , usant sa vie et celle des autres jusqu'à la trame, vivant vieux, honoré, et descendant en paix dans un riche mausolée de marbre au bruit de l'orgue, des chants funèbres, des bénédictions et des sanglots.... car il laisse une succession presque royale.

s PRKFACE,

Montrez-moi cIodc la yertii honteuse, laide, mendiante, humiliée, méconnue, hâve et maigre, mourant de faim sur sa paille infecte, et jetée dans la fosse sans prières, sans regret et sans larmes : car la vertu ne laisse jamais de successions royales.

Alors une grande et profonde leçon jaillira de ces contrastes ; alors Thomme le plus sceptique, le plus endurci, aura une larme pour la vertu si touchante dans ses douleurs, un mépris ou une haine pour le crime, si Insolemment heureux.

Alors tout ne paraîtra pas fini sur la terre ; alors l'incrédule lui-même pensera peut-être que tant de sublimes abnégations ne peuvent pas dormir du même néant que tant de crimes, et que le dénouement de ces deux existences doit se faire ailleurs que dans ce monde.

Mais si vous punissez brutalement le vice, si vous faites à chaque instant trôner la vertu, si vous remplacez Satan par le procureur du roi, on se dira : A quoi bon le ciel ou l'enfer maintenant ? le compte de chacun est fait. Et qui sait ? on en viendra peut-être à plaindre le scélérat aux dépens du juste.

Peignez donc la vie sous ces couleurs : on pourra bien vous taxer de désenchantement.

mais non pas d'immoralité, parce qu'avant tout le tableau serait vrai, et du vrai découle toujours une leçon morale.

Maintenant la question est de savoir si le vrai peut se dire.

Et voici le moment, je crois, d'attaquer cette autre vulgarité décrépite qui a pourtant force de principe :

To^ite vérité n'est pas bonne à dire.

Si, si, toute vérité est bonne à dire dans un siècle qui se vante d'être éminemment positif, prosaïque et matérialiste, dans une époque où, avant tout, on voit vrai.

Oh ! c'est que ce n'est plus le temps des naïves croyances, des convictions vertueuses, des illusions consolantes, que notre siècle fait tel que le XVIIP siècle nous l'a légué, froid, nu, flétri et desséché.

C'est que nous avons appliqué à notre société cet ancien et énergique symbole de V arbre de la science ; c'est que nous avons creusé cet arbre jusqu'à ses racines les plus profondes et les plus amères.

Aussi nous savons ! — aussi ce ne sont plus des 7nots qui nous gouvernent ! — Que signifie maintenant, — monarchie et religion — croix et couronne ? ?sous avons pesé cela dans nos

10 PllEFACE.

mains, nous l'avons tourné dans tous les sens, comme Teufant qui cherche le rouage d'un jouet qui l'effraie... Et puis, quand nous avons eu ce secret, nous avons tout hrisé, et dit : — Néant et pitié.

Or nous avons vu vrai, le fond des choses ; aussi nous disons haut et fort que ce n'est plus le temps des symholes.

Aussi autant vaut entendre une courtisane blasée parler de sa pudeur, de ses émotions, et faire la prude, que de nous entendre dire, à nous, qu'on attente à nos illusions... A nos illusions... à nous ! mon Dieu !

Et pourtant on parle de cela quelquefois ; on nous accuse, nous fils du XIX^ siècle, d'être tristes, d'être moroses, de chercher à désenchanter répoque...

Désenchanter l'épocfue ! — Quelle dérision ! D'ailleurs est-ce notre faute à nous , si le XVIII'^ siècle nous a fait ce que nous sommes, si nous avons appris à épeler dans Voltaire et dans Dupuis, et si nous avons touché au doigt les ressorts honteux de tous les systèmes de gouvernements qui se sont succédé en moins d'un demi-siecle ?

Est-ce notre faute à nous si l'imprimerie, la poudre à canon et le luthérianisme ayant, de-

puis le XIV«' siècle, sourdement miné l'édifice social, l'explosion a eu lieu si près de nous, qu'elle nous a presque ensevelis sous ses décombres ?

Est-ce notre faute à nous qui végétons au milieu des ruines d'une société tout entière, et qui, de ces débris imposants, tâcbons de nous bâtir pour un jour une chétive masure comme ces Grecs modernes qui font leurs cabanes avec de la boue et les restes mutilés du Parthénon ?

Est-ce notre faute si nous doutons de l'avenir, si même quelques-uns, athées en politique, ne croient pas à un monde meilleur, considérant plus que jamais le sublime rêve de la réédification du corps social sur d'autres bases, comme une admirable utopie cpii est et demeurera utopie quant à notre siècle ?

Car, en vérité, avec notre foi éteinte, nos croyances détruites, nos âmes usées, notre civilisation décrépite, notre égoïsme abject, nous, régénérer ! nous, fonder quelque chose ! est-ce bien logique ? Une société à sa fm créer une société nouvelle ! revivre de soi-même !

Mais c'est, je crois, prendre la mort pour la vie, le rire sardonique et le bégaiement du vieillard qui agonise, pour le gazouillement de l'enfant qui sourit à l'existence.

Fonder ! comme s'il ne fallait pas un enp;rais pour nourrir le sol !... comme si les bouleversements, les invasions et le chaos du bas-empire n'avaient pas dû faire fumier pour le germe et le développement de la société chrétienne ! Et puis un poëte historien l'a dit, d'abord la civilisation fut à l'Asie, puis à l'Afrique, puis à l'Europe ; maintenant c'est à l'Amérique qu'elle appartient.

Parce qu'en Amérique seulement on a pu fonder quelque chose...; car de ce sol vierge et riche, sillonné par un peuple neuf et fort, s'élève et grandit une société jeune, vivace et puissante, qui s'imposera au monde et durera bien des siècles.

Parce que cette société sera saine des deux lèpres qui ont rongé les États anciens et modernes : — les esclaves et les prolétaires.

Peut-être aussi une extrême civilisatien use-telle la société comme la production poussée à l'extrême épuise le sol, l'épuisé à ce point, que la terre a besoin de demeurer en friche, et de se reposer inculte et déserte pendant de longues années.

Mais voilà qu'il me paraît maintenant impossible de descendre, sans brusque transition, de ces considérations ambitieuses, pour cm-

ployer leurs conséquences à justifier la penst'e morale d'un roman frivole.

Je vais donc essayer de résumer cette longue et ennuyeuse digression.

Je pense avoir constaté que le malheur des bons sur la terre est tellement avéré, prouvé, reconnu, qu'on leur offre, par compensation, le bonheur dans le ciel; que le bonheur des méchants ici-bas est tellement prouvé aussi, qu'on les punit de ce bonheur par l'éternité des peines.

Que donc ces faits sont, avant toute chose, — ■ vrais.

Que maintenant reste la question de savoir si, à notre époque, une donnée morale puisée seulement dans ce vrai^ une donnée qui, avant tout, cherclie à être vraie ^ peut se produire sans danger, sans crainte de désenchanter.

Je répondrai que si notre société touche à sa fin, il ne peut y avoir plus de mal à essayer de lui montrer le vrai, qu'il ne peut y en avoir à dire à un homme condamné à mort : — Tu mourras.

Que d'ailleurs les symptômes de cette dissolution sociale sont, je crois, tellement écrits dans nos mœurs, dans notre littérature, dans nos arts, dans nos lois, dans notre gouverne-

ment, que de même que la face cadavéreuse d'un mourant est plus probante que toutes les consultations du monde, de même, la société prouve plus son état par son aspect^ que ne pourraient le faire tous les livres imaginables par des théories ou des exemples.

Les quelques mots qui me restent à dire n'ont trait ni au fond, ni à la forme de ce livre, mais seulement à la spécialité qu'il embrasse.

En tâchant d'introduire le premier la littérature maritime dans notre langue , j'ai dû toucher à toutes les parties de ce genre.

]Non pour dire : Ceci est à moi, mais seulement pour planter un signal sur chaque rivage reconnu , afin d'y attirer l'attention de ceu\ qui me suivent , et de leur donner les moyens de se creuser un port, la ou je n"ai peut-être rencontré qu'un écueil.

La première partie de ma tâche est donc remplie.

J'ai tenté, dans Kfiimh^ de mettre en relief, de prototyper le Pirate ;

PRÉFACE. l->

Dans le Gitano^ le contrebandier ;

Dans Atar-Gidl, le négrier;

Dans la Salamandre, le marin militaire.

Si les événements et le temps me le permettaient , mon but serait maintenant de faire mouvoir, au milieu d'événements historiques, ces hommes dont on connaît, je crois, les types principaux.

Telle serait l'A/s^o/re maritime dont j'ai déjà parlé * , et qui embrasserait toute la marine française , depuis le xvi^ siècle jusqu'au xix<^, dans une série de romans historiques, dont quelques-uns sont ébauchés.

Je dois aussi déclarer qu'en choisissant dans une classe à part le personnage qui est presque le pivot de ce hvre (le marquis de Lougetour) , j'ai suivi , non un esprit de dénigrement et de vengeance, qui est toujours du plus mauvais goût, mais que je me suis servi d'une donnée offerte à moi, par Vhistoire^ par desjaits.

Que , si j'ai choisi ce type dans cette classe , c'est que les événements avaient été tels, qu'en 1 815, il ne pouvait physiquement se rencontrer que là, et que , par lui seul, je pouvais mettre en saillie, à mon avis, le plus beau des cou-

• PI ici- pf PinrJ:. Prolacc; de la second»-' édition.

rages , le courage d'abnégation , d'autant plus admirable qu'il reste obscur et inconnu.

Or ce coui'age étant caractéristique dans notre marine, j'ai pu, ce me semble, appuyé d'ailleurs sur la vérité, sacrifier un bomnie pour faire ressortir tout ce qu'il y a de sublime dans le dévouement dont l'existence de nos marins offre de si fréquents exemples.

Et je n'insiste sur cette déclaration que parce qu'il n'y aurait plus maintenant ni justice ni courage à attaquer des gens qui ne possèdent plus dans les affaires cette influence qui avait soulevé la France contre eux, et qui ont été largement punis de leurs erreurs ou de leurs prévisions politiques.

EuGÈAE Sue.

Page 1