‹ La salamandre (volume 3)Chapitre 46 sur 48 · PRÉDICTIONS · texte numérisé non relu

PRÉDICTIONS

Trois fois j'ai consulté mademoiselle Lenormant. C'est une folle, mais elle dit de singulières et étonnantes choses.

L'Empereur Alexandre.

Je ne puis nier de surprenants effets de la seconde vue.

Walter Scott, Tvanhoe.

— Eh bien ! vieux caïman, tu veux donc faire un coup de «jueule avec un ancien ? dit Bouquin

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en entrant avec précaution dans le réduit du calier. — Mais sacredieu ! ajouta Bouquin, il fait un noir dans ta cassine, un noir, que si l'on y bidonnait on ne saurait pas si on a bu deux bouteilles ou si on en a bu quatre. Mais puisque tu parles de boire, dit-il au calier qui n'en parlait pas du tout, alors affale ici un bidon de n'importe quoi ; car j'ai une toux sèche que le major m'a dil de soigner, et tu saisis que ce n'est pas dans mon intérêt, mais dans celui du major que nous chérissons tous comme un père, que je te demande à bidonner ; car, avant tout, il faut adoucir mon estomac qui est souffrante, et ça lui fera honneur, au major.

Et comme preuve de son état maladif, niaîue Bouquin tu trembler, frissonner, résonner /a Sa/amandre au bruit retentissant de ses vastes poumons.

Mailre Buyk, absorbé dans ses calculs, ne répondit rien à Bouquin ; mais allongeant le bras, il déposa près de son ami un glorieux bidon plein de vin.

Ce silence était trop du goiit de Bouquin pour qu'il songeât à l'interrompre, et l'on entendit un bruit sourd et mesuré comme celui d'une fontaine qui coule, preuve de l'empressement de Bouquin à mettre à couvert la responsabilité médicale du vieux Garnier.

Quand Bouquin eut vidé à peu près le bidon, s''adressant au calier :

— Ah cà ! vieux, que diable me veux-tu ?

— Écoule, Bouquin, dil l'autre avec une iiu^

pcrturbable gravilé. Mous n'avons pas tiré Thoroscope du nouveau commandant, et ça se doit, puisque nous allons peut-être mettre à la voile aujourd'hui.

— C'est juste, dit Bouquin après avoir bu de nouveau, et en faisant claquer sa langue contre son palais.

, — Je t'ai donc fait descendre, Bouquin, afin d'avoir des renseignements sur lui. Va, je t'écoute, et tâche de te rappeler par quel vent il est venu à bord.

— Par une brise de sud-ouest à décorner les bœufs.

— Va toujours, dit le calier.

— Pour lors, c'est un grand, taillé en mal d'hune, qui porte des chaussons de lisière, une redingote jaune, et une casquette en poil, comme le portier de l'arsenal.

— Et il vient f.,.. comme ça sur le pont de la Salamandre! sur le pont d'une brave corvette de guerre ! dit le calier exaspéré.

— Pour ce qui est de ça, vois-tu, Buyk, je sens comme loi que c'est humiliant pour la corvette et pour l'équipage, qui n'est pas dressé aux redingotes jaunes.

— C'est un navire perdu, dit sérieusement Je calier.

— Tu crois !

— Et le lieutenant, qu'est-ce quHl dit de ça ?

— Dam! il rage: d'autant plus que la vieille

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ht'lc n'i'sl pjis commode cl qu'elle a des dents. Ah ! non, elle n'est pas commode avec ses chatjssons de lisière; faut voir comme il tortille ça avec son air bon enfant. Et l'aulre jour j'entendais le lieutenant dire très haut, comme pour que tout le monde l'entendît, que le commandant était un très bon, mais un très bon marin, seulement qu'il n'en avait pas l'air. Et au fait, il a plutôt l'air de l'oncle à défunt Giromon qui donne de l'eau bénite à la porte de Saint-Louis.

— C'est étonnant.

— Et que le maître de timonerie, qui a vu un point que le commandant a fait, dit que c'est crânement bien entendu ; et ça nous passe, nous autres, car si tu l'avais vu arriver à bord, il avait l'air de ces bourgeois qui viennent en rade pour voir les navires, et qui vous demandent un tiis de bêtises. Pourtant c'est un vieux rageur, un dur-àcuire ; faut pas s'y frotter.

— Son nom?

— Et c'est un noble avec ca ; un rentrant^ le marquis de Longetour.

— Ainsi, dit le calier, son nom commence par une L, il est venu par un vent de sud-ouest, et il est arrivé à bord?...

— Un vendredi.

— Un vendredi !

— Et au lieu d'aller d'abord vers l'arrière, il a tout de suite été du côté de l'avant !

— Diable !

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— Et quand on a hissé le pavilloi!, la drisse a fait trois nœuds !

— Oh!

— Et c'était treize jours avant la trombe, par laquelle que le passager que nous menons à Smyrne est arrivé... Tu sais, ce bel homme qui a l'air si fier ?

— Et sept jours avant que ce pauvre Giromon ait été assassiné par ces gueux de mangeurs d'huile.

— Sept jours...

— Ah ! j'oubliais : le jour même où M. Paul est tombé dans le panneau du faux pont et a manqué se tuer.

A ces mots , maître Buyk fit un bond furieux sur son coffre.

— Assez! assez! s'écria-t-il; assez, Bouquin! p;tuvre corvette! pauvre Salamandre! Yois-tu, Bouquin? ce mar^iuis-là c'est la mort de la corvette, et, en disant de la corvette, je dis de M. Paul ; car l'un ne peut aller sans l'autre, puisqu'il est né le jour où elle a été lancée à l'eau. Oui, c'est sa mort, à ce pauvre M. Paul; qui, je vous l'ai dit cent fois, est son ange gardien. Oh! pauvre Salaniiandre^ dit tristement Buyk. Moi qui t'ai vu lancer; moi qui ai été lancé avec toi, puisque j'étais déjà installé dans ma fosse au\ lions, lu n'en as pas pour bien longtemps encore.

— Ah! bah, matelot, tu barbottes.

— Je barbolle ! dit sévèrement le calier, je barboUc ! Etait-ce vrai ou non quand, avant le

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combat de la corvette avec la frégate aiifilaise, je vous avais prédit que, si la Salamandre avait une avarie majeure, M. Paul en aurait une aussi, et, bien plus, aurait la même? Eh bien! quelle a été l'avarie majeure de la Salamandre?

— Dans les œuvres vives; dans le flanc à bâbord, au-dessous du neuvième sabord. Je le vois comme si j'y étais: et môme que j'ai bien cru que nous allions boire.

— Eh bien ! n'est-ce pas au flanc et à bâbord, c'est-à-dire au côté gauche, que le pauvre M. Paul a été blessé ! Quand je vous dis, entêtés que vous clés, que ce qui arrive à l'un doit arriver toujours à l'autre, et que ton marquis causera la perte de tous les deux. Mais il y a une chose à faire, une seule...

— Laquelle, matelot ?

— C'est d'envoyer le commandant par dessus le bord, voir s'il peut s'habituer à vivre avec les poissons, et si les nageoires lui pousseront!

— C'est pas une idée ridicule ; mais pour ça, vois-tu, vieux, il y a là-haut quelque chose qui gêne.

— La Providence ?

— Quelle bêtise! Du tout. Le lieutenant, qui nous ferait arranger la tête à la sauce aux cartouches, et qui ferait un manger délicieux pour les requins.

Et puis, vois-tu, maître Buyk, si ça est, ça sera, comme disait ccl Ottoman avec lequel j'ai bu h Alexandrie, malgré sa... chose... sa...

— Sa religion, lu veux dire.

— Oui, oui, sa religion, qu'il enfonçait pas mal, l'Ottoman. Et c'est fameux, tu avoueras, Buyk, pour former des novices au feu, par exemple, que la religion de l'Ottoman. On leur dit : — Si vous êtes blessés, vous le serez; sinon, non. En avant! et tape dessus. — Moi, je suis de l'avis de l'Ottoman, parce que c'est très clair. Si nous laissons nos os ici, ils y resteront ; si nous ne les laissons pas, ils n'y resteront pas... Quant à faire baigner le commandant sans le prévenir, c'est une farce dont je ne me mêle pas; et je ne t'engage pas même, mon matelot, à dire ça tout haut, parce que je suis sur qu'il y a des garcelles à bord, et que je te soupçonne d'avoir de la peau sur les reins. Mais j'entends le sifflet du vieux La Joie. Tiens, qu'y at-il donc? Tout le monde sur le pont... Nous allons peut-être appareiller. A tantôt^ vieux. Merci de la bonne aventure.

Et il laissa Buyk combiner de nouveau les renseignements qu'il venait d'avoir.

Et en effet on entendit à bord le bruit confus et agité qui remplit le navire, alors que tout l'éijuipage se bâte de monter sur le pont pour une manœuvre importante.

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