Seconde homélie contre Julien
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ce qui existait alors, ne se retrouvant plus dans la cou« elle supérieure, fut détruit par les mutations progressives. Il faut remarquer que, parmi les débris des palâeotheriums et de leui*$ contemporains, on ne rencontre ni éléphants, ni mastodontes, ni aucun des habitants de Tétage supérieur. La flore fossile nous apprend aussi quelle était la nature des végétaux qui croissaient dans ces antiques terres. Ces animaux, si différents de tout ce que nous voyons aujourd'hui, et qui ont habité les environs de Paris avant que la Seine existât, erraient à Tombre des palmiers et au milieu de ces belles plantes dont les genres n'existent plus que dans les pays chauds. Forêts semblables aux forêts tropicales, animaux inconnus de nos jours, tout cela vivait aux rayons d'un soleil qui seul^ dans cet intervalle du moins, n'a pas changé.
Du reste, les espaces circonscrits où jusqu'à présent on a trouvé cette population, portent à croire que le globe ne lui offrait qu'un petit nombre de plages insalaires propres à la nourrir.
Là ne s'arrêtent pas encore les révolutions constatées. Au-dessous des palaeotheriums, on aperçoit, dans les argiles et les couches qui recouvrent la craie, des mammifères; mais ce sont des mammifères marins, des dauphins inconnus, des lamantins, des morses. Plus loin les mammifères cessent complètement, et Ton rencontre alors d'innombrables quadrupèdes ovipares de toutes les tailles et de toutes les dimensions, des crocodiles, des tortues, des reptiles volants et d'immenses animaux qui réunissaient les caractères de la classe des quadrupèdes ovipares avec les organes de mouvement des cétacés.
Les lézards volants, ou ptérodactyles, sont des reptiles à queue très-courte, à cou très-long, à museau
fort allongé et armé de dents aiguës, montés sur de hautes jambes, dont lextrémité antérieure a un doigt excessivement allongé, qui portait vraisemblablement une membrane propre à les soutenir en l'air. L'un de ces animaux étranges, et dont Taspect serait effrayant si on les voyait aujourd'hui, pouvait être de la taille d'une grive; l'autre, de celle d'une chauvesouris; mais il paraît, par quelques fragments, qu'il en existait des espèces plus grandes. Le mégalosaurus (de fayccc, grand, et 9«0|boc, lézard], ainsi nommé h juste titre, joignait aux formes des lézards et particulièrement des monitors une taille si énorme qu'en lui supposant les proportions des monitors, il devait passer soixante-dix pieds de long; c'était un lézard grand comme une baleine. Le plésiosaurus, voisin aussi des lézards, était distingué de tous les quadrupèdes ovipares et vivipares par un cou grêle aussi long que son corps, composé de trente et quelques vertèbres, nombre supérieur à celui du cou de tous les autres animaux, s'élevant sur le tronc comme pourrait faire un corps de serpent, et se terminant par une trèspetite tête. « Si quelque chose, dit Guvier, pouvait justifier ces hydres et ces autres monstres dont les monuments du moyen âge ont si souvent répété les figures, ce serait incontestablement le plésiosaurus. » La plus grande espèce dépassait vingt pieds de longueur. L'ichthyosaurus a la tête d'un lézard, mais prolongée en un museau effilé, armé de dents coniques et pointues; d'énormes yeux, dont la sclérotique est renforcée d'un cadre de pièces osseuses; et quatre membres dont les humérus et les fémurs sont gros et courts, et dont les autres os, aplatis et rapprochés les uns des autres comme des pavés, composent, enveloppés de la peau, des nageoires d'une pièce, à peu près sans inflexion,
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analogues, en un mot, pour i'usage comme pour la conformation, à celle des cétacés. Ces reptiles vivaient dans la mer; à terre, ils ne pouvaient tout au plus que ramper à la manière des phoques; toutefois ils respiraient Tair élastique. Le plus grand ichthyosaurus dépassait vingt pieds.
Quand on descend les étages suivants, on rencontre les grès qui portent les empreintes végétales de grandes arondinacées, de bambous, de palmiers;* le calcaire alpin qui offre les ossements d'une grande tortue de mer, et ceux d'un autre quadrupède ovipare de la famille des grands lézards ; enfin, les schistes cuivreux et bitumineux, qui renferment d'innombrables poissons, probablement d'eau douce, et des quadrupèdes de la famille des lézards, et très-semblables aux grands monitors qui habitent aujourd'hui la zone torride. Ce sont les derniers quadrupèdes; les bancs inférieurs n'en présentent plus de traces; les grandes couches de houille et les troncs de palmiers et de fougères, bien que supposant des terres sèches et une végétation aérienne, ne montrent plus d'os de quadrupèdes, pas même de quadrupèdes ovipares.
Enfin, les terrains de transition ne sont plus remplis que de zoophytes, de mollusques et de quelques crustacés. Là, on touche aux terrains primitifs, aux plus vieilles formations qu'il nous ait été donné de connaître, aux fondements de l'enveloppe actuelle du globe, auxquels on ne sera pas tenté de donner Tépithète orgueilleuse d'étemels, au milieu de tant de ruines, de débris et de changements.
Ni nos animaux ne se trouvent dans la couche des éléphants fossiles, ni ceux-ci dans la couche des palasothériums, ni ceux-ci, enfin, parnû les ichthyosaurus. Il faut donc admettre qu'il y a eu, dans le cours du
temps, renouvelleinent des populations animales et changement des formes de la vie. La propriété, quelle qu'elle soit, qui prend sur la terre un corps distinct, une existence, et qu'on appelle la vie, a eu des phases, des transformations; et, dans les âges reculés, les manifestations en ont été différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui.
Lamarck a pensé que les animaux actuels ne sont que des variétés des animaux antiques, qui, de degrés en degrés, de changements en changements, sont devenus, par le progrès et la modification des influences extérieures, tels que nous les voyons. Cuvier combat cette hypothèse, remarquant que, d'une part, si les espèces postérieures s'étaient ainsi produites, il resterait y dans les couches terrestres, les traces de cette généalogie et les débris des formes par lesquelles chacune aurait passé; d'autre part, que, depuis le long temps qu'on a des observations sur nos animaux, ni le cours des siècles, ni les influences de climats les plus opposées, ni la diversité de l'alimentation^ ni la puissance de Thomme, n'ont pu produire, dans les espèces, rien qui approche des dissemblances ob servées dans les fossiles *.
Il n'est pas besoin de s'arrêter pour montrer qu'il est impossible que les animaux fossiles se retrouvent vivants encore en aucun lieu du globe. S'il y avait quelque continent à découvrir, on espérerait y rencontrer de grandes espèces inconnues; car chaque vaste terre en a donné de nouvelles, témoin l'Amé-
1. L'hypothèse de Lamarck ayant été reprise récemment par Darwin, le débat s'est renouvelé avec un retentissement qu*il n'avait pas encore eu. Je l'ai apprécié dans un travail sur les hypothèses positives de cosmogonie, travail que je reproduis à la fln de ce volame.
rique et la Nouvelle-Hollande. Mais le globe a été sillonné en tout sens ; et il ne reste plus à découvrir aucune contrée considérable qui, seule, pourrait fournir de gi*os animaux. La géographie n'a plus de mondes à reconnaître, ou plutôt, les mondes qu'il faut chercher sont ces Âtlantides perdues, dont Cuvier a esquissé le dessin» ces Amériques dont il a été le Christophe Colomb. Là une géographie souterraine a encore bien des conquêtes à faire.
En recherchant les animaux ensevelis, Cuvier profite de cette occasion pour montrer que les anciens ont connu tous les grands animaux que nous connaissons, et qu'ils n'en ont pas connu davantage. Il se plaît,. dans toute cette discussion, à dé-* ployer le luxe de son immense érudition ; car il faut remarquer qu'il avait un goût particulier pour l'archéologie ; il ne laisse échapper aucune occasion de jeter sur les antiquités quelques observations qui souvent même n'ont que de loin rapport à son sujet. C'est ainsi que, parlant des éléphants fossiles trouvés près du lac Trasymène, et disant que les quantités immenses d'ossements de ce genre qu'on rencontre dans ce point ne peuvent venir de l'éléphant unique sur lequel Ânnibal traversa les marais, il consacre une très-longue note à rechercher le point par oii le général carthaginois franchit la chaîne des Apennins. Il discute, avec beaucoup de sagacité, les rapports des historiens, les compare avec l'état des lieux, corrige le texte de Tite- Live, relève les erreurs des archéologues, et indique, avec toute vraisemblance, le chemin qui conduisit Annibal sur les bords du Trasymène.
Dans les couches terrestres que nous avons parcourues, à quelque profondeur que nous soyons descendus, on n'a pas trouvé d'ossements des hommes
ni des quadrumanes ou singes*. Ce fait n'est pas un des moins étonnants de tous les curieux résultats qu'ont produits les recherches de Cuvier. L'illustre naturaliste en a tiré la conclusion que Thomme n'était pas contemporain de ces espèces détruites ; ou, tout au moins, qu'il n'avait pas vécu dans les mêmes lieux, et que, dans l'âge des mastodontes et des animaux fossiles, il était renfermé dans des contrées que la mer couvre actuellement. Bien plus, si Ton suit attentivement les idées de Cuvier, si l'on songe avec quel soin il fait ressortir la moindre complication des êtres, à mesure qu'on s'enfonce davantage vers les terrains les plus anciens, on sera persuadé qu'il penchait décidément vers l'opinion de la nouveauté de la race hu* maine.
Cuvier ne s'est pas contenté des arguments que lui fournissait l'inspection des terrains antiques. Il a consulté aussi, dans cette importante question de l'ancienneté, les phénomènes qui se passent encore sous nos yeux, et les traditions. Or, il a trouvé que lesatterrissements des fleuves à leur embouchure, la marche des dunes sur le littoral, l'exploitation des anciennes mines, ne donnent pas une antiquité qui remonte à plus de quatre à cinq mille ans. D'un autre côté, interrogeant les monuments de tous les peuples, il a cherché à faire voir qu'aucune histoire n'allait plus haut que quarante siècles avant notre époque, et qu'elles venaient toutes coïncider vers une même date, qui serait celle du déluge : de sorte qu'il ne donne guère plus de quatre à cinq mille ans à l'établissement des sociétés actuelles.
t. Depuis que ceci fut ëcrtt, on a trouvé et des singes et des Viommes dans les couclieg géologiques.
le ne sais si, à son insu,CuTier s'est laissé influencer par des préoccupations théologiques; mais on peut dire, à en juger par quelques recherches faites dans un autre champ, que Tintervalle qu'il assigne est beaucoup trop étroit. Ainsi, ChampoUion a fixé avec une approxi* malion suffisante le règne de Sésostris au dix-septième siècle avant Jésus-Christ : ce qui donne, de ce prince à nous, trente-quatre siècles ; et cependant on parle de dynasties antérieures, de conquêtes faites par lui, de monuments gigantesques élevés dans cette haute Egypte qui, périodiquement inondée, n'a pu être le premier séjour d'un peuple ni le berceau de la civilisation. D'autre part, toutes les traditions nous montrent les peuplades grecques, établies vers la même époque dans le lieu où elles ont fleuri plus tard. Elles parlaient une langue qui avait les plus grands rapports avec la langue qui se parle aux Indes. Cependant, trente-quatre siècles avant nous, la séparation entre les tribus indocaucasiques était effectuée, et il n'en restait aucun souvenir. Tout cela recule, par delà la limite assignée par Cuvier, les origines de l'humanité *.
En parcourant la longue et lumineuse série des recherches de Cuvier, il est impossible de n'être pas frappé de la précision, de la singularité, de la grandeijr des résultats; et c'est avec admiration que Ton suit le cours d'une vie si remplie, de travaux si opiniâtres, d'une intelligence si puissante et si étendue, dans Téloge que M. Laurillard a mis au devant de cette quatrième édition des Recherches sur les ossements fossiles. Il y a cependant une phrase que nous aurions voulu n'y pas lire, c'est lorsque, venant à parler non pas de
1. Les observaUons géologiques et la préhistoire ont éearlé défl nitivement les Tues de Cuvier à l'égard des races humaines.
la briHan te position que Cuvier s'était acquise par ses immortels ouvrages, mais de celle que lui avait faite le gouvernement, il la propose comme motif d'encouragement aux jeunes gens studieux. Chacun sait que Cuvier, par des motifs sans doute honorables, ne s'est brouillé avec aucun des gouvernements qui se sont succédé en France. Il devait à lui-même sa fortune scientifique : il dut à cette circonstance sa fortune po-» litique. Mais il n'aurait jamais été autre chose qu'un homme de génie, un savant du Muséum, un professeur illustrant sa chaire, s'il n'eût pas cru devoir se lier avec le pouvoir.
Qu'on ne donne pas la fortune politique de Cuvier comme encouragement à l'étude; mais qu'on propose les travaux incomparables de cet homme de génie, le renom qu'il y a acquis, et les jouissances procurées par les illuminations de l'esprit et le progrès du travail. Laissons donc au-dessous de nous ce texte malencontreux, et revenons aux antiques lois qui ont régi la vie sur notre planète ; elles sont curieuses et inattendues. Les quadrupèdes ovipares, tels que les ichtbyosaurus, les plésiosaurus, paraissent beaucoup plus tôt que les quadrupèdes vivipares; ils sont placés sous les bancs crayeux. Dans la craie même, dépôt marin, on trouve d'immenses sauriens, de grandes tortues, qui sont en effet des animaux marins. Dans le calcaire coquillier qui recouvre la craie de nos environs, des mammifères se montrent. Ce sont les premiers de cet ordre. Point encore de mammifères terrestres. Là, encore, il y a un ordre de superposition. Les plus profonds, c'esi-à^dire les plus anciens (palaeotherium, anthracothcrinm, etc.), sont ceux qui entrent dans la catégorie des genres perdus. P:^rmi leurs dé« pouilles, on oii trouve peu qui aient appartenu à des
ihS CUYIER ET LES OSSEMENTS FOSSILES.
animaux de genres connus. Au-dessus d'eux, viennent les éléphants fossiles, les mastodontes, les mégathériums et autres, qui pourraient se placer à côté de nos espèces actuelles et dans les mêmes genres. Enfin nos espèces et nos genres ferment la série d'évolution.
Telles sont les découvertes qui résultent des travaux de Cuvier. On aperçoit quel vaste champ elles ouvrent aux spéculations sur les anciennes conditions de la vie, sur la formation des animaux, sur les mutations multipliées du globe; et, lorsqu'on se représente d'un seul coup d'œil ces immenses événements d'une histoire plus vieille que toutes nos histoires, et les merveilles de cette nature détruite et renouvelée tant de fois, on peut dire, en renversant les paroles du psalmiste : «J'ai marché dans de vastes pensées et dans des merveilles qui me passent *. »
1. Neque ambulavi in magnii neque in mirabilibui super me. Ps. cixx«
AVANT LA DERNIÈRE ÉPOQUE GÉOLOGIQUE * î
La question ici posée en titre a été déjà faite bien des fois, et chaque fois il y a été répondu par une négation. Pour soutenir que les hommes ne sont contemporains d'aucune des époques géologiques qui ont précédé l'époque actuelle, qu'ils n'ont jamais foulé que le sol que .nous foulons présentement, qu'aucun des étages, jadis frappés des rayons de notre soleil et aujourd'hui enfouis dans les profondeurs, ne les a portés, et qu'ils n'ont jamais eu à combattre et à vivre qu'avec les animaux qui peuplent nos campagnes, nos eaux et notre atmosphère^ on s'est appuyé aussi bien sur les faits que sur la théorie. Il est en effet certain que des ossements humains n'ont pas été trouvés dans les couches inférieures de l'écorce terrestre; ou du moins les trouvailles de ce genre ont été fort rares, et,
1. Revue dei Deux Mondei, 1«' mars 1858. Cet article est le pre. mier travail, après M. Rigoliot, où l'on ait commencé à souteni devant les savants que les observations de M. Bouctier de Pertiier méritaient la plus sérieuse attention.
d^ordinaire, incertaines et contestées. Tandis que les fouilles, sur des points très-divers du globe, mettaient à nu les débris de toutes sortes de plantes et d'animaux, elles ne produisaient aucun reste qu'on pût attribuer à la race humaine; fertiles en cela, elles demeuraient stériles en ceci. On sait que Montmartre, par exemple, est un véritable ossuaire qui contient bien des ani* maux effacés du livre de vie. Jamais jusqu'à présent ne s^est rencontré pareil ossuaire pour notre espèce» De son côté, la théorie n'a eu aucune réclamation à faire contre ce résultat de Texpérience : l'étude a montré une hiérarchie entre les étages géologiques, et les populations qui les occupent, c'est-à-dire que, dans les populations les plus profondes et par conséquent les plus anciennes, la partie supérieure de Téchelle de la vie y est bien moins développée, et que ce développement ne s'accroît et ne se complète qu'à mesure qu'on approche de l'état actuel. Dès lors il n'a pas semblé étonnant que l'homme, qui est le couronnement de la série biologique, ne parût pas dans les époques antérieures et parmi les existences préliminaires..
Toutefois, malgré cet apparent accord des faits et de la théorie, il s'est élevé de temps en temps des doutes contre la certitude de la décision qui excluait l'homme de toute existence géologique. Non pas que la théorie ait été le moins du monde ébranlée. Elle reste ce qu'elle était auparavant : un ordre hiérarchique préside à l'évolution de la vie, et la race humaine appartient à ce qu'il y a de plus récent, parce qu'elle appartient à ce qu'il y a de plus élevé en organisation. Mais quelques faits qui se reproduisent avec obstination, et qui, sans être pleinement acceptés encore, obligent la science à se retourner pour en tenir compte, tendent à modifier ce que la décision première a de trop ab-
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solu. Slls sont bien observés, si les conséquences qu'ils comportent sont tirées exactement, on admettra que l'homme est plus ancien sur la terre qu'on ne Ta cru, et que, sans descendre jusque dans ces formations où une faune si dissemblable de la nôtre occupait le terrain, il a vécu avec les mastodontes, avec les éléphants qui habitaient l'Europe, avec le cerf gigantesque dont on exhume les ossements, avec l'ours hôte des cavernes antédiluviennes. Son origine se trouverait de la sorte reculée au moins d'un âge tout entier, et un anneau de plus serait à insérer dans la série de la vie comme dans celle de l'histoire.
Les légendes des anciens hommes avaient placé, dans les espaces indéfinis qui dépassaient leur mémoire et leur tradition, les dieux et les demi-dieux, les géants et les Titans, les héros nés dans de meilleures années, les patriarches à vie démesurément longue, les monstres qui dévastaient la terre, les léviathans, les chimères, les gorgones. C'est ainsi que l'imagination s'était complu à peupler ces régions du temps, prenant à ce qui faisait les croyances dans le présent de quoi remplir un passé ténébreux. Lorsqu'en fouillant la terre» on rencontrait quelqu'une de ces reliques qui maintenant disent tant de choses, on ne s*arrétait point à un fragment qu'on croyait semblable à tous* les autres ; ou si, par hasard, le squelette bien conservé présentait des ossements gigantesques, on le rattachait sans difficulté à quelqu'un des géants qui avaient dominé sur la terre. Comment, en effet, la curiosité se serait-elle éveillée? Qu'est-ce qu'un os qu'on remue en remuant le sol? Tous les jours une multitude des habitants de notre planète, hommes, mammilères, oiseaux, poissons, lui rendent leur dépouille; si leurs ossements disséminés de toutes parts se résolvent en
terreau^ qui empêche que çà et là quelques-uns échappent à la dissolution et viennent de temps en temps rouler sous nos pieds? Sans doute ; mais, lorsque Toeil fut devenu habile à regarder, ce qui avait semblé uniforme se caractérisa par des différences essentielles, et tout un monde étrange et réel apparut dans la longue perspective des âges primordiaux.
Les gisements aussi, à qui aurait su voir, n'étaient pas moins distincts que la structure. Rien dans l'arrangement n'était fortuit. Chaque espèce d'os affectait un ou plusieurs terrains particuliers; point d'interversion, point d'irrégularité, et, dans une certaine limite^ les os caractérisaient les terrains, et les terrains caractérisaient les os. Mais qui pouvait songer à discerner, dans cet amas confus de pierres et de terres, des étages symétriquement disposés? Comme un architecte habile qui forn>e en assises les matériaux de l'édifice à construire, la pesanteur, la chaleur, Faction des eaux, en un mot toutes les forces qui président aux particules de la matière, ont écarté de leur travail séculaire le hasard; et les couches de la terre se montrent arrangées comme il convient aux puissances qui les régissent. A leur tour, ces couches ainsi déterminées ont eu, au fur et à mesure qu'elles furent éclairées par le soleil, leurs propriétés spéciales pour l'entretien de la vie; et chaque étage, avant de devenir souterrain, a nourri des plantes et des animaux qui n'étaient faits que pour lui.
11 fallait beaucoup savoir pour s'intéresser à ce que la pioche découvrait en creusant la terre. Et d'abord les mathématiques devaient avoir acquis une grande consistance et habitué l'esprit à prendre confiance dans le résultat des spéculations abstraites. Sans les mathématiques, sans leur essor préliminaire, la porte
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restait inexorablement fermée. Encore que ne paraisse aucun ]ien entre Cuvier, qui, arrivé à temps et à point, exhuma les générations éteintes, et Archimède ou Ëuclide, qui méditèrent fructueusement sur les propriétés géométriques des courbes, il n'en est pas moins certain que, si ceux-ci et leurs nombreux et illustres successeurs n'avaient pas trouvé Tenchainement du vrai dans les nombres et dans les figures, celui-là n'aurait jamais trouvé l'enchaînement du vrai entre les genres disparus et les genres existants.
Le premier résultat de ces recherches tout abstraites et tout éloignées, ce semblait, d'applications si considérables, fut quand les géomètres grecs, appuyés sur la connaissance des propriétés du cercle, n'hésitèrent pas à déclarer, contre tous les témoignages apparents, que la terre était une sphère. L'un d'eux, Ératosthène, essaya même de la mesurer, et il en évalua le pourtour à 250,000 stades, c^est-à-dire à 45 millions de mètres, se trompant ainsi de 5 millions de mètres, mais indiquant la voie par laquelle on arriverait à une détermination. On y arriva, en effet, à mesure que les méthodes se perfectionnaient. Et en même temps apparurent de nouveaux éléments et de nouvelles conséquences : la terre n^était point une sphère, c'était un ellipsoïde; cet ellipsoïde n'était pas régulier; il était renflé à son équateur et aplati à ses pôles. De même que la géométrie rudimentaire avait tout d'abord assigné, avec toute certitude, une forme globuleuse à la terre, de même la géométrie supérieure, en considérant la véritable figure, déclara que^ pour que cette figure eût été prise, il fallait absolument que le globe terrestre eût été liquide à une époque antérieure de son existence. Ce fut désormais une condition capitale à laquelle la théorie de la terre dut satisfaire, et les hypothèses qui ne
s*y conformaient pas étaient, par cela seul, écartées sans discussion. Ce n'est pas tout : les astronomes, mettant la terre dans la balance, Font trouvée environ six fois plus lourde que Teau, c'est-à-dire que le globe terrestre pèse environ six fois plus qu'un globe d'eau de même dimension; dès lors il a été entendu qu'aucune idée sur la constitution de notre planète n'était valable si elle ne supposait que les parties centrales en étaient occupées par des matières très-lourdes. La densité est plus grande dans les couches profondes que dans les couches superficielles.
Après les astronomes vinrent les physiciens. Ils déterminèrent la chaleur qui l'animait, tant celle qu'elle tenait de son origine et du foyer intérieur que celle qui lui était envoyée du soleil; les puissances qui font trembler les continents ; l'équilibre des mers; les courants électriques qui parcourent la surface, et dont l'intervention lie une mince aiguille aimantée à toute la constitution terrestre; le froid glacial des espaces in ter-cosmiques, froid dont nous ne sommes défendus que par l'épaisseur de notre atmosphère. Si bien que le globe se montre comme une masse énorme, animée de forces toujours actives, et réglée dans sa constitution par leur conflit réciproque.
Les chimistes, à leur tour, se chargèrent de dévoiler les propriétés moléculaires de cet immense agrégat. Toutes ces expériences qui constatent le nombre et les qualités des substances élémentaires, qui dissocient ce qui était composé, qui recombinent ce qui avait été dissocié, qui montrent que les particules matérielles, jamais anéanties, ne font que passer d'un corps à un autre, qui en révèlent les antipathies, les sympathies et la subordination secrète aux nombres et aux proportions ; ces expériences délicates et subtiles ne tardèrent
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pas à franchir les murailles des laboratoires, et elles vinrent contrôler ce qui se passait dans le vaste labo* ratoîre où le feu central, toujours allumé, fond, liquéfie, vaporise sous des pressions infinies et depuis des milliers de milliers d'années.
La biologie, quand elle sortit des langes et eut con« struitses doctrines, trouva bientôt l'occasion d'en faire l'application à l'histoire de la terre. Parcourant d'un œil exercé les différents terrains qui sont superposés les uns aux autres; elle y reconnut la trace manifeste de flores et de faunes qui n'étaient ni les flores ni les faunes d'aujourd'hui. Bien plus, en arrivant à une certaine profondeur, on ne rencontrait plus aucun débris organisé; ni plantes, ni bétes n'avaient vécu dans ces couches-là et à plus forte raison dans celles qui leur étaient inférieures : de sorte qu'il fallut bien convenir que la vie n'était pas contemporaine du globe terrestre; que celui-ci était plus ancien que celle-là, dont il était le support; qu'il fut un temps où les propriétés physiques et chimiques se déployaient seules sur la planète, et oh les propriétés vitales, demeurant à l'état latent, n'avaient pas eu les circonstances nécessaires pour se manifester. Il fallut convenir enfin que les flores et les faunes avaient varié de période en période, et étaient assujetties à la loi du changement. Et de fait, pendant que la vie témoignait des modifications successives que le monde primitif avait subies, toutes les autres sciences s'accordaient pour attester que ce monde primitif avait varié, présentant sans cesse un nouveau théâtre à de nouveaux acteurs.
Ainsi la spéculation du cabinet et du laboratoire, amassant, par transmission héréditaire, des trésors de puissance qui sont à tous les points de vue le pouvoir suprême de l'humanité, la spéculation, dis-je, fournit
les éléments d'une théorie de la terre. 11 ne lui suf&t plus, à cette théorie, d'imaginer des hypothèses plus ou moins ingénieuses; il ne lui suffit pas même d'examiner avec soin le globe terrestre, de le parcourir, de le touiller et d'en noter les particularités. Pour cesser d'être arbitraire et pour devenir positive, elle dut se soumettre à toutes les conditions élémentaires que les sciences abstraites lui fournissaient. Ce fut le lit de Procuste pour les suppositions aventurées, pour les imaginations téméraires ; mais ce fut le cadre heureux où les observations particulières vinrent s'inscrire et d'où sortit la géologie positive.
A peine la géologie positive fut-elle constituée qu'elle refléta une vive lumière sur la biologie ; c'est là, en effet, que la relation entre les milieux et la vie se manifeste de la façon la plus évidente. On avait, à la vérité, remarqué que, toutes les fois qu'on découvrait un continent, comme l'Amérique ou l'Australie, toutes les fois qu'on mettait les pieds dans quelques grandes îles inconnues jusqu'alors, comme Madagascar ou la Nouvelle-Zélande, les espèces vivantes présentaient une apparence spéciale. Chaque découverte de ce genre avait enrichi la botanique et la zoologie; et il était clair que ces continents, ces grands terrains, ces milieux, pour me servir du terme scolastique, imprimaient leur marque sur les organisations qui en formaient la population. Mais que sont de grandes terres ou des continents entiers à côté de la surface même du globe soumise, durant les époques géologiques, à des conditions tout autres que celles qui prévalent aujourd'hui ? Que sont les différences entre nos compartiments appartenant tous à un même âge, et ces anciens comparti ments séparés les uns des autres par d'énormes distances de temps qui équivalent à d'énormes distances dans Tes-
pace ? La géologie est donc, à vrai dire, une immense expérience sur l'influence des milieux, expérience à laquelle n'ont manqué ni la durée des périodes, ni la variété des changements.
Quel a été l'effet de cette expérience sur Thomme ? Si l'homme a vécu dans la couche immédiatement antérieure à la couche actuelle, il a été soumis à d'autres conditions que celles qui ont prévalu dans l'époque actuelle. Le type humain d'alors a-t-il ses analogies parmi quelqu'une des races qui habitent aujourd'hui la terre? Se rapproche-t-il des plus élevées ou de celles qui sont inférieures? L'homme fossile paraît-il avoir possédé des arts et des instruments qui indiqueraient une intelligence étendue, un développement su» périeur et un être tout d'abord en possession des hautes pensées de l'humanité? Tandis que les productions vivantes ont cheminé suivant une incontestable évolution, si bien que les mammifères, les singes^ enfin l'homme, ne viennent au jour que dans les âges postérieurs, au contraire l'histoire humaine a-t-elle suivi une marche inverse, si bien que les âges antérieurs auraient vu une humanité plus puissante, plus belle, plus intelligente? Ou bien, inversement, est-il vrai que ces races géologiques, appartenant à un milieu plus uniforme et moins développé, naissant au milieu d'animaux reculés, eux aussi, dans les lointaines époques, n'offrent qu'en ébauche et en rudiment ce qui devait être le propre de l'espèce humaine, à savoir l'industrie, les arts, la science et leur développement continu ? Ces questions qui se font trouveraient peut-être quelques réponses, si l'on réunissait un nombre assez considérable de débris d'une humanité fossile ^