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La salamandre

Quand je n'aurais d'autre preuve de l'iiamatérialité de l'âme que le triomphe des méchants et l'oppression des justes en ce inonde, cela seul m'empêcherait de douter.

RoussEAC, Emile

taris. 15 janTier 1832.

n doit y avoir, je oense, dans toute composition littéraire, deux parties bien scindées.

D'abord le drame, la fabulation, le pittoresque et le descriptif, que l'on poxurait appeler le corps de l'œuvre, ou sa partie matérialisée.

Puis, suivant la même comparaison, la donnée morale et philosophique, qui serait Yâme, la pensée de cette œuvre, autrement dit, sa partie spiritualisée ,

Ainsi le corps du livre appartiendra de droit, et sans aucune restriction, à la critique, parce que l'auteur comprendra sa position d'écrivain dans toute son étendue; mais il pourra, ce me semble, défendre la question morak de «on owTage.

J'insiste sur cette distinction, parce que l'on m'a rfpi'oché

d'avoir, jusqu'ici, fait systématiquement succomber ta vertu et triompher le vice.

Voici ma réponse.

J'ai toujours été convaincu qu'il y avait une autre logique à suivre que celle des di-ames et des romans, où d'ordinaire l'auleiu' anticipe sur la justice di\'ine, et paye largement ici-bas chacun selon ses œu\Tes; inutilisant ainsi l'espoir ou la crainte des joies et des peines éternelles promises après la mort, en arrêtant le compte du bon et du méchant sur la teire, en parodiant dans ce monde un ciel et vtn enfer qu'il peuple à son gré, à Dieu celui-là, celui-ci à Satan.

£t j'ai vu là vme profanation de cette haute pensée du christianisme qui considère cette vie comme une épreuve, comme xm problème, dont il appartient à Dieu seul de donner la solution exacte.

Or cette pensée d'une juste rémunération est, à eUe seule, la religion chrétienne.

Mais cette pensée toute divine, en la rapetissant, en tâchant de l'habiller à votre taille d'homme, vous la faussez : car la déduction que vous en tirez, pom- l'appliquer à l'humanité, est démentie par les faits de chaque jour, de chaque heure, par le présent, par le passé, pai- les exemples de la \ie privée ou de la vie pubhquc.

Parce qu'au lieu de regai'der à la tète du corps social, vous cherchez à ses pieds, qui plongent dans la fange; parce que vous ne flétrissez du nom de criminel que l'assassin obsciu" qui tue pom' \ivrc ou par vengeance, et qu'il est certain que la police et le boiureau seraient tôt ou tai'd la providence et le dieu vciii^our de celui-là;

El paice qu'arrêtant au grand jour un homme sanglant, le couteau à la main, vous le jetterez sur un échafaud, vous croirez prouver une vérité; vous irez proclamant comme un fait vrai, moral et consolant, que le crime est puni sur îa ten-e.

Ceci est une amère dérision, un cruel mensonge et un paradoxe bien immoral.

C'est une dérision et un mensonge : car il y a d'autres crimes bien plus véritablement crimea, bien plus nombreux que ceux-là, et qui n'ont pourtant jamais l'échafaud pour dénoûment !

Pour ceux-là, au contraire, c'est une vie somptueuse et honorée, des louanges, des insignes, le respect des hommes, les jouissances du luxe et de l'orgueil, des réputations éclatantes, des noms qui retentissent dans la postérité.

Mais pour ceux-là aussi une punition grande, grande comme l'éternité, mais après leur mort. Car on blasphémerait la justice de Dieu, en disant qu'il frappe ici-bas.

Et si l'on m'objecte que le tableau du crime malheureiux et de la vertu heiireuse sur la terre est moral, je répondrai que non; et qu'à mon sens, de tous les paradoxes, le plus immoral, le plus faux, le plus révoltant d'égoïsmc, est celui-ci ; Un bienfait n'e&t jamais perdu.

Un bienfait n'est jamais perdu ! — Si, un bienfait est perdu, croyez-le, il le faut, c'est d'ailleius facile. Considérez l'ingratitude comme le seul creuset où viennent s'épm-cr tant de vertus, tant de dévouements intéressés. Soyez trompé cent fois, faites du bien la cent unième, et je vous tiendrai pour un homme vertueux poiu" la vertu, bienfaisant pour la bienfai*

e PRÉFACE

sauce : mais si tous comptez sur la recomaaissance, c'est un calcul, c'est de l'usure.

Car il n'y a rien de plus abject que ce placement d'ime ac tien vertueuse en viager et à intérêt. C'est faire des bonnes mœurs une bonne affaire.

Aussi, si les hommes ingrats devenaient jamais plus rares, on devrait en consen^er précieusement le type, par but d'utilité morale, comme pierres de touche des qualités vraies ; car il y a im curieux livre à faire sur la nécessité des vices.

Montrez-moi donc, avant tout, non pas des utopies, des rêves, mais du^Tai, mais ce qui est vrai, mais de ces vérités qui courent les salons et les emplois.

Montrez-moi donc le vice tel qu'il est, beau, hardi, heureux, insolent, gai, voluptueux, usant sa vie et celle des autres jusqu'à la trame, vivant vieux, honoré, et descendant en paix dans tm riche mausolée de marbre au bruit de l'orgue, des chants fimèbres, des bénédictions et des sanglots... car il laisse ime succession presque royale.

Montrez-moi donc la vertu honteuse, laide, mendiante, humiliée, méconnue, hâve et maigre, mourant de faim sur sa paille infecte, et jetée dans la fosse sans prières, sans regret et sans larmes; car la vertu ne laisse jamais de successions royales.

Alors une grande et profonde leçon jaillira de ces contrastes; alors l'homme le plus sceptique, le plus endurci, aura une larme pour la vertu si touchante dans ses doulem*s, im mépris ou une haine pour le crime, si insolemment heureux.

Alors tout ne paraîtra pas fini sur la terre ; alors l'incrédule lui-même pensera peut-L'tre que tant de sublimes abnégations

ne peuvent pas dormir du même néant que tant de crimes, et que le dénoûment de ces deux existences doit se faire ailleurs que dans ce monde.

Mais si vous punissez brutalement le vice, si vous faites à chaque instant trôner la vertu, si vous remplacez Satan par .le procTireur du roi, on se dira : A quoi bon le ciel ou l'enfer maintenant? le compte de chacun est fait. Et qui sait? on en viendra peut-être à plaindre le scélérat axtx dépens du juste.

Peignez donc la vie sous ces coideurs : on pourra bien vous taxer de désenchantement, mais non pas d'immoralité, parce qu'avant tout, le tableau serait \Tai, et du vrai découle toujours une leçon morale.

Maintenant la question est de savoir si le vrai peut se dire.

Et voici le moment, je crois, d'attaquer cette autre vulgarité décrépite, qui a pourtant force de principe :

Toute vérité n'est pas bonne à dire.

Si, si, toute vérité est bonne à dire dans un siècle qui se vante d'être éminemment positif, prosaïque et matérialiste, dans une époque où, avant tout, on voit vrai.

Oh ! c'est que ce n'est plus le temps des naïves croyances, des convictions vertueuses, des illusions consolantes, que notre siècle fait tel que le dix-huitième siècle nous l'a légué, froid, nu, flétri et desséché.

C'est que nous avons appliqué à notre société cet ancien et énergique symbole de l'arbre de la science; c'est que nous Hvons creusé cet ai'bre jusqu'à ses racines les plus profondes et les plus amères.

Aussi nous savons I — aussi ce ne sont plus des mots qui nous gouvernent I — ■ Que signifie maintenant, — monarchiUi

et religion, — tiare et couronne? — Nous avons pesé cela dans nos mains; nous l'avons tourné dans tous les sens, comme l'enfant qui cherche le rouage d'un jouet qui l'effraye... Et puis, quand nous avons eu ce secret, nous avons tout brisé, et dit : — Néant et pitié.

Or nous avons vu vrai, le fond des choses; aussi nous disons haut et fort que ce n'est plus le temps des symboles.

Aussi autant vaut entendi-e une com*tisane blasée parler de sa pudeur, de ses émotions, et faire la prude, que de nous entendre dire, à nous, qu'on attente à nos illusions... A nos illusions... à nous! mon Dieu!

Et pourtant on parle de cela quelquefois; on nous accuse, nous, fils du dix-neuvième siècle, d'être tristes, d'être moroses, de chercher à désenchanter l'époque...

Désenchanter l'époque! — Quelle dérision! D'ailleurs, est-ce notre faute, à nous, si le dix-huitième siècle nous a faits ce que nous sommes, si nous avons appris à épeler dans Voltaire et dans Dupuis, et si nous avons touché au doigt les ressorts honteux de tous les systèmes de gouvernements qui se sont succédé en moins d'un demi-siècle?

Est-ce notre faute à nous si l'imprimerie, la poudre à canon et le luthérianisme ayant, depuis le quatorzième siècle, sourdement miné l'édifice social, l'explosion a eu lieu si près de nous, qu'elle nous a presque ensevelis sous ses décombres?

Est-ce notre faute à nous qui végétons au milieu des mines d'xme société tout entière, et qui, de ces débris imposants, tâchons de nous bâtir pour un jour une chétive masure comme ces Grecs modernes qui font leius cabanes avec de la boue et les restes mutilés du Parthénon?

Est-ce notre faute si nous doutons de l'avenir, si même quelques-uns, athe'es en politique, ne croient pas à un monde meilleiu", considérant plus que jamais le sublime rêve de la réédificalion du corps social sur d'autres bases, comme une admirable utopie qui est et demeurera utopie quant à notre siècle?

Car, en vérité, avec notre foi éteinte, nos croyances détruites, nos âmes usées, notre civilisation décrépite, notre égoïsme abject, nous, régénérer! nous, fonder quelque chose! est-ce bien logique? Une société à sa lîn créer une société nouvelle ! revivre de soi-même !

Mais c'est, je crois, prendre la mort pour la vie, le rire sardonique et le bégayement du vieillard qui agonise, pom- le gazouillement de l'enfant gui soiu"it à l'existence.

Fonder! comme s'il ne fallait pas im engrais pour nouirir le sol!... comme si les bouleversements, les invasions et le chaos du bas-empire n'avaient pas dû faire fumier pom' le germe et le développement de la société chrétienne! Et puis, un poëte historien l'a dit, d'abord la civilisation fut à l'Asie, puis à l'Afrique, puis à l'Europe; maintenant c'est à l'Amérique qu'elle appartient.

Parce qu'en Amérique seulement oa a pu fonder quelque chose... car de ce sol vierge et riche, sillonné par un peuple neuf et fort, s'élÀve et grandit ime société jeune, vivace et puislante, qui s'imposera au monde et durera bien des siècles.

Parce que cette société sera saine des deux lèpres qui ont rongé les États anciens et modernes : — les esclaves et les ^rolélaires.

Peut-êh-e aussi une extrême civilisation use-t-elle la sociéU

comme la production poussée à l'extrême épuise le sol, l'épuisé à ce point, que îa terre a besoin de demeurer en friche, et de se reposer inculte et déserte pendant de longues années.

Mais voilà qu'il me paraît maintenant impossible de descendre, sans brusque transition, de ces considérations ambitieuses, poiu- employer lexu-s conséquences à justifier la pensée morale d'un roman frivote.

Je vais donc essayer de résumer cette longue et ennuyeuse digression.

Je pense avoir constaté que le malheur des bons sur la terre est tellement avéré, prouvé, reconnu, qu'on leur offre, par compensation, le bonheur dans le ciel; que le bonheur des méchants ici-bas est tellement prouvé aussi, qu'on les punit de ce bonhciu" par l'éternité des peines.

Que donc ces laits sont, avant toute chose, — vrais.

Que maintenant reste la question de savoir si, à notre époque, tme donnée morale puisée seiilement dans ce vrai, une donnée qui, avant tout, cherche à être vraie, peut se produire sans danger, sans crainte de désenchanter.

Je répondrai que si notre société touche à sa fin, il ne peut y avoir plus de mal à essayer de lui montrer le vrai, qu'il ne peut y en avoir à dire à im homme condamné à mort : — Tu moiuras.

Que d'ailleurs les symptômes de cette dissolution sociale sont, je crois, tellement écrits dans nos mœm-s, dans notre littérature, dans nos arts, dans nos lois, dans notre gouvernement, que de môme que la face cadavéreuse d'un mom-ant est plus probante que toutes les consultations du monde, de même, la société prouve plus son état par son aspect, que ne pour-

PREFÂGB 11

raient le faire tous les livres imaginables par des the'ories ou des exemples*.

Les quelques mots qui me restent à dire n'ont trait ni au tond, ni à la forme de ce livre, mais seulement à la spécialité qu'il embrasse.

En tâchant d'introduire le premier la littérature maritime dans notre langue, j'ai dû toucher à toutes les parties de ce genre.

Non pour dire : Ceci est à moi, mais seulement pour planter un signal sur chaque rivage reconnu , afin d'y attirer l'attention de ceux qui me suivent, et de leur donner les moyens de se creuser im port, là où je n'ai peut-être rencontré qu'im écueU.

La première partie de ma tâche est donc remplie.

J'ai tenté, dans Kernok, de mettre en relief, de prototyper le pirate;

Dans le Gitano, le contrebandier.

Dans Jtar-GuU, le négrier;

Dans la Salamandre, le marin militaire.

Si les événements et le temps me le permettaient, mon but •erait maintenant de faire mouvoir, au milieu d'événements

' Lorsque les événements permettront à notre Editeur de publier l'histoire de notre vie liltéraire, le lecteur s'expliquera la contradiction flagrant» existant entre les funestes principes exposés par nous daus cette préface, «n 1832 , et les principes qui sont devenus et resteront toujours les nâtre* { ^ote de l'Auteur. — Juillet 1857. — Annecy, Savoie],

historiques, ces hommes dont on connaît, je crois, les types principaux.

Telle serait Vhistoire maritime dont j'ai déjà parlé, et qr embrasserait toute la marine française, depuis le seizièn; siècle jusqu'au dix-neuvième, dans une série de romans hisli* riques, dont quelques-uns sont ébauchés.

Je dois aussi déclarer qu'en choisissant dans une classe^ part le personnage qui est presque le pivot de ce livre (le marquis de Longetour), j'ai suivi, non un esprit de dénigremen* et de vengeance, qui est toujours du plus mauvais goût, mai& que je me suis servi d'une donnée offerte à moi, par Vhistoire, par des faits.

Que, si j'ai choisi ce type dans cette classe, c'est que les événements avaient été tels, qu'en 1815, il ne pouvait physiquement se rencontrer que là, et que, par lui seul, je pouvais mettre en sailhe, à mon avis, le plus beau des coiu'ages, le courage d'abnégation, d'autant plus admu-able qu'il reste obscur et inconnu.

Or, ce courage étant caractéristique dans notre marine, j^ pu, ce me semble, appuyé d'ailleurs sur la vérité, sacrifier 14 homme pour faire ressortir tout ce qu'il y a de sublime dai< le dévouement dont l'existence de nos marins ofli-e de si fréquents exemples.

Et je n'insiste sur cette déclaration que parce qu'il n'y aurait plus maintenant ni justice ni courage à attaquer des gens qui ne possèdent plus dans les affaires cette influence qui avait soidevé la France contre eux, et qui ont été largement pmiis de leiu-s erreurs ou de leurs prévisions politiques.

Eugène Scb*

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