Coup d'œil historique. Comment la biologie marche
au-devant de la chimie.
Laissant ces deux points accessoires, qui se rencontreront en lieu et place, j'en viens au livre de MM. Ro*
bin et Verdeil, qui fait le sujet de cette études aux principes immédiats, à la recherche desquels leur livre est consacré, et au rapport de la chimie et de la biologie, question qui dépend du résultat de cette recherche. Mais comment ces deux sciences, qui semblaient si loin l'une de l'autre, en sont-elles venues à se rencontrer? Qu'y a-t-il de commun entre les phénomènes de la vie, si compliqués et si mobiles, et ceux que présentent les éléments et leurs combinaisons, les corps oxydables et les corps oxydants, les bases et les sels I Certes, au temps d'Hippocrate ou d'Aristote, de tels contacts, bien loin d'être prévus, n'étaient pas même entrevus. Par quel acheminement sont-ils devenus réels ? Ceci implique non pas seulement une question scientifique, mais aussi une question historique de l'ordre le plus élevé, une de celles qui montrent à la fois la filiation et la connexion des choses, et comment ce qui a été absolument impossible à un moment se trouve possible à un autre.
Par une analyse de plus en plus profonde, les modernes ont réussi à résoudre le corps organisé en ses éléments, de sorte qu'il leur est loisible d'aller, s'ils veulent, dans cette étude du simple au composé; mais il n'en a pas été ainsi à l'origine, et c'est du composé au simple que les premières spéculations ont procédé. En effet, qu'avaient les anciens observateurs devant les yeux? Non pas les parties profondes, les muscles, les nerfs, les viscères, encore moins les parties fines, qu'une dissection soigneuse met à nu, encore bien
1. Traité de chimie anatomique et physiologique, normale et pO' thologique, ou des principes immédiats normaux et morbides qui constituent le corps de l^homme et des mammifères^ par Ch. Robin \ et Verdeil, 3 toI. in-8, chez Baillière, 1853, avtc un atlas do quarante-cinq planches gravées, en partie coloriées.
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moins ces parties si ténues, qu'elles échappent à l'œil et que le microscope seul en révèle l'existence, la forme et la texture ; mais ils avaient le corps entier, cet ensemble si complexe d'organes. C'est au milieu de ce labyrinthe plus inextricable que celui de Thésée, et sans le fil qu'une main secourable avait remis au héros, que nos ancêtres scientifiques se hasardèrent avec un courage qui montre combien, à un certain moment, la passion du vrai devient puissante, et avec un succès qui doit toujours exciter la reconnaissance de leurs services. S'ils fireiit peu, c'est que peu était possible avec les ressources qu'ils possédaient; et, si depuis on a fait beaucoup, c'est grâce à eux, grâce à ce procédé d'accumulation qui, dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre matériel, enrichit les générations successives. Empédocle, Démocrite, Alcméon, Hippocrate sont les plus anciens chercheurs dont l'histoire nous ait gardé le souvenir. Ils allèrent bien au delà de la simple inspection du corps vivant; ils pénétrèrent bien audessous de la première écorce. Et remarquez que ce que dit Virgile de son Orphée, qui aborde Y antre du Ténare^ la demeure sourcilleuse de Pluton et le roi formidable *, se peut dire de ceux qui essayaient de porter des mains curieuses dans les dépouilles de la mort. Une opinion vigilante, appuyée sur les croyances religieuses, en défendait les approches, et ne permettait pas que la science violât les froides reliques appartenant à la tombe et aux dieux souterrains. C'était donc sur les animaux que se faisaient les études anatomiques; et, dans certaines circonstances favorables et à la dérobée seulement, on arrivait à apercevoir quelques parties
1* Tœnariat etiam fauces, alta osUa DiUs... regemque tremendum.
de. l'organisme humain lui-même. Avec des débuis aussi gênés dans une matière aussi difficile, les connaissances conquises ne furent pas grandes. Ainsi, pour donner une idée de Tanatomie d'Hippocrate et de sou école, je dirai qu'on n'avait pas distingué le système nerveux, qui restait confondu dans une appellation commune avec les parties tendineuses et fibreuses; qu'on prenait le cerveau pour une glande chargée de distribuer l'humeur pituiteuse partout le corps; qu'on croyait les artères pleines d*air, et que la distribution des veines était complètement ignorée. Les muscles, aperçus en gros, n'avaient point été séparés et dénommés, de sorte que la théorie des mouvements était tout à fait rudimentaire. Cet échantillon suffit pour montrer comment Von perçait peu à peu l'écorce qui enveloppait l'organisation, et comment on s'avançait à tâtons dans ce domaine inconnu et si attrayant pour l'intelligence même novice. Par quel côté pourtant les connaissances réelles ont-elles dû s'établir? Je pose cette question pour qu'on s'habitue à considérer la &• liation nécessaire des choses^ qui est le nœud de l'histoire. Évidemment elles ont dû s'établir par ce qu'il j avait de plus simple et de plus accessible, de plus immédiatement soumis à l'observation, c'est-à-dire par le système osseux. Aussi dans Hippocrate, à côté de cette anatomie dont j'ai exposé la pauvreté, trouve-t-on des notions profondes sur les os, les articulations, leurs usages, notions dont il a tiré le plus heureux parti pour la pathologie chirurgicale dans ses beaux livres des Fractures et des Articulations. Ces notions profondes sur Tostéologie ne doivent donc aucunement surprendre, et a priori^ la loi de Thistoire étant connue, on peut déterminer que par ce point a dû commencer ï'anatomie positive.
I Peut-être, au premier abord, quelques pei^sonnes seront-elles disposées à croire que la dissection n'offre aucune grave difficulté, et que, tenant une partie par un bout, il est facile d'arriver avec le scalpel à Tautre, d'isoler ainsi les organes, et d'en déterminer la situation et la forme. Il n'en est rien pourtant, et le fait seul de la lenteur avec laquelle l'anatomie s'est perfectionnée^ suffit pour montrer que les difficultés étaient réelles. Et, en effet, quel obstacle, si ce n'est un obstacle invincible, aurait empêché des gens intelligents, curieux, résolus comme Hippocrate et les siens, de pénétrer plus avant dans ce dédale, et, par exemple, prenant une veine quelconque, de descendre aux extrémités, de remonter aux troncs, traçant ainsi l'arbre entier du système veineux? Et voyez quelles idées différentes de la réalité s'en faisaient les hommes d'alors. Ayez d'abord dans la pensée qu'ils n'ont aucune notion de Tusagede ce système veineux qui est de rapporter au poumon le sang transmis par les artères et dénaturé dans le trajet. Donc ils vont se faire des notions prises pour la plus grande part dans leur imagination, pour une petite part dans quelque fait isolé, mais incomplet, notions qui dès lors les guideront dans leurs dissections. Voici quelles étaient les opinions des hippocratiques sur Torigine des veines ; je dis les opinions, car on en distingue quatre différentes dans la collection qui porte le nom d'Hippocrate. Suivant les uns, le cerveau était l'origine des veines, qui allaient se terminer dans les mains et dans les pieds; suivant les autres, la grosse veine qui longe la colonne vertébrale (sans doute la veine cave] donnait naissance aux veines; suivant d'autres, les veines (mot qui comprenait aussi les artères] émanaient du cœur; suivant d'auires enfin, les artères émanaient du cœur, et les veines du foie. Rien
de tout cela n'est vrai; mais aussi quelle complication n'était-ce pas de suivre le cours de ces vaisseaux communiquant avec les artères par les capillaires invisibles à rœil, prenant avec eux la veine-porte, qui est placée par exception entre deux réseaux capillaires, s'interrompant pour recevoir le cœur, se confondant par les peines pulmonaires avec le système artériel, et venant se croiser avec les vaisseaux lymphatiques f Ce dédale devait être longtemps inextricable. Au fond, il était lié à la découverte de la circulation, comme Ta fait voir M. Flourens dans son histoire de ce grave événement physiologique. Et dans une science qui pendant si longtemps n'offre que des faits particuliers, sans qu'aucun fait général puisse surgir, combien les anciens médecins ri'ont-ils pas enregistré d'observations qui étaient pour eux sans explication et qui témoignent de leur sagacité et de leur vigilance t Ainsi les hippocratiques, tout en supposant que le cerveau est une glande, n'en avaient pas moins remarqué que dans les lésions de cet organe les effets sont croisés, c'est-à-dire que^ si la lésion affecte le côté droit du cerveau, c'est le côté gauche du corps qui est paralysé, et inversement. Bien plus, on trouve dans leurs livres la description d'une maladie qui n'a peut-être été vue que par eux à l'état épidénûque, la luxation spontanée des vertèbres cervicales. Or, parmi les symptômes qu'ils y ont observés, ils signalent la paralysie d'une moitié du voile du palais. Les modernes ont noté, en effet, que, quand une moitié de la face est paralysée, la moitié correspondante du voile du palais et de la luette est aussi privée de mouvement. Cela tient à des distributions de filets nerveux dont Hippocrate et ses élèves ne pouvaient même avoir le pressentiment» et cependant le fiait ne leur a pas échappé.
Entre les mains d'Aristote, Tanatomie prit un caractère tout dififérent. Cet esprit, le plus puissant peut-être que Thumanité ait produit dans la voie de la science pure et de la spéculation, saisit un point de vue nouveau, et qui devait faire la fortune de siècles bien postérieurs. Il compara les organes chez les animaux, commençant à établir de vraies généralités sur les con* ditions auxquelles la vie est soumise dans ses manifestations ; mais, comme toutes les conceptions qui dépassent de beaucoup le niveau des idées contemporaines et les moyens actuels de démonstration, la sienne resta sans imitateur. Personne dans Pantiquité, personne dans le moyen âge ne reprit l'œuvre d'Aristote : pendent opéra interrupta minœque Murorum ingénies. Ce grand édifice restait ainsi pendant et interrompu, lorsque, enfin, Tanatomie particulière ayant suffisamment étendu son domaine, les modernes purent continuer Aristote et naturellement le dépasser.
C'est un fait bien digne d'attention que cette infécondité temporaire des aperçus les plus étendus, des suggestions les plus heureuses, des pénétrations les plus avancées, quand le moment n'en est pas venu. On s'imaginerait à tort qu'il est permis à des génies vigoureux d'intervertir l'ordre des temps, par exemple à Aristote d'inaugurer le règne de Tanatomie comparée dans une époque où l'anatomie particulière en était aux rudiments. Il est encore un autre exemple fameux, c'est celui du mouvement circulaire de la terre. Plu* sieurs savants dans l'antiquité avaient bien conçu que ce n'était pas le soleil et l'immense cortège d'étoiles qui devaient tourner autour de notre globe; mais cette conception avait beau être la vérité, les preuves avaient beau être possibles, un épais rideau les cachait encore aux veux même les plus perçants, et il fallait tout un
ensemble de découvertes mathématiques, astronomiques, physiques, pour que ce grand fait naturel, triomphant du témoignage rebelle des sens, fût reçu par les intelligences. Peu à peu, néanmoins, comme une vaste marée, monte la connaissance positive, rejoignant ce qui était trop avancé, raccordant ce qui était sans accord ; et les générations témoins de ces grandes fortunes d'idées délaissées ou oubliées, s'étonnent que ceux qui en furent les contemporains aient été assez peu clairvoyants pour laisser passer entre leurs doigts des vérités si palpables. C'est là qu'éclate dans tout son jour, dans toute sa force, le principe de la connexion historique, qui fait tout marcher pas à pas, ne permettant point que même les aperceptions des génies sagaces aient aucun effet prématuré.
Ce fut dans Técole d'Alexandrie que se poursuivit le travail d'investigation directe. Les rois d'Egypte, tout vicieux que furent plusieurs d'entre eux, n'en restèrent pas moins fidèles à l'esprit d'Alexandre et de son compagnon, le premier Lagide; ils protégèrent les lettres et les sciences ; et, si Alexandrie ne rivalisa pas avec Athènes pour ces chefs-d'œuvre, produits d'une veine et d'un âge que rien ne put rappeler, elle eut dans cette maturité scientifique de la Grèce une place prééminente et une influence profonde sur les destinées de la civilisation. Là, l'anatomie prit un essor singulier, laissant bien loin derrière soi les essais de Démocrite et des hippocratiques. Les rois, se mettant au-dessus des préjugés contemporains, autorisèrent la dissection des corps humains. On assure même que les deux anatomistes qui ont dans cette école le principal renom, Érasistrate et Hérophile, allèrent jusqu'à porter une main cruelle et impie sur des criminels vivants que leur livrait là curiosité royale. Je veux croire, pour
l'honneur de ces médecins, que c'est une calomnie inventée par les âges postérieurs (le premier qui nous en parle est Celse, et il vivait près de trois cents ans après eux), calomnie suggérée peut-être par leur témérité à interroger les dépouilles de la mort. Toutefois il ne faut pas oublier dans quel temps ils vivaient, quelles étaient les habitudes de cette cour d'Egypte, demi-grecque et demi-barbare ; combien on faisait peu de cas de la vie des hommes; comment ailleurs les gladiateurs inondaient de leur sang Tarène du cirque, égorgés, comme dit Byron, pour faire une fête romaine, butcker'd to make a rotnan holiday. Il ne faut pas oublier enfin que, même dans des époques plus civilisées et meilleures, il se commet des actes de barbarie révoltante, quand l'opinion qui s'alimente aux sources pures de la science» de la justice et de Thumanité, a ses défaillances et ses lâchetés ^ Dans les écoles d'Alexandrie, à la connaissance des os, qui était déjà si précise du temps d'Hippocrate, on ajouta celle des muscles, celle des nerts, qui furent définitivement séparés des tendons, et dont les propriétés motrices et sensitives furent reconnues ; celle des principaux viscères, et en particulier du cerveau, qui cessa d'être considéré comme une glande* En un mot, le scalpel fit son office, et, l'employant régulièrement, on arriva à discerner ce qui se présenta sous son tranchant.
Sans doute il lui restait bien des services à rendre, et tout ce que le scalpel seul pouvait découvrir n'était
1. Au xvi^' siècle, le grand-duc de Toscane livra à Fallope un criminel qu'il pourrait tuer comme il voudrait, et qu'il disséquerait. Pallope le tua avec de Topium. Cela est un peu moins cruel que le fait imputé au\ médecins alexandrins, mais Test encore beaucoup, témoignant de moeurs que la conscience, moderne ne tolérerait pas.
certes pas découvert. Il y a même lieu de remarquer combien, malgré trois ou quatre siècles (à compter depuis Ëmpédocle et Hippocrate)^ on avait encore peu pénétré dans la profondeur du corps organisé. Manifestement, on n'est encore qu'à la première entrée des choses; on n'a déterminé que ce qu'il y a de plus apparent» et, si je puis parler ainsi, de plus gros, c'est-àdire qu'on distingue les os, les muscles, les nerfs, les tendons, les aponévroses, les ligaments, les veines, les artères et les viscères. Cette connaissance anatomique est parallèle à une connaissance physiologique de même valeur, et Ton sait qu'un muscle tire telle partie, que tel nerf communique le mouvement, tel autre le sentiment ; que l'estomac digère, que le foie fait la bile. £n un mot, on a reconnu les usages tels qu'ils ressortent soit de la considération des parties, soit de cas pathologiques, soit d'expériences diversement instituées ; mais toutes les notions supérieures, qui ne peuvent, en eflfet, résulter que d'une anatomie également supérieure, font défaut. Les propriétés véritablement spéciales à un corps organisé n'ont point encore été rapportées aux éléments anatomiques qui les manifestent; car ces éléments eux-mêmes sont ignorés. Bien que l'on commence à posséder une masse assez notable de faits, on n'a donc point de doctrine, ou ce qu'on a sous ce nom émané des métaphysiques contemporaines. Il n'est personne qui ne voie qu'à tout cet ensemble de notions déjà réelles manque l'abstraction, la généralité; et, tant qu'on n'aura pas pu l'introduire, la biologie ne sera pas constituée, ressemblant plus à de l'érudition qu'à de la science, ayant des faits accumulés, mais point de système positif qui les embrasse et les ordonne.
Cet état de choses dura encore bien longtemps. Ga-
lien, qui fut médecin de Marc-Aurèle, ne se signala pas, bien qu habile anaiomiste, par de notables découvertes. Ce qui le rendit justement célèbre fut la coordination qu'il apporta dans Tanatomie, dans la physiologie, dans la pathologiede son temps, et, systématisant, à son point de vue, toute la science de l'antiquité, il la transmit sous cette forme aux âges troublés qui devaient suivre. Ce fut de fait un bien grand trouble que Finvasiorj des barbares dans l'Occident, et en Orient l'établissement de l'empire arabe. Toutefois, semblables à ces coureurs de Lucrèce qui se passent le flambeau, ni les Latins ni les Arabes ne laissèrent s'éteindre le feu scientifique ; il n'y eut, grâce à eux, pas d'interruption, de solution entre les anciens et les modernes; mais la culture du moyen âge ne se tourna, ni chez les uns ni chez les autres, du côté de Tanatomie; et, quand arriva la période que l'on désigne sous le nom de Renaissance à cause de son retour passionné vers l'antiquité, elle trouva la connaissance du corps vivant à peu près au même point oii l'avaient mise les grands anatomistes de la Grèce.
Vesale inaugura cette époque par de beaux travaux. Le scalpel reprit son œuvre longtemps interrompue; des miains habiles le manièrent, et bien des découvertes qui avaient échappé aux anciens, récompensèrent le labeur des successeurs modernes d'Hérophile et d'Érasistrate. Ainsi Ton reconnut les valvules des veines, disposition anatomique si importante pour arriver à la circulation du sang; on traça le trajet des vaisseaux chylifères, apprenant enfin, ce qui avait été ignoré jusque-là, par quelle voie les matériaux réparateurs pénètrent dans le sang pour aller subvenir partout aux déperditions journalières. On suivit le réseau si ténu des vaisseaux lymphatiques-, qui, aboutissant
DANS SES RAPPORTS AVEC LA CHIMIE. 20o
aussi aux grandes yeine&, apportent au sang la lymphe^ produit recueilli en toutes les parties du corps. Et comme déjà un esprit de recherche plus puissant soufflait parmi les savants, comme l'astronomie avait fait de grands progrès, comme Galilée avait trouvé la loi de la chute des graves, un génie sagace, Harvey, mit le doigt sur ce qui avait été presque touché par Galien, par Servet, par Gésalpin, et démontra la circulation du sang.
Bien que nous soyons parvenus au xvii" siècle et que nous approchions notablement du terme où la biologie doit enfin sortir de ses limbes, il est bien certain, malgré Téclatante découverte du médecin anglais, que l'état de choses n'est pas alors changé fondamentalement. De plus en plus, les détails deviennent connus, et il arrivera bien un temps ou ces détails prendront un corps, se rangeront sous un système, et inspireront la généralité qui fait la science ; mais ce temps n'est pas encore venu. L'avance, au fond, est donc toujours très-lente, bien que des faits sans cesse nouveaux et plus délicats soient enregistrés dans les livres des savants. Cela tient à deux causes qui, d'ailleurs, sont connexes. La première, c'est que la biologie est infiniment compliquée, et qu'elle offre des obstacles tout particuliers à l'investigation. La seconde, plus profonde et plus historique, c'est qu'il était besoin du système entier des sciences inférieures, mathématique, astronomie, physique, chimie, pour que l'esprit humain devint capable de se mettre au point de vue bio» logique, tenté qu'il était toujours, dans ses haltes in« termédi aires, de prendre pour point de vue celui de la physique ou de la chimie. Or ces sciences inférieures n'arrivaient à une certaine perfection qu'à fur et me* sure ; et les dernières même n'y atteignaient que dans
les xvu* et xviii* siècles. Ces deux causes sont connexes ; car, parmi les sciences, les unes ne sont inférieures qu'en raison de leur simplicité relative, les autres ne sont supérieures qu'en raison de leur complication; et voilà pourquoi la doctrine ou systématisation des unes est nécessairement postérieure à celle des autres. Un habile anatomiste se comparait ingénieusement, lui et ses confrères, aux portefaix qui, connaissant très-bien les rues de Paris, y circulent sans s'égarer, mais qui ne pénètrent point dans Tintérieur des maisons et ne savent pas ce qui s'y passe. Le scalpel cheminait, en effet, avec une grande sûreté dans les rues du corps humain, il en suivait les replis et les sinuosités; mais les maisons lui étaient fermées, ou, du moins, s'il les ouvrait, il ne savait pas ce qui s'y faisait; et les ouvriers qui manipulaient les matériaux de la vie et entretenaient le jeu de l'organisme lui demeuraient invisibles.
Enfin, tout étant préparé, les travaux de détail ayant été poussés suffisamment, le système des sciences inférieures étant solidement établi, et en particulier celui de la chimie venant d'être inauguré avec un grand éclat, il se trouva un génie profondément spéculatif, Bichat, qui, abandonnant la voie suivie, se détourna des parties spéciales, et considéra les tissus dont la réunion constitue l'ensemble du corps. L'œil embrassa dès lors, au lieu des muscles innombrables, le tissu musculaire doué de la propriété motrice ; au lieu des filets nerveux disséminés de tous côtés, le tissu nerveux doué de la faculté de transmettre le sentiment et le mouvement ; au lieu des membranes diverses, le tissu séreux doué de la propriété d'isoler les organes et de fournir un liquide lubrifiant; au lieu de la peau et des membranes qui tapissent les voies diges-
tives et respiratoires, le tissu dermoide, qui, au dedans comme au dehors^ est l'intermédiaire entre les parties profondes et les milieux ambiants. Ainsi des propriétés déterminées furent assignées positivement à des tissus déterminés, et, ce qui était le vrai point de la doctrine» des propriétés générales furent reconnues à des tissus généraux, si bien que la fonction de la vie commença à se montrer dans son ensemble, et non plus, comme il était arrivé aux âges précédents, dans ses parties et ses fragments.
C'était pour en venir à ce pas décisif que tous les autres pas antécédents avaient été faits avec tant de lenteur. Pourtant ce pas décisif dépendait, comme il a été dit plus haut, de Faccomplissement d'un autre travail qui se poursuivait, celui qui avait pour objet de constituer la physique et la chimie ; et, s'il avait été possible historiquement que rétablissement de ces deux sciences fût reculé davantage, le génie individuel, non encore suffisanmient pourvu par le génie collectif, n'aurait pu venir à bout de résoudre le problème; il eût laissé aux générations futures le soin et la gloire de réussir. Ainsi, d'une part, il est pleinement manifeste que le génie, qui paraît être si libre dans son développement et avoir si peu besoin d'aide et de concours, est pourtant, dans le fait, étroitement subordonné à la marche générale; ni Bichat, ni Newton, ni Descartes, venus plus tôt, n'auraient immortalisé leurs noms par les découvertes qui y sont attachées. D'autre part, on aperçoit simultanément qu'il serait possible de tracer le linéament idéal de l'évolution humaine, du moins dans sa partie scientifique, et, au moyen de ce linéament, de faire la critique de cette évolution, c'est-à-dire de montrer en quoi elle s'est fourvoyée, en quoi des questions ont été prématurément
entamées que l'état de civilisation ne permettait pas de traiter, et comment, de la sorte, des forces ont été mal employées et perdues. On pourrait donc affirmer que la biologie, dans sa période rudimentaire, a occupé trop d'esprits, qu'il aurait mieux valu s'adonner aux travaux susceptibles d'avancement, et que par cette impossibilité, longtemps prolongée, d'aucun succès définitif s'expliquent les lenteurs et même les interruptions de sa marche; mais ceci m'entraînerait trop loin de mon sujet. Je ne puis cependant m'empêcher d'ajouter que la meilleure préparation à l'étude de l'histoire générale est Tétude de l'histoire scienti* fique.
Le corps vivant n'est pas seulement composé de solides; les liquides y entrent pour une très*forte proportion, et quelques-uns y jouent un rôle excessivement important; il suffit de nommer le sang, qui circule avec une grande célérité à travers tous les organes, qui, à chaque tour par le poumon, passe sous l'action vivifiante de l'air, qui reçoit par les chylifères les sucs extraits des aliments, qui fournit à toutes les nutritions, à toutes les sécrétions, et qui, par l'intermédiaire des capillaires, est constamment divisé en deux parts : l'une artérielle, rutilante et propre à tous les usages; l'autre veineuse, d'un rouge foncé, usée, si je puis parler ainsi, et allant chercher sa révivification dans les cellules pulmonaires. Or les humeurs^ c'est le nom qui sert à désigner ces liquides, ne furent pas moins difficiles à étudier que le reste ; on peut même dire qu'elles le furent davantage; car on n'est arrivé qu'après la connaissance générale des solides à la connaissance générale des humeurs. Au milieu de cette infime variété de substances, les unes propres à Pétatde santé, les autres propres à l'état de maladie, les unes demeu-
rant closes dans les tissus, les autres destinées à venir au dehors, il fallut déterminer ce qui était constituant et ce qui ne Fêlait pas; et de ce travail surgit la notion de quatre humeurs qui sont douées de la propriété élémentaire de toute vie, c'est-à-dire d'un mouvement double et continu de composition et de décomposition. Ces humeurs sont le sang, le chyle, la lymphe, et ce que les anatomistes nomment le blastème^ c'est-à-dire un liquide général apte à fournir les genèses.
La voie était ainsi largement ouverte, et on s'y précipita de tous côtés. Un instrument que la physique avait créé depuis quelque temps (remarquez que jusquelà il n'avait été que d'un très-faible usage à la biologie, qui n'était pas assez avancée pour en profiter), le microscope, devint Fagent indispensable des décou^ vertes ultérieures. Lui seul permettait de suivre la na-* ture sur le terrain oii la nouvelle position de la ques-* tion avait transporté les recherches. Ce n'était pas avec Vœil simple qu'il était possible de classer les tissus, et de poursuivre la dissection jusqu'aux éléments. Ces éléments furent enfin trouvés, et il fut reconnu qu'ils se réduisaient à trois : l'élément végétatif, qui compose les végétaux et une grande part du corps des animau:^, et qui est doué de la propriété fondamentale de tout organisme vivant, la nutrition, c'est-à-dire un travail double et continu de composition et de décomposition; l'élément musculaire, qui est doué de la contractilité et qui exécute les mouvements nécessaires^ soit qu'il s'agisse de mouvoir le corps ou les membres, soit qu'il faille lancer le sang circulairement dans le système sanguin ou faire cheminer les matières alimentaires dans les conduits digestifs; enfin l'élément nerveux, qui possède la sensibilité, apporte la volonté aux muscles^ conduit les sensations, et est l'organe de la pen^
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sée. C'est à ces trois éléments que se réduisent toutes ces choses si complexes qui constituent Torganisme. On a ainsi sous les yeux la trame entière de la vie : Télément végétatif ou cellulaire, qui est partout l'agent de la nutrition, l'élément musculaire, qui est Vagent de la contraction, et l'élément nerveux, qui est l'agent de la sensibilité.
On sait que la chimie, peu de temps après qu'elle eut été constituée à la un du dernier siècle, apprit à ceux qui étudiaient les corps organises de quelles substances ces corps étaient formés. Elle fit voir qu'on n'y trouvait aucune substance particulière, aucune qui ne fut déjà dans le règne de la nature universelle, aucune qui fût spéciale à ce petit règne dit règne organique. Toutes les parties qui avaient eu vie furent désagrégées et réduites finalement en oxygène, en hydrogène, en azote, en carbone, plus quelques métaux, quelques bases, quelques sels. Il en jaillit un grand enseignement. D'abord on vit (ce fut ce qui se vit d'abord) que la matière des corps organisés n'était nouvelle que dans sa forme et nullement dans ses éléments, qui étaient ceux de la matière générale, et qu'il y avait entre ces deux matières un vaste mouvement de circulation, la matière vivante prenant et rendant sans cesse à la matière générale, qui est là comme un immense réservoir, semblable à la mer par rapport aux nuages et aux cours d'eaux. On vit ensuite (et cela était déjà .plus reculé et plus caché) qu'au fond la vie n'appartenait pas indifféremment à toute espèce de substance, qu'elle avait une certaine vertu élective, et que ses rapports essentiels étaient avec l'oxygène, l'hydrogène, l'azote et le carbOiie. Ceci rétrécissait infiniment le champ qui lui restait ouvert, et Ton put reconnaître aussitôt la condition naturelle qui fait que la masse vivante est si
petite par rapport à la masse non vivante. On vit enfin (et cela était d'une philosophie plus élevée et plus abstraite) que, puisque les corps organisés étaient faits de la matière générale, seulement modifiée d'une manière nouvelle, de toute nécessité ils étaient soumis à deux ordres de lois, les unes qui sont celles de la matière générale, les autres qui sont celles de la matière organisée. Les premières sont préexistantes aux autres, en sont le fondement, et on est sûr de les rencontrer dans les corps vivants; les autres sont une superposition, on ne peut les connaître qu'à la condition de connaître les premières, dont elles sont par cela même distinctes. Cet aperçu, suivi avec la profondeur qu'il comporte, suffirait pour vider le débat de la chimie et de la biologie, en montrant ce qui est du domaine de chacune ; mais ce n'est pas par ce côté que j'ai entrepris de trai» ter la question.
Entre les principes médiats du corps vivant ' et les dernières parties générales auxquelles nous sommes arrivés, éléments végétatif, musculaire et nerveux, il est un intervalle qui doit être comblé pour que Ton puisse définitivement poser le problème de la nutrition, et par suite celui de la maladie. Les intermé** diaires cherchés sont les principes immédiats nommés principes parce qu'ils sont les parties constituantes de l'organisme, et immédiats parce que c'est sous leur forme propre et en nature qu'on les y rencontre. MM. Robin et Verdeil les définissent : « Derniers corps constituant ou ayant constitué l'organisme auxquels on puisse, par l'analyse anatomique, ramener la sub"
1. Ainsi nommés parce qu'ils j entrent non pas sous la rorm« cPoxygène, d'hydrogène, etc., mais sous celle de combinaisons trè» complexes, muscles, chairs, peau, tendons, membranes, etc.
2i2 DB LA SCIENCE DE LA VIE
staiice organisée, et qu'on ne peut suWiviser davantage en plusieurs sortes de matières sans décomposition chimique. » Les principes immédiats sont fort nombreux, surtout si, ne se bornant pas aux animaux, on rassemble ceux des végétaux, ce qu'il faudra bien faire quand on voudra avoir une anatomie générale véritablement complète. Les deux auteurs du Traité de Chimie anatomique en nomment quatre-vingt-seize; ils remarquent qu'ils sont au nombre de quatre-vingt-cinq, ou quatre-vingt-dix dans le corps humain, et de quatre-vingt-dix ou cent, en considérant l'ensemble des mammifères. Ils ajoutent que ce nombre ne peut pas être fixé d'une manière absolue présentement, pour deux raisons, d'abord parce qu'on en découvrira quelques-uns de plus dans des résidus ou extraits encore imparfaitement analysés, puis parce que, entre les corps décrits, comme principes immédiats, il en est quelques-uns dont l'existence est douteuse. Je ne transcrirai pas la liste donnée par MM. Robin et Verdeil; je dirai seulement que les uns sont une substance organisée, par exemple la fibrine qui se trouve dans le sang, l'albumine qui se trouve dans le blanc d' œuf et les sérosités ; que d'autres sont des sels, par exemple le phosphate de chaux, qui donne aux os leur solidité; que d'autres, enfin, sont des gaz, par exemple l'oxygène, qui circule dans le sang.
Nous voilà parvenus aux bases mêmes de Tanatoinie générale. Cest une longue course à travers le temps, mais c'est aussi une longue course à travers les choses. Il faut remonter jusqu'aux premiers âges de la culture scientifique chez les Grecs pour rencontrer les rud'ments de la recherche biologique. Le temps s'écoule, et les résultats s'amassent lentement, de sorte que vingt-cinq siècles environ nous séparent de l'origine ; mais aussi
combien le commencement de la route était loin du terme actuel ! combien de difficultés l'embarrassaient! Il fallait de toute nécessité aller du composé au simple, et quel composé : la vie sous toutes ses formes végétales et animales, l'organisme et toutes ses parties! Quel amas de faits particuliers! et, quand ces faits particuliers eurent été suffisamment étudiés et reconnus, quel effort de systématisation pour y saisir les vraies notions générales qui pouvaient ramener tout cela à un certain nombre de lois t
En même temps que nous touchons aux bases de Tanatomie générale, nous touchons aussi aux limites mêmes de la chimie. En effet, nous sommes en présence de gaz, de sels, de substances qui s'associent et se dissocient. C'est là le domaine de la chimie; elle seule nous apprend à reconnaître ceux de ces corps qu sont simples, à séparer les éléments de ceux qui sont composés, et à distinguer comment ils se composent en se combinant et se décombinant. Les contacts entre les deux sciences sont donc évidents; la coopération de la chimie est indispensable ; et, si, quand il s'agira de tra« cer les limites de cette coopération, elle prétend s'arroger la plus grosse part, qui ne comprend ce qui a rendu ses prétentions naturelles et ce qui soulève un important débat de méthode et de philosophie? Qui ne voit en même temps que ce conflit provient de la marche des choses, conflit aussi inévitable aujourd'hui qu'il fut impossible jadis? C'est à ce point de vue que l'on aperçoit dans tout leur jour ce que je nomme les connexions et, si Ton veut, les incompatibilités historiques. Ainsi la chimie et la biologie ne pouvaient avoir une véritable rencontre qu'au moment où, d'une part, la chimie serait devenue assez habile pour isoler les corps composants, et où, d'v.utre part, la biologie aurait séparé le?
éléments qui constituent les corps organisés. Les deux opérations ont marché Tune vers Vautre; d'âge en âge elles se rapprochent, et on peut compter sur Tune ou sur Tautre les étapes qui se font. Quand définitivement elles viennent au contact, c'est là véritablement une grande époque pour le développement scientifique. £n eifet,]a science positive avait eu jusqu'alors deux tronçons : l'un, le plus considérable et le plus cohérent, composé delà mathématique et de ce qu'on appelle sciences inorganiques; l'autre plus court et plus rudimentaire, formé du domaine organique. On sent combien cette duplicité jetait d'incertitude dans l'esprit humain, et combien il gagna de consistance à la supprimer. La série devint immédiatement linéaire, c'est-à-dire unique, de double qu'elle était, et la biologie se superposa aux sciences antécédentes, comme leur suite aussi bien historique que dogmatique.
En suivant du regard la décomposition successive opérée par les anatomistes, on trouve d'abord le corps^ ensemble très-complexe qui se présente le premier à l'étude. Puis viennent les appareils; ce sont des mécanismes qui ont pour but d'accomplir une fonction. Tel est l'appareil respiratoire, qui exécute la fonction de respiration et qui comprend les poumons, les bronches, les muscles inspirateurs et expirateurs, la portion du système nerveux qui l'anime; ou bien l'appareil circulatoire^ qui pourvoit au mouvement des liquides et qui est formé du cœur, des artères, des veines, etc. Les appareils à leur tour se décomposent en organes qui servent à un usage : par exemple le cœur à lancer le sang dans les vaisseaux, le poumon à opérer l'introduction de l'oxygène dans le sang^ le foie à fournir la bile qui est un des agents de la chylitîcation et le sucre qui est versé dans le sang, le pancréas à donner le liquide qui
digère les corps gras, etc. Mais Ton comprend bien que les premiers anatomistes n'ont pas connu les appareils, et que, du corps considéré en bloc, ils sont allés directement aux organes : il a fallu un retour sur soi pour composer les organes en appareils. La notioa d'appareils est une intercalation faite après coup dans la méthode d'étudier. Je note ceci pour qu'on se garde bien de confondre Tordre dogmatique, qui est Tordre d'enseignement des choses trouvées, avec Tordre historique, qui est Tordre de leur découverte successive.
Après les organesy la suite que j'ai mise sous les yeux du lecteur nous conduit aux tissus et humeurs^ puis aux éléments analomiques et aux principes immédiats. A vrai dire pourtant, ce n'est qu'une suite apparente; dans le passage des uns aux autres, il y a changement complet de terrain. Aussi, dans les Tableaux d'Anatomie de M. Ch. Robin, excellents d'ailleurs el auquel j'emprunte beaucoup, je regrette de ne pas trouver cette transition caractérisée, comme, à mon sens, elle devrait Têtre. On dira peut-être que Torgane se partage réellement eu tissus, et que le cœur, par exemple, se décompose en tissu musculaire, en tissu séreux qui Tenveloppe, en tissu vasculaire qui le nourrit, en tissu nerveux qui Tanime; mais au fond cela n'est qu'une apparence. Dans la conception réelle des tissus, ce n'est pas Torgane particulier qui, se décomposant, offre la notion cherchée; c'est, au contraire, Tidée du tissu qui, conçue isolément de tout organe, vient y porter la lumière. On ne peut donc pas dire que de Torgane on passe au tissu ; car, de fait, ce qui est le véritable passage, c'est que de Tidée particulière on passe à Tidée générale.