M""' COLET — « SALAMMBO
Sainte-Beuve avait coutume, quand il recevait des altesses, de les prier de lui désigner qui elles voulaient qu'il invitât avec elles. C'était sa politesse, dont il ne se déparlait pas avec les princesses de l'art et de la littérature. Il y avait eu chez lui, bien avant mon entrée dans la maison, des dîners, présidés par Augustine Brohan, qui avaient laissé d'éblouissants souvenirs. Un jour M"' Sandlui écrivit ; « Faites-moi dîner avec M. Berthelot... je voudrais le connaître. » Sainte-Beuve écrivit à M. Berthelot, et pria M"' Sand de lui indiquer quels autres convives elle désirait. M""" Sand désigna Flaubert et Dumas fils. C'était une assez belle tablée. Bien qu'il n'eût pas coutume de servir les
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gens de sa maison à ses convives de marque et de haute distinction, — il ne trouvait pas cela convenable ni poli, — il me jugea cette fois suffisamment acolyte (j'avais conquis des droits à l'ancienneté) pour me faire asseoir au bout de la table qui était oblongue, et lui servir de vis-à-vis à lui-même, qui occupait l'autre bout. Ce fut splendide d'esprit et de gaieté : Dumas en alimentait la table à lui seul. Sainte-Beuve disait que lorsque Dumas et About se trouvaient en présence, le volant passait d'une raquette à l'autre, sans jamais tomber à terre, et que même c'en devenait fatigant pour les personnes présentes, qui ne pouvaient pas toujours suivre. Ce soir-là, About n'y était pas ; mais Dumas tenait la place des deux amplement. M""^ Sand parlait peu : elle allumait une longue cigarette blanche entre chaque plat, amorçait la conversation par un mot sur des sujets graves et sérieux, historiques ou philosophiques, puis se taisait et fumait. Sainte-Beuve m'avait qualifié de jacobin ; cela suffit à M"* Sand pour parler de Louis XVI. Berthelot se donna comme républicain radical : la suite Ta bien prouvé. Flaubert ne se prononça pas bien nettement. Quant à Dumas, il se contenta de dire : « Quel âge aurait-il, Louis XVI ? Il serait mort depuis
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longtemps... » On parla des Goncourt. Dumas porta ce jugement sur eux : « Ils se croient très dépravés : ils referont un jour Paul et Virginiey et ce sera leur meilleur livre. » Enfin, l'histoire suivante a besoin d^ètre gazée :
« Vous ne savez pas, Sainte-Beuve, comment Flaubert a été reçu par l'impératrice à Compiègne ? Il se présenta en frac, culotte courte, un magnifique bouquet à la main ; elle était couchée sur sa chaise longue, ses jolis petits pieds à découvert un peu plus haut que la cheville... Flaubert s'inclina et se retourna visiblement troublé... Elle s'aperçut de l'impression qu'elle faisait, et c^est depuis ce temps qu'elle aime tant Salammbô. » — « Oh ! Alexandre, que racontes-tu là ? » dit M"' Sand.
Sainte-Beuve avait été une fois à Gompiègne (il tondit de ce pré la largeur de sa langue) pendant rhiver de 1863, et en avait rapporté cette impression : « Les paroles de l'impératrice, étendue sur sa chaise longue, montent et descendent comme un jet d'eau... il serait agréable et reposant d'aller causer une heure avec elle, le lundi, quand Tarticle a paru, dans le quartier Saint-Georges... » Gomme je racontais ce propos, dix ans après, à Gompiègne même, où j'étais bibliothécaire, devant une délégation de
la Bibliothèque nationale, à qui je faisais visiter les appartements, M. Georges Duplessis, qui était bonapartiste, s'écria: « Quel cynisme! » M.Léopold Delisle remit les choses en leur place : « Le quartier Saint-Georges, mais c'est le quartier de M. Thiers ! »
De tous les convives réunis ce soir-là chez Sainte-Beuve, un seul, celui en Thonneur de qui le dîner avait été offert, est au Panthéon. Une note de Sainte-Beuve, dictée par lui, retouchée de sa main, — bien authentique, — devançait le jugement de la postérité : elle avait été demandée à Sainte-Beuve par Renan et elle leur fait honneur, à tous trois :
Note pour M. Berthelot.
11 s'agit d'un savant du premier ordre, jeune, inventeur, et dont tous les travaux en chimie ont été marqués d'un caractère à la fois d'originalité scientifique et d'utilité pratique. M. Berthelot, de l'aveu de l'Europe savante, est un des hommes qui font marcher la science; il ne cesse de se livrer à des expériences qui se traduisent chaque jour par de nouvelles découvertes : ses méthodes d'analyse deviennent des points de départ pour d'importantes séries de travaux. Or, M. Berthelot est chargé de deux cours : l'un, supérieur au Collège de France, l'autre, d'enseignement élémentaire à l'École de Pharmacie. Cette der-
nière place l'occupe sans profit suffisant pour la science ; et le professeur, chargé d'enseigner des éléments, ne peut se concentrer comme il le voudrait sur les recherches d'invention pour lesquelles il possède une aptitude manifeste et où il a fait ses preuves décisives.
Il s'agirait de lui conférer des fonctions qui lui procurassent les mômes avantages matériels avec moins de fatigue et de déperdition de force. Il y a des inspecteurs généraux pour les Écoles de Droit, il y en a pour les Facultés des Lettres, pour les Facultés des Sciences, pour les Écoles de Médecine.
Les Écoles de Pharmacie forment la seule branche de l'Enseignement qui n'ait pas ses inspecteurs généraux. La création d'une telle place d'inspecteur général des Écoles de Pharmacie en faveur de M. Ber- Ihelot serait d'une utilité incontestable, et il est l'homme indiqué.
On est sûr d'une approbation universelle.
Il n'est aucun savant désintéressé, aucun homme compétent et jaloux avec grande raison du maintien de la suprématie scientifique de la France vis-à-vis des autres nations, qui n'applaudisse à une mesure de cet ordre, qui mettra à même un inventeur éminent, un esprit aussi original que profondément laborieux, de produire tout son mérite et de remplir toute sa carrière. Ce sont de ces actes qui honorent un règne éclairé.
Je ne sais quelle suite fut donnée à cette note. Je crois bien qu'elle passa ignorée, malgré le conseil de lafm. D'autres compensations étaient réservées à l'illustre savant, qui venait souvent voir Sainte-Beuve et l'assistait au cours de sa maladie. Il l'entretenait des choses delà science. Un jour il raconta que quand une femme avait eu des relations avec un homme, Tenfant qu'elle aurait d'un autre homme pouvait ressembler au premier. La chose ne se passe pas, d'ailleurs, autrement, dans la race canine, où l'on a bien soin d'écarter tout ce qui pourrait gâter la race. L'humanité seule ne procède pas encore par sélection.
Sainte-Beuve n'aimait pas beaucoup qu'on posât quoi que ce soit sur Tédredon qui recouvrait son lit, et qui était recouvert lui-même d'un couvre-pied brodé, blanc et propre. Or, le premier soin de Berthelot, en entrant dans la chambre, qui servait de cabinet de travail, était de déposer son chapeau bien au milieu de l'édredon, puis de dérouler un long et épais foulard, qui faisait plusieurs fois le tour de son cou et de le mettre sur le chapeau ; alors il prenait son temps pour tousser et se moucher assez longuement, et de façon retentissante. C'était encore un nez de curieux, mais taillé à pic en
forme de promontoire, qui présentait sur les deux narines une large surface donnant prise au mouchoir. Le front était large et beau ; la physionomie, ouverte, agréable, sympathique; illa garda longtemps jeune ; il n'avait réellement vieilli d'aspect que dans les dernières années, et son esprit était resté le même. J'en puis parler, ayant eu quelquefois l'honneur de causer avec lui à la rencontre dans la rue. C'était le dernier survivant, parmi les plus illustres, du Cénacle de Sainte-Beuve.
Les dates se confondent dans le tohu-bohu de mes souvenirs, et je les coordonne de mon mieux. C'est comme un kaléidoscope où toutes les nuances se mêlent. Je fais moins la chasse aux dates qu'aux faits, semblable en cela probablement à tous ceux qui ont recueilli et semé la parole tombée de la table ou des lèvres des maîtres, et l'ont datée de cette formule vague : In illo tempore... En français, nous disons: un jour, une fois...
Une fois donc que j'avais mis à louer la maison de Sainte-Beuve, dix ans aprèssa mort, unbourgeois, qui vint la visiter, me dit : « Quoi! il entrait par cette petite porte !... et la princesse Mathilde aussi, quand elle venait le voir?... > Et bien d'autres, ajoutai-je; il n'y avait pas d'au-
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tre issue, à moins d'entrer par les fenêtres du rez-de-chaussée. Gela me rappela qu'un soir Mirés, le célèbre banquier, avait accompagné Sainte-Beuve chez lui, et, après avoir visité la maison, l'avait trouvée petite ; mais surtout il y manquait, à ses yeux, écurie et remise. — On se passait encore en ce temps-là d'ascenseur, d'électricité et même de salle de bain, qu^on allait prendre en ville. L'escalier était petit, étroit, en colimaçon: un tapis le recouvrait de marche en marche, jusqu'au second étage. On accédait au cabinet du maître par un couloir au premier étage. « Il y a un pas », disait le maître, dès qu'ion entrait dans sa chambre, avertissant par là d'un degré auquel on pouvait choir. Dire tous ceux et celles qui l'ont franchi, si l'on en avait gardé registre jour par jour, reconstituerait aujourd'hui une jolie histoire littéraire. Ce serait un annuaire des Lettres, où Ton retrouverait les plus marquants et les plus obscurs. Tout un calendrier!...
Flaubert arriva un matin tout furieux de n'avoir pas retrouvé un pont de sa jeunesse, sur la Marne, à Gharenton, dont il avait besoin pour recomposer un paysage. G'est de Inique la Muse courroucée, et qui ne lui pardonnait pas, M°' Louise Golet, disait: « Toujours la matière,
•et
jamais Fâme I » Je me contentais de penser, et il me semble encore que la vérité, dans ce cas, était moins dans la description minutieuse du paysage que dans la vision que pouvait en avoir gardée l'artiste, puisqu'il s'agissait du passé; mais Flaubert n'aurait pas admis cette théorie trop idéale *.
La Muse venait quelquefois visiter Sainte- Beuve en voisine: elle demeurait rue Vavin.Gela n*amusait pas toujours Sainte-Beuve, qui la trouvait exubérante et débordante... Elle exhalait sans cesse — elle expectorait, disait-elle — sa colère contre Léonce (c^est ainsi qu'elle appelait Flaubert dans un de ses romans), et elle ne désarmait pas. Flaubert, quand on lui en parlait, se contentait de répondre : « Je dirai d'elle ce que Danton disait de Marat ; elle est insociable » ; et il nous raconta un matin leur rupture tragi-comique: « J'étais assis au coin de son feu, en face d'elle ; j'étais arrivé un peu tard : elle me harcelait à coups de pied, me disant que
1. J'étais, sans le savoir, de l'avis du peintre-poète, l'auteur de Dominique, qai écrivait à sa mère, le 16 août 1866 :« En passant par le souvenir.Ia vérité devient un poème, le paysage un tableau... » (Eugène Fromentin, Lettres de jeunesse, publiées par M.Pierre Blanchon, un vol. gr. in-18, Paris, Pion et Nourrit, 1909.)
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je revenais de la barrière, que j'aimais mieux ces femmes qu'elle... Elle me mit hors de moi; à un moment, j'avisai une bûche au coin de la cheminée, et je mesurai la distance de la bûche à la tempe... Puis, tout d'un coup, j'eus une vision de cour d'assises... je me levai, je partis et je ne reparus plus... »
De son côté, un soir qu'elle m'avait prié d'aller corriger des épreuves chez elle, elle me fit ce récit topique de Tun de ses principaux griefs contre Flaubert: « Il ne m'a jamais fait le moindre cadeau, disait-elle, et moi, j'avais un bijou qui me venait de ma mère; je le fis incrusler sur un beau porte-cigares que j'achetai, j'y fis graver autour cette devise : Amor nel cor, et je le lui donnai... Comprenez-vous mon indignation, vous qui avez l'àme droite, quand, lisant Madame Bovary^ j'y tombai sur ce passage : « Outre la cravache à pommeau de vermeil, Rodolphe avait reçu un cachet avec cette devise: Amor nel cor,,, » Je me retins, comme je pus, de rire, et le lendemain matin, quand je racontai cela à Sainte-Beuve, pendant qu'il se rasait, il posa son rasoir sur le marbre de la cheminée pour ne pas se couper.
C'est chez M'"*' Colet, du temps qu'elle demeurait rue Vaneau, que je vis M"' Victor Hugo
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pour la première fois. La Muse nous avait invités un soir, Champfleury et moi, à dîner, en pique-nique : nous y allâmes, chacun, de notre pâté, sans nous être concertés, mais ce n'était pas trop de deux pâtés pour le nombre de convives que nous trouvâmes et qui n^avaient rien apporté. Il y avait entre autres M"' Hugo et son (ils Charles, suivi de sa chienne. M"^* Hugo, étendue dans un fauteuil, exprimait la souffrance et la douleur. Ses traits, encore très beaux, très marqués, rappelaient celle que Sainte-Beuve a appelée une Maltaise. Elle ne put résister à un mouvement de prosélytisme et me prenant pour un bon jeune homme — M"' Golet ne m'avait pas présenté — elle me dit, s'adressant à moi, le bras tendu en avant, et d'un geste tragique : « C'est M. Bonaparte qui est cause que mon mari est en exil ; c'est M. Bonaparte qui est cause que ma fille est partie...» Je savais à quoi m'en tenir sur M. Bonaparte, mais je restai cloué à ma place sans répondre. Après dîner, par ses agacements, M""^ Golet provoqua de ma part une réponse peut-être maladroite ; il y eut un peu d'orage, une légère tempête. Je me gardai d'en parler le lendemain à Sainte-Beuve, qui m'aurait dit : « Aussi pourquoi y allezvous?» Il la connaissait et se garait d'elle. Je
lui dis seulement que nous avions passé la soirée avec M""' Hugo. Quand je revins le soir, il savait tout : M""' Hugo était venue le voir, et lui avait raconté la scène qui s'était passée. M"' Golet lui avait révélé après mon départ que j'étais le secrétaire de Sainte-Beuve. — Elle nous a mis plus tard, Sainte-Beuve et moi, dans son livre : Les Dévotes du grand monde^ et nous y a bien arrangés. J'y renvoie le lecteur.
Je n'exerce pas moi-même ici de représailles: je raconte pour raconter. Je n'en finirais pas, si je n'en venais de suite à de plus hauts sujets... Paulo majora canamus.
Salammbô avait été l'un des événements littéraires de 1862; elle était attendue, annoncée à son de trompe et de trompettes par tous les journaux, dans toutes les coteries ; jamais livre n'avait fait plus sensation que celui-là à l'avance . Flaubert revenait un jour du Groisset, et courait droit chez Sainte-Beuve. « Vous m'apportez Salammbô? » demanda le critique. — « Non pas, répondit Flaubert ; je ne veux pas paraître avant les Misérables : le maître d'abord...» — . « Vous êtes bien bon », lui dit Sainte-Beuve.
Enfin les bonnes feuilles arrivèrent : Sainte- Beuve se mit aussitôt à les lire, ne voulant pas que je lui en fisse la lecture, car il me trouvait prévenu contre le livre. Champfleury m'avait mis en garde, sans parti pris, mais d'après ce qui lui en était revenu.
Dans la matinée, Sainte-Beuve me fit appeler ; je le trouvai dans des dispositions toutes contraires. Ces étrangetés;, ces exotismes, toute cette grandiloquence, ces périodes pompeuses et chateaubrianesques lui parurent fausses et exagérées. On a ses articles des Nouveaux Lundis sur Salammbô. Flaubert répondit pour défendre et expliquer son œuvre, et entre eux s'engagea une polémique, dont Sainte-Beuve ne laissa rien perdre, puisqu'il inséra le mémoire de Flaubert en appendice dans son volume *. Ils n'en furent que meilleurs amis après, et ils le restèrent. Les lettres de Flaubert, qu'on a publiées après la mort de l'un et de l'autre, doivent être prises à leur date, antérieure à l'article de Sainte-Beuve sur Madame Bovary, qui lui a été tant reproché. Ils ne se connaissaient pas encore, et Flaubert était pétri de préjugés néo-romantiques que la jeune École de la