DEUXIÈME VIEILLARD
Oui, nous seuls conservons le texte primitif, Le Pentateuque vrai, dans un étui de cuivre!
LE PRÊTRE
Au seuil du tabernacle il fut transcrit, ce Livre,
Sur la peau d'un mouton, scrupuleusement, par Abischouah...
PREMIER VIEILLARD
Lequel descend d'Eléazar, Filsd'Aaron...
LE DEUXIÈME
Lequel est frère de Moïse.
UN JEUNE HOMME
Pourquoi donc est-ce nous, les purs, que Ton méprise?
UN AUTRE
iNous sommes accueillis par le dégoût public Comme des scorpions sortant d'un basilic.
LE PRÊTRE
Nous n'avons qu'un taudis pour célébrer le culte
PREMIER VIEILLARD '
Le Romain nous pressure et le Juif nous insulte.
UN HOMME
Le bon Pharisien doit se laver les mains.
S'il a dans nos sentiers cueilli de nos jasmins!
UN AUTRE
Et trois fois il remplit d'eau lustrale les marbres. Pour effacer sur lui l'ombre d'un de nos arbres!
UN JEUNE HOMME
C'est trop souffrir!
UN AUTRE
D'ailleurs, pendant que nous souffrons, L'aile de l'aigle des Césars bat sur nos fronts !
UN AUTRE
C'est trop! Révoltons-nous!
UN HOMME
Non! cultivons nos vignes!
PREMIER VIEILLARD, à celui qui vient de parler.
Vivre dans cette honte, alors, tu t'y résignes?
l'homme Mais...
PREMIER vieillard
Tu n'as pas des sursauts d'âme, quelquefois? l'homme
Je tâche d'oublier nos malheurs!
premier vieillard
Et lu bois!
l'homme
Pourquoi le mont Ébal a-t-il donc sur ses pentes
Tous ces jolis murs clairs pleins de vignes grimpantes?
Je tâche d'oublier. Je fais comme Noé.
Les païens m'ont appris un beau mot : « Evohé î »
ÂZ RIEL, qui est resté jusque-là silencieux et languissant.
Il a raison. La lutte est impossible.
PREMIER VIEILLARD
Certe, Lutter est dur. Il est plus doux de vivre, inerte, Entre des bras fleuris et souples. Toi, mon fils, Qui savais t'indigner si grandement jadis ! Suivre cette Photine; être aimé le sixième! Car elle eut cinq amants jusqu'à ce jour...
AZRIEL
Je l'aime.
— Et puis je ne sais plus où me prendre. Je crois Impossible la reconquête de nos droits!
Qu'un homme passe, un vrai, je suis prêt à le suivre. En attendant,
(Montrant l'ivrogne.)
je fais comme lui : je m'enivre.
Lui, c'est un vin léger qui le rend oublieux. Moi, c'est le vin plus fort des lèvres et des yeux!
PREMIER VIEILLARD
On se rassemble, et c'est toujours la même chose : Nul ne propose rien!
UN MARCHAND
Mais si!... Moi!... Je propose
De flatter les Romains! Gagnons-les peu à peu. Après, contre les Juifs, on verra si Ton peut...
UN HOMME, sortant violemment de la foule.
Toi, tu crains le désordre où le commerce crève! L'ordre brutal te plaît. Tu l'aimes, le bon glaive! Et, tant qu'il gardera ton or de son tranchant. Tu tendras à son plat tes épaules, marchand!
LE MARCHAND
Mais...
l'homme
Tais-toi! Moi, je suis pour agir tout de suite! La révolte! Imitons Judas leGaulonite!
Ne payons plus l'impôt, et refusons tout net Les dîmes sur le sel, le cumin ou l'aneth!
LE PRÊTRE
Oui, voler! violer! mettre à profit l'émeute!...
Assez! On te connaît, et les chiens de ta meute!
Je propose ceci, moi : rassembler l'argent
Qu'il faut pour rebâtir le temple; c'est urgent!
Les Juifs ne pourront pas empocher cet outrage
A leur gloire, et Caïphe en périra de rage!
Nous serons bien vengés quand sur le Garizim
Nous fêterons, mieux qu'eux, la fête des Purim!
Rebâtissez le temple, amis ; faites renaître
Un culte somptueux, — et nommez un grand-prêtre,
Et qu'on entende encor vers le ciel étoile
Retentir les clairons en argent martelé!
LE MARCHAND
Sous la patte moelleuse, on sent passer la griffe!
Qui sera ce grand-prêtre exaspérant Caïphe?
Toi! Tu voudrais porter Téphod de lin retors,
La robe violette étincelante d'ors
Où la grenade alterne avec une clochette,
Et que ce soit le peuple, encor, qui te l'achète!
LE PRÊTRE
Silence, vil marchand! Retourne à ton comptoir!
L HOMME, qui a parlé avant le marchand.
Le prêtre est plein de fiel parce qu'on a su voir Dans son cœur.
LE PRÊTRE
Dans le tien n'ai-je pas vu, sicaire?
l'homme Hypocrite î
LE PRÊTRE
Voleur!
PREMIER VIEILLARD, se voilant la face.
Hélas! quelle misère!
AZRIEL
Quand je te le disais, qu'il n'y a plus d'espoir! L'excuse, la voilà, tiens, de mon nonchaloir :
Tous par leurs intérêts ont la vue obscurcie! C'est fini. Ce pays se meurt.
UNE VOIX, dans la foule.
Et le Messie?