‹ La Samaritaine, évangile en trois tableaux en vers. Représenté pour la premiere fois a Paris, sur le Théâtre de la Renaissance, le mercredi saintChapitre 25 sur 36 · SCENE IV Les Mêmes, LE CENTURION, Soldats · texte numérisé non relu

SCENE IV Les Mêmes, LE CENTURION, Soldats

LE CENTURION

Quoi! Comment! Des cris séditieux!

Dispersez-vous!... Quel est ce roi que Ton acclame? Que faites-vous là, tous, autour de cette femme?... Saisissez-la d'abord, elle!

PHOTINE, pendant qu'on lui lie les mains.

Tout est perdu !

Quand je les emmenais ! . . .

LE CENTURION, à la foule grondante.

M'avez-vous entendu?

Pas de groupes!... Pas de rumeurs!... Qu'on se disperse!

(Aux marchands.)

Vous autres, reprenez votre petit commerce!

(A Photine.)

Excitatrice, tu leur tenais des propos Contre César, sans doute, et contre les impôts!

De quoi leur parlais-tu?

PHOTINE

Mais de...

LE CENTURION, aux soldats.

Serrez la corde!

PHOTINE

Mais de mansuétude et de miséricorde, De charité, d'amour...

LE CENTURION

Et puis...

UN HOMME, vivement.

C'est tout!

UN AUTRE, de même.

De rien!

LE PRÊTRE

Elle parlait encor du Messie !

LA FOULE, avec indignation.

Oh!

LE CENTURION

Ah! bien!

Toi, tu viens dénoncer? Rome te remercie !...

(A ses soldats, en riant.)

Elle leur annonçait le Vengeur, le Messie,

Celui-là qui des Juifs sera Tlmperator,

Qui battra les Romains, n'est-ce pas?... Elle a tort!

Car ceci pourrait bien ne pas plaire à Pilate...

Marchons!

PHOTINE, ù part.

Tout est perdu!

LE PRÊTRE, au centurion.

Pour que l'émeute éclate.

Elle dit avoir vu le Christ tout près d'ici! Et sais-tu qui la folle ose appeler ainsi? Un fanatique obscur, qui, sans doute, conspire, Un gueux de Nazareth!

LE CENTURION

Ah! il fallait le dire!

Un gueux de Nazareth?... Mais je vois ce que c'est!

(A ses soldats.)

C'est l'homme, vous savez, le simple, qui passait Pour guérir les lépreux, l'homme de Galilée ! Sa présence, en effet, nous était signalée.

LE PRÊTRE

Des ordres contre lui doivent être reçus.

LE CENTURION

Un certain Josué, n'est-ce pas, ou Jésus?

LE PRÊTRE

C'est lui-même!

LE CENTURION

Comment, c'est Jésus! Quand je pense Que j'allais!... Mais alors, ça n'a pas d'importance! Il ne nous porte pas ombrage, celui-là!

(Aux soldats.)

Ce n'est rien. C'est Jésus! Allons, détachez-la!

P H O T I N E , délivrée immédiatement.

Ciel!

LE CENTURION

C'est un pauvre Juif pris de mélancolie. Moi-même, je le vis commettre une folie!... Mais à Jérusalem, justement, il n'y a Qu'un mois. J'étais de garde au fort Antonia D'où nous surveillons tout ce qu'on fait dans le temple. D'en haut j'avais suivi des yeux la blancheur ample D'une robe de lin errante, et m'étais dit : « C'est quelque Essénien arrivé d'En-Gaddi. Il prêche : je le vois aux gestes de sa manche. » — Douze robes suivaient, sombres, la robe blanche. Et ce groupe, en causant, s'en vint jusqu'à ce lieu Où des Juifs très dévots, pour honorer leur Dieu, Font le change, installés à des petites tables, En se servant de poids rarement véritables. Sur le sol de ce temple étonnant, où l'on vend De tout, du sel, de l'huile et du bétail vivant.

Traînent de vieux morceaux de cordes et de brides.

Tout d'un coup, je vis Thomme aux vêtements candides

Prendre un de ces morceaux, le tordre, et je le vis

Fouetter tous les vendeurs qui couvraient le parvis.

Et tous ces gros marchands, même les plus podagres,

Fuyaient, fouettés par lui, tel un troupeau d'onagres!

Et lui fouettait toujours, d'un geste furieux.

Et le peuple acclamait. C'était très curieux.

Nous autres, les Romains, cela nous faisait rire...

Cet homme ne peut pas inquiéter l'Empire.

Il défend que du temple on fasse un vil bazar,

Mais il dit : « A César ce qu'on doit à César! »

LE PRÊTRE

Tu n'as pas entendu la femme?

OP

Je préfère Ne pas l'entendre !

LE PRÊTRE, essayant de le retenir.

Ecoute-la!

LE CENTURION

J'ai mieux à faire!

LE PRÊTRE

Quoi donc?

LE CENTURION, railleur.

Mais lire, au frais, mon auteur familier.

Je lis, et l'ombre d'une feuille de figuier

— Large et tremblante main qui sur le livre passe —

Souligne d'un doigt bleu quelque beau vers d'Horace!

LE PRÊTRE

Mais...

Qu'on ne vienne plus, surtout, me déranger.

(Au peuple.)

On vous permet ce Christ, il n'offre aucun danger.

(En sortant, à un soldat.)

Tu sais, le joli charpentier à tête blonde?...

Ce n'est pas celui-là qui troublera le monde!...

— En route!

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