‹ La sandale ailée, 1903-1905Chapitre 13 sur 52 · L'AMOUR · texte numérisé non relu

L'AMOUR

« — Tu es l'Amour, Veux-tu ces roses que tu touches ?

Elles ont la chaleur et la pourpre des bouches

Oui murmurent ton nom dans l'ombre, ô fier Amour I

Pour sceptre entre tes mains veux-tu ce glaïeul lourd?

En couronne àton front faut-il que j'assouplisse

La branche droite où luit la feuille verte et lisse

De ce jeune laurier qui pousse dans le vent?

Parle. Tout le jardin au feuillage mouvant

Est à toi ; son printemps pour te plaire est éclos,

Et ses plantes, ses fleurs, ses arbres et ses eaux

Attendaient avec moi ton heure et ta venue.

Reg'arde-les. Voici ton temple et ta statue...

Mais pourquoi restes-tu toujours silencieux,

0 cher Amour? L'offrande est petite à tes yeux,

Je le sais. Ma maison est derrière ce hctre.

Suis-moi. Voici la clé de la porte. Pénètre

Dans la salle où la table est servie à ta faim.

Les fruits juteux, le lait, l'onde fraîche, le vin,

Goûtes-y. Laisse-moi, cher hôte, sur la dalle

A g-cnoux, délier doucement ta sandale

Et baiser tes pieds nus qui t'ont mené vers moi.

La route t'a blessé. Tu es las, mais pourquoi

Ce reg^ard, ce sourire amer et ce silence ?

N'est-ce donc pas ainsi qu'on t'accueille? Commence

A boire et je boirai dans ta coupe.. . J'ai peur

Car te voici debout avec une lueur

Farouche dans tes yeux que je croyais si doux.

Qu'as-tu donc? Qu'ai-je fait? Tu grandis tout à coup.

L'ombre remplit la salle et la lampe s'éteint;

J'ai peur. Tes mainsont pris brusquementmesdeuxmains.

Ne serre pas ainsi mes poignets sans courage...

Ton souffle me renverse et me brûle au visage.

Je tremble. Je te hais. J'ai peur. Ton corps est lourd.

LA SANDiLE AILEE

Tu veux ma vie. Elle est à toi. Tu es T Amour. »

« — Je suis l'Amour. Ecoute-moi. Mes mains sont fortes.

C'est en vain à mes pas que l'on ferme les portes

De la maison prudente et du jardin secret;

Lorsque l'on ne veut pas que j'entre, j'apparais.

Je suis le visiteur impatient et l'hôte...

Que la lampe baissée ou que la torche haute

Éclairent plus ou moins mon visag'e, c'est moi î

Il n'est plus temps de fuir, alors que Ton me voit..

Que la frappe l'airain ou la marque le sable,

Accepte à son instant mon heure inévitable

Et ne t'attire pas mon reg-ard irrité,

Mais attends-moi plutôt avec simplicité,

La porte g-rande ouverte et la table servie;

Car, si veut ton destin que j'entre dans ta vie,

Ni le verrou massif, ni la clé, ni le chien

Qui aboie et qui mord, ni la serrure, rien

N'empêchera jamais, sache-le, que je vienne,

Si je le veux, poser ma bouche sur la tienne,

Quoi que tu fasses, malg^ré toi, un soir, un jour.

Mes mains sont fortes. Obéis. Je suis l'Amour. »

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