‹ La Samaritaine, évangile en trois tableaux en vers. Représenté pour la premiere fois a Paris, sur le Théâtre de la Renaissance, le mercredi saintChapitre 29 sur 36 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

JÉSUS, LES Disciples

PIERRE, à voix basse, avec indignation .

A cette femme!...

ANDRÉ, de même.

Il lui parlait!

JACQUES, de même.

Il lui parlait!

PIERRE

Je n'oserai jamais le blâmer... Mais il est Parfois, avouons-le, d'une imprudence étrange.

ANDRÉ

Et pourquoi jeûne-t-il, quand tout le monde mange?

C'est pour nous étonner qu'il n'aura pas mangé!

JÉSUS

Ce n'est pas pour cela, Pierre.

JEAN

Il nous entend.

PIERRE

J'ai Parlé trop haut.

NATHANAEL, plus bas.

Pourquoi jeûner?

Je me figure Que c'est pour nous prouver qu'il vit sans nourriture !

JÉSUS

Je me nourris d'un mets que vous ne savez pas.

Quelqu'un a dû venir lui porter un repas.

JEAN

Les Anges peuvent le servir, sans qu'on les voie !

JESUS

Faire la volonté de Celui qui m'envoie,

— Voilà cet aliment secret qui me nourrit.

PIERRE, plus bas encore, avec humeur.

C'est pour faire cette volonté que l'on prit Par ce chemin!...,

JEAN

Mais pour gagner la Galilée...

PIERRE

Il aurait mieux valu passer par la vallée De Sâron !...

NATHANAËL

Certe, ou par la plaine du Jourdain!

ANDRÉ

Mais par la Samarie!... Horreur! Tâtez ce pain! C'est du granit!

(Il le lance loin de lui.)

Maudite ville !

PIERRE

Est-ce la peine D'aller chez ceux qui sont ignorants, pleins de haine, Endurcis, et que la souffrance rend mauvais?

JÉSUS

C'est chez ceux-là qu'il faut aller, et que je vais.

JEAN

Parlons plus bas.

JACQUES

C'est son idée. Il sera cause Qu'on nous massacrera.

JEAN

Mais lui-même s'expose.

PIERRE

A quoi cela sert-il? Qu'est-il venu chercher? Que fait-il sur ce puits? A qui veut-il prêcher? Il n'a trouvé pour l'écouter que cette femme. Vous savez que jamais, certes, je ne le blâme. Mais, s'il voulait gagner ce peuple, il aurait dû Se faire un partisan digne d'être entendu î

JACQUES

Des mains pures pourront seules semer l'Idée.

PIERRE

Mais une courtisane !

JACQUES

On l'aura lapidée Dès qu'elle aura paru, pour prêcher, sur son toit!

PIERRE

Si j'avais à gagner une ville, moi!...

JACQUES

Toi?

Je me renseignerais. J'irais voir les notables,

Le prêtre à son autel, les changeurs à leurs tables

Chacun vous sert selon l'importance qu'il a.

Je convaincrais une âme importante. Voilà

Comment je m'y prendrais, moi, pour prendre une ville.

Parler à cette femme était bien inutile.

PIERRE

Il semble quelquefois railler, en vérité. Songez qu'il a choisi la dernière cité Du dernier peuple et, dans la cité tout entière, Une femme et, parmi les femmes, la dernière !

JÉSUS

Il faudra que pourtant vous vous accoutumiez

A ce que les derniers, pour moi, soient les premiers!

PIERRE

Il entend tout; c'est bon, je garde le silence.

(II se lève, et va regarder un champ de blé. — Silence. )

JÉSUS

Non!

JACQUES

A quoi dis-tu : a Non ? »

A ce que Pierre pense.

PIERRE, se retournant, étonné.

Seigneur!...

JEAN, criant tout à coup.

Je meurs de soif!

ANDRÉ

Oui, c'est un jeu cruel Des païens ! Ils ont mis dans le riz trop de sel !

NATHANAËL

Comment boire?

ANDRÉ

On n'a rien pour puiser!

JEAN

Cette femme

A bien laissé...

JACQUES

Quoi donc?

JEAN

Sa cruche!

PIERRE

Son infâme Cruche? C'est un objet de scandale et d'effroi! N'y portez pas les mains !

Ile a le ventre froid.

Et j'ai bien soif.

PIERRE

Je ne boirais pour rien au monde Cette eau nauséabonde!...

JEAN

Elle est nauséabonde?

PIERRE

Doublement! car le goût du vice est dans cette eau, Et de l'impiété !

JEAN

Tant pis ! J'ai trop soif !

(Il boit.)

Ho!...

NATHANAEL

i:h l)ien ?

JEAN, lui passant la cruche.

Goûte!

NATHANAEL, après avoir goùlé.

Mo!...

ANDRÉ

Quoi?

NATHANAEL, môme jeu.

Goûte !...

• ANDRÉ, même jeu.

Ho!...

JACQUES

Qu'est-ce?

ANDRÉ

Goûte î

JACQUES

Quelle perle divine est dans cette eau dissoute?...

NATHANAEL

Cesl du miel î

ANDRÉ

Non! des fleurs!

JEAN

On pleure, en y goûtant!

PIERRE

Qu'a-t-elle donc laissé dans sa cruche en partant?...

Elle a laissé dans cette cruche Le souci du cœur insensé, L'orgueil cruel d'être une embûche Vivante et rose; elle a laissé

Ses péchés lourds, ses rêves pires, Ses bonheurs bavards et méchants, La frivolité de ses rires.

L'inconscience de ses chants,

Ses soupirs pour d'indignes causes, Tout le mal de son âme, tout!...

PIERRE

Et ce sont ces mauvaises choses Qui donnent à l'eau ce bon goût?

JÉSUS

Le goût que vous trouvez à l'eau de cette cruche, Ne l'attribuez pas à des pleurs blonds de ruche,

A des pleurs blancs de lys broyés ; Ce goût, — avec en moins la saveur infinie 1 — C'est celui que je trouve aux fautes d'une vie

Qu'on vient d'oublier à mes pieds !

Par quels mots exprimer une fraîcheur pareille?.. Ma lèvre entend ta voix que buvait mon oreille !

(Reposant la cruche.)

Mais tout à Theure, là, lorsque tu m'as dit non, Devant ce champ, à quoi rêvais-je?

JÉSUS

A la moisson.

Tu rêvais, comparant ce champ à ma pensée. Au triste et long sommeil de la graine lancée.

PIERRE

Oui, quatre mois encore avant que sous les cieux La moisson...

JÉSUS

J'ai dit non.

PIERRE

Pourquoi?

JÉSUS

Levez les yeux I

I PIERRE

Pourquoi, Seigneur?

JESUS

Levez les yeux. La moisson brille.

On a semé pour vous, prenez votre faucille!

Autre le laboureur, autre le moissonneur;

Et cependant il faut toujours que le bonheur

— Oui, car cette injustice est bonne! — soit le même

Pour celui qui moissonne et pour celui qui sème.

Afin de moissonner vous êtes envoyés;

Mais d'autres ont semé. Leurs blés sont mûrs. Voyez!

On croit voir, en effet, là-bas, sous le ciel rouge, Les champs blanchir pour la moisson ! . . .

JEAN

Leur blancheur bouge!

LA FOULE, au loin.

... Sur le nébel... sur le kinnor...

NATHANAËL

Et Ton entend...

PIERRE

Quelle est cette moisson qui s'avance en chantant?...

(Tous ont grimpé sur le talus et regardent au loin.) ANDRÉ

C'est la ville qui vient!

JEAN

Blanche, elle coule toute

Par le trou noir que fait la porte à haute voûte!...

PIERRE

On croirait qu'invisible une puissante main, Pressant ses murs, la fait jaillir sur le chemin!...

LA FOULE

...Et chantons sur la flûte encor!...

PIERRE

Et, toute fière, Quelle est donc celle-là qui marche la première?

JESUS, assis, immobile, sur le puils.

Il faudra que pourtant vous vous accoutumiez

A ce que les derniers, pour moi, soient les premiers,

LA FOULE, se rapprochant.

... Quen r honneur de celui qui vient!..,

JEAN

Écoute, écoute!.

PIERRE

Maître, daigneras-tu me pardonner mon doute?

LA FOULE, se rapprochant.

... Danse toute la Terre et tous ses habitants!,,.

JEAN

Ohl lève-toi! Viens voir!

NATHANAËL

Les prés sont éclatants!

PIERRE

Mais où donc ont-ils pu trouver toutes ces roses?

JACQUES

Viens les voir!

JÉSUS

Je les vois.

PIERRE

Tes paupières sont closes!

JÉSUS

Je les vois clans mon cœur venir depuis longtemps!

LA FOULE, toujours plus prés.

. . . Toute la Mer et tout ce qu'il y a dedans, , .

ANDRÉ

Ils approchent!

LA voix DE PHOTINE, chanlanl tout près.

. . . Que les monts cessent d'être inertes. Et que les fleuves transportés.

Sortant de leurs grands lits leurs bras de tous côtés^ Applaudissent de leurs mains vertes!

PIERRE

Et cette voix qui monte! ...

JÉSUS

Ah! Photine, est-ce toi?

PHOTINE, paraissant en haut du talus, haletante, échevelée, couverte de fleurs cueillies en

courant, les yeux splendides.

Oui, Seigneur, et la ville entière est avec moi!...

(Elle a été précédée d'une course éperdue d'enfants qui dégringolent de toutes parts les sentiers, se laissent glisser au bas des talus en agitant des rameaux d'oliviers. Et elle est suivie par la foule qui envahit la scène, se précipite vers Jésus, en criant. Jésus se lève. La foule s'arrête brusquement; plus un cri.)

Page 1