SCÈNE
BONNEFOÎ, seul.
Occupons nous maintenant de l'affaire de ce pauvre Julien Chauvin... Qu'est-il devenu?.. Il devait épouser ma pelile filleule Beuriette, mais l'ambition lui a tourné la tête... 11 a voulu être commis-voyageur , négociant , armateur... que sais-je?.. llmesemble encore l'entendre le jour de son départ... Nous buvions le vin blanc de l'Etrier , au petit café de la rue du Bouloy. « Bonnefoi, » me dit- il, en me remettant ce papier cachet noir, je » n'ai pas grand' chose à présent, mais je puis parvenir )> cumnie un autre ; voilà mes dernières volontés , car on » ne sait pas ce qui peut arriver: si je ne reviens pas, » ceux que j'aime auront leur part comme si j'étais » revenu.
Air : Vaud. Haine aux Femmes.
» Je te quitte , et vais vovager >» Pour courir après la ricnesse; » Que je la trouve et je m'empresse » De revenir pour partager. . . •»
C'est contre la règle commune , Ciir , b'on d'autres dans ce pays , Attendent qu'ils aient fait fortune Pour s'éloigner de leurs amis. . .
Tl paraît qu'il a l'éussi au-delà de ses espérances , et sur le bruit de sa uiort, il arrive ici tous les jours des héritiers qui se disputent la succession ; mais, tant que je n\^urai pas la preuve certaine de son décès, personne ne saura que je suis d('positaire de son testament... Ah! voilà niaître Rosambert , le plus procureur de tous les avoués du parquet... (z7 se remet à sa table et taille sa plume)»
SCÈINE III.
BOXNEFOI, ROSAiVIBERT. Il entre précédé et suivi
de clients,
ROSAMBERT , cîi entrant.
Gare !... garel... que je passe."... De grâce, messieurs, laissez-moi respirer un instant.... Ma belle dame, vous savez que je donne mes consultations chez moi, le njatin... Quant à vous, mon cher, nous nous arrangerons de manière à ce que vous ne payez pas vos dettes... Que votre conscience soit tranquille... Et moi aussi, car en vérité on ne peut pas suffire à une clientelle comme la mienne... ( L/es clients se dispersent dans la salle). Eh ! le père Bonnefoi déjà dans son étude ^ prêt à donner aussi ses audiences...
BOXNEFOI.
Elles commencent avant les vôtres.. Mes pratiques se lèvent de bonne heure...
BOSAMBERT.
Maître Bonnefoi est le défenseur du pauvre... Il a une fameuse clientelle...
BONNEFOI
Maître Rosamberl la grossit tous les jours, plus d'une veuve et d'un orphelin viennent me consulter en sortant de chez lui.
Des épigrammes sur les avoués... C'est bien usé, mon brave homme... C'était bon du temps des procureurs...
BONNEFOI
Il n'y a que le nom de changé... mais heureusement
C 7 ) les avoues ne sont pas les juges , Les Lamoignon , les d'Aguesseau ont laissé de dignes successeurs...
IlOSAMBERT.
Je sais, mon brave homme, que vous êles un des doyens du palais... Un pilier du chatelet...
BONNEFOI
Oui, monsieur, j'ai vu le rappel et la chute du parlement; l'installation du Jury, et j'ai été dans le temps roi de la Bazoche !..
ROSAMBERT.
Air : de V Auberge du grand Frédéric.
Mais , au barreau , déjà si bien lance , Comment , mon cher , n'avoir pas fait fortune?
BONNEFOI
Par vos pareils je fus souvent chassé ,
Et mon aspect cncor vous importune. . .
J'ai toujours vu dans le Palais
Des chicaneurs , pénétrer la cohorte ,
Mais, moi , qui ne prêchai jamais
Que la concorde et que la paix^
Je devais rester à la porte. . .
Allez, vous êtes un gâte métier?...
BONNEFOI
Et vous , un boute-feu...
ROSAMBERT.
Monsieur Bonnefoi..,
BONNEFOI
Oui, monsieur Rosambert, c'est grâce à vous que la famille Chauyin plaide en ce moment.
ROSAMBERT.
C'est dans l'intérêt des héritiers...
BONNEFOI
Dites plutôt dans le vôtre... Vous semez la discorde entre eux dans l'espoir de les lasser par d'éternelles plaidoieries et de les amener à vous vendre leur part dans la succession...
ROSAMBERT.
C'est une calomnie!...
BONNEFOI
J'ai même peur que vous ne donniez de mauvais conseils à ma filleule Henriette,
ROSAMBERT.
La pauvre enfant... Dieu me garde d'aller lui dire que son cousin est mort... Mais, après tous ces méuagemens, il n'est pas défendu de veiller sur les intérêts d'une mineure...
BONNFFOr.
Personne ne vous en prie... Elle est en tulelle... D'ailleurs, j'ai dans l'idée que Julien n'est pas ce qu'on veut bien nous dire...
ROSAMBERT.
Ah I le décès est bien et duement constaté.
BONNEFOI
Par des lettres... Des oui-dire... Cela pe prouve rien...
ROSAMBERT.
S'il vous faut des preuves ])arlanles... D'après l'avis que nous avions fait insérer dans les petites affiches; il vient de nous arriver un témoin.
BONNEFOI
Un témoin !..
ROSAMBERT.
Un témoin oculaire de la mort de votre jeune ami...
BONNEFOI
Pauvre Julien...
ROSAMBERT.
Vous pourrez le voir ce témoin , je dois le présentera toute la famille avant l'heure de l'audience... Vous n'ignorez pas, que c'est aujourd'hui que la sïccession est ouverte au tribunal de première instance .''.. BONNEFOI, à part..
Puisqu'il en est ainsi... allons déposer Je testament de Julien entre les mains de monsieur le présideril, ( Ritournelle^ fausse sortie. Tout en regardant â la cantonriade, ) Quand je le disais.... encore mademoiselle Henriette qui vient par ici.-.
ROSAMBERT , regardant aussi»
C'est tout simple, ouvrière chez un costumier des Cours et tribunaux , elle reporte son ouvrage... Elle a aussi sa clienlelle, cette enfant...