‹ La Savoie (volume 2)Chapitre 12 sur 54 · PORTE UE LA CHAPELLE UE BELLEY · texte numérisé non relu

PORTE UE LA CHAPELLE UE BELLEY

avec le Fort de l'Ecluse, les défilés du Rhône, le berceau de l'Annonciade et, sur un collier d'or entremêlé de roses et de lacs, les lettres qui font allusion à la victoire de Rhodes ; je lirais leurs aventures de guerre ou d'amour dans leurs châteaux en ruines. Ces châteaux ressemblent aujourd'hui aux vieux chemins qui rehent des villages disparus, aux moulins dont l'eau s'est tarie ; ils font des gestes chimériques comme les grands bras de don Quichotte : ils se défendaient autrefois contre des dangers qui les menaçaient réellement et que nous croyons imaginaires parce que les frontières ont changé. Ici,- j'assiste à une sorte d'opéra mélancolique et suranné. La tradition qui remonte aux Burgondes finit en quenouille. Charles-Félix et Marie-Christine, qui faisaient de fréquents séjours à l'abbaye de Hautecombe, aimaient à parcourir les bois qui gravissent les pentes de la montagne et laissent voir à travers leurs branches l'eau du Bourget. Ils passaient, au sortir de leurs appartements, sous une porte ogivale qui existe encore, et, cheminant avec une majesté lente, ils allaient s'asseoir sous la châtaigneraie qui ombrage la fontaine des Merveilles. Je me les représente, au déclin de la monarchie, lui, poudré, semblable à quelque maître à danser oublié par le dix-huitième siècle, elle, enveloppée dans un cachemire de l'Inde et chaussée de cothurnes dont les rubans se croisent autour des chevilles, tous deux abrités derrière un paravent qu'un frater a disposé dans la clairière tapissée de mousse; dés lors il me semble que la reine est pareille à quelque

CLOITRE DE l'aBBAYE DE HAUTECOMBE

fée, sortie d'un tronc d'arbre et guettant, prés de la source qui jaillit par instants, la jeune fille qu'elle changerait en biche... Je me représente encore, quelques années plus tard, quand le roi est mort, la vieille reine, vision falote, promener dans les chambres du monastère, devant les globes des pendules et le papier à fleurettes, son sourire un peu égaré, et traîner sur les parquets d'amarante et de citronnier la queue de sa robe en soie puce. Les cheveux relevés en diadème et coiffés avec une barbe de dentelles d'où s'échappent des anglaises, elle apparaît dans l'encadrement d'une fenêtre qui surplombe le lac, et laisse tomber dans l'eau la ligne d'une canne à pêche ; en bas, sur la grève, un moine, de temps à autre, rattache gravement à l'hameçon un poisson frétillant qu'il tire d'un seau placé à côté de lui. Comme Marie-Christine de Bourbon est la bienfaitrice du couvent, la communauté a pour elle des indulgences, et le moine, venu à Hautecombe pour suivre la règle de saint Bernard, consent à parodier pour sa reine déchue la pêche miraculeuse des Evangiles.

CONFIGNON

E 14 juillet 1534, Pierre de la Baume, quatre-vingt-douzième évêque de Genève, accompagné des chanoines de Saint-Pierre et du chapitre des Macchabées qui desservait la chapelle du cardinal de Brogny, abandonna pour n'y plus revenir cette cité qui se livrait à Farel et à Calvin. Ils sortirent du palais épiscopal par un escalier qui donnait dans le passage du Mouret et, suivant le sentier qui courait au pied des murs, ils gagnèrent le pont du Rhône, la route de la Faucille et Gex. L'année suivante, ils quittèrent Gex pour Rumilly, puis en février 153e Rumilly, où passait une multitude de gens de guerre, pour Annecy, où ils rejoignirent enfin les cordeliers de Rive, les dominicains de Plainpalais, les moines de Saint-Victor et les clarisses enfin dont la sœur Jeanne de Jussie a raconté l'exode... '

Si je cherchais un décor à cette époque troublée, où se rencontrent des douceurs de galanterie et des atrocités de bataille, c'est dans cette petite ville que je pourrais encore faire vivre mes souvenirs. « Annecy, écrit Charles- Auguste de Sales, située en un lieu fort amène, au dégorgement d'un lac cristallin, ornée de plusieurs églises, marquée de tours, arrosée de canaux, distinguée de rues, liée de ponts, noble par son superbe

' Ce dernier monastère devait envoyer à Paris, en février 1673, deux compagnes quêteuses qui, logées en la maison d'un tailleur, rue de Richelieu, se trouvèrent les voisines de Molière. Et, de même que le théâtre est sorti du culte et des mystères, que Molière reçut l'Hôtel de Bourgogne de la Confrérie de la Passion, de même en la dernière scène de sa vie « il rendit l'esprit entre les bras de ces bonnes soeurs ».

ABBAYE DE POMIERS

château»... En quelques mots, la réalité confuse s'ordonne et s'explique, et la ville m'apparaît dés lors comme un de ces vieux plans où rien ne manque, pas même entre deux créneaux le profil d'un archer. Et c'est ainsi qu'il la faut aborder, dans l'ordre des mots qu'emploie le vieux chroniqueur en sa prose limpide et précise. Donc, en suivant ma route, qui n'est pas la route de tout le monde, mais une route imaginaire, qui relie entre elles de vieilles choses dont personne ne se soucie plus, et venu de Genève par des chemins capricieux que j'animais au gré de ma mémoire, en supposant tour à tour que les évêques chassés par les réformateurs, Jean Fraczon, ou les clarisses, ou même Jean-Jacques les avaient suivis, je suis arrivé au sommet de ce joli coteau d'Annecy-le -Vieux et, gravissant l'escalier du clocher roman, j'ai découvert, à travers les baies géminées, l'horizon familier d'une ville dont l'histoire continue en quelque manière celle de Genève. De la colline, il faut descendre au hameau du Petit-Brogny, où Jean Fraczon a passé son enfance, et l'on arrive au bord du lac, à une esplanade qu'on nomme le Pâquier, entourée de platanes, au-dessus desquels émergent les tours du château et les fîéches des églises. Les beaux arbres, en dissimulant les maisons, les entourent d'un rempart de silence et de fraîcheur et nous prédisposent au recueillement.

Je crois que l'aube est le moment le plus propice à ces attentes, où il semble qu'on veuille circonvenir le passé et mériter d'en connaître les secrets. L'aube en effet ne chasse pas les ténèbres en un instant, mais petit à petit; à mesure qu'elle s'élève au-dessus des coteaux, les voiles qui recouvrent le paysage se traînent lentement au ras des maisons, s'effilochent aux pointes des clochers, au faîte des tours, dispersent leurs lambeaux dans le ciel et, laissant voir peu à peu la ville silencieuse et comme endormie dans son histoire, groupée dans ses lignes essentielles, permettent au soleil, qui néglige les arrière-plans sans signification, de sculpter rudement les masses qui furent les premières à surgir de l'ombre et qui, au crépuscule, se détachant en violet sur un ciel

CRUSEILLES

rouge de sang, sont les dernières à y rentrer.

Ici, devant ce lac, on devient rêveur, désoeuvré, un peu somnolent . L'heure sonne, on ne sait pas trop qu'en faire : c'est un matin laiteux d'automne, l'eau est plus lumineuse que le ciel, les cygnes glissent sur elle comme une frise se déroule sur une porcelaine de Copenhague ; une langueur tiède est épandue sur ce recoin du monde; on regarde là-bas une barque silhouettée en noir, une voile latine s'enlevant avec un accent de clarté sur l'eau délicatement grise et, debout à l'arrière, quelque pêcheur tirant ses filets avec de beaux gestes plastiques ; les bruits se succèdent dans le silence avec une sonorité fragile ; on en pressent l'approche, on les distingue, on écoute leur écho, on les attend de nouveau : c'est un carillon qui tombe d'un campanile, le grincement d'une rame sur ses affûts, le bruit mouillé des palettes qui laissent retomber des gouttes de soleil et, plus clair encore, le rire d'une femme.

On voudrait dire : « Il faut que je laisse mes yeux »

sur ce matin, tant il a de saveur et semble être la jeunesse de la journée. L'eau adoucit la

ROSSY

Page 1