De la maladie, — Conclusion
Il est, dans cette chimie organique, deux grands phénomènes qui, placés pour ainsi dire sur la limite de la vie, peuvent par cela même servir à mieux déterminer cette limite : ce sont la putréfaction et la fermentation. Quand de? substances qui ont été vivantes se trouvent soumises à un degré convenable de chaleur et d'humidité, elles sont bientôt saisies d'un mouvement intestin, qui, tout en donnant des émanations odieuses et souvent malfaisantes, tout en étalant à l'œil humain un repoussant spectacle, accomplit l'office incessant de dissocier les éléments organiques et de les rendre à la terre, à l'air et à l'eau. De même encore, si à ces substances qui ont été vivantes on mêle un ferment, vous les verrez reprendre une sorte de vie, s'échauffer, fumer, bouillir et développer des produits spéciaux, tels que le vin, des acides, etc. Remarquez-le, ces substances, qui tombent si facilement sous l'empire de la putréfaction et de la fermentation, n'y sont aucunement sujettes tant qu'elles font partie
du corps vivant, oii cependant existent et la chaleur et l'humidité nécessaires. Toutefois il arrivera, dansdes cas où la vie aura reçu quelque atteinte menaçante, oii se sera introduit dans ses profondeurs quelque principe délétère, que, sa force se relâchant, les liquides et les solides auront tendance, sinon à se corrompre et à fermenter, du moins à s^altérer, à se gâter de proche en proche et finalement dans leur masse, comme il arrive justement dans la fermentation et la putréfaction. Ces fièvres de mauvaise nature, connues sous le nom de typhus^ de fièvre typhoïde, de variole^ de peste^ n*ont pas d'autre origine ; et alors, chose digne de toute l'attention, une quantité très-petite de matière altérée, putride, virulente, une simple particule suffit pour communiquer ces graves affections, graves par cela surtout qu'elles sont, suivant le langage des médecins, générales, c'est-à-dire que ces matières altérées, putrides, virulentes, ont la funeste vertu de susciter dans les parties vivantes un état semblable au leur, ou, si Ton veut, que les parties vivantes ne sont pas douées de manière à résister à cette action funeste. Sous cette influence à laquelle ils répondent chacun à sa façon» les principes immédiats changent dans leur constitution, et partout leurs propriétés se modifient; modifications qui, sous un autre nom, sont les symptômes. Ainsi se propage la morve chevaline de cheval à cheval, de cheval à homme, et d'homme à homme; ainsi se prend la rage par la salive empoisonnée du chien malade; ainsi s'inocule le bienfaisant vaccin qui substitue une affection bénigne à la redoutable variole; ainsi meurt plus d'un étudiant en médecine qu'une piqûre putride livre à la fièvre suppurative, si rapidement dangereuse; ainsi s'engendrent les mauvaises fièvres dans les hôpitaux, dans les prisons encombrées; ainsi
vole la contagion sur ses ailes agiles et meurtrières.
Toutes ces causes raorbifiques si différentes ont aussi des expressions différentes et un enchaînement de phénomènes qui varie de Tune à l'autre, et qui est caractéristique de chacune. Ce qu'on nomme une maladie a sa marche naturelle quand elle est abandonnée à ellemême, ses modifications artificielles quand elle est susceptible d être modifiée par un traitement, en un mot ses phases, dont la prévision, au dire d'Hippocrate, était la grande preuve du savoir médical. Et en ceci le médecin grec fait éclater sa rare sagacité et admirer la profondeur de ses aperçus ; il a saisi ce qu'il yaspéculativement de capital dansia maladie, à savoir: sa régularité. Si chaque maladie a son évolution propre, il faut bien que cela tienne à des conditions permanentes, qui sont : la cause morbifique, la substance organique et la perturbation qui en naît; et, pour que la perturbation en naisse toujoui*s la même, il faut bien que la substance organique se modifie toujours de même sous la cause morbifique. Ce seul point, poursuivi dans toute sa portée, suffirait à fonder le vrai rapport entre la pathologie et la physiologie.
Il y a dans la maladie, non pas apparition de lois nouvelles, mais perversion et dérangement des lois préexistantes. En d'autres termes, elle n'est qu'un cas particulier de la physiologie, seulement un cas plus compliqué; car, outre la condition physiologique, qui doit être connue, il faut connaître le mode que détermine la cause morbifique par son action. Dans les temps anciens, les hommes, à l'aspect des phénomènes inattendus, étranges, menaçants, que présente la maladie, crurent qu'elle provenait soit de la colère des puissances célestes, soit de la méchanceté d'êtres surnaturels et malfaisants. A ce point de vue, la maladie
était, dans son essence, aussi éloignée que possible du corps qu'elle frappait, dépendant, non pas du travail qui se passait en ce corps, mais de volontés extérieures et supérieures. Plus tard, l'étude des choses faisant des progrès, les idées se modifièrent, et Hippocrate fut un de ceux qui, dans Tantiquité, s'efforcèrent le plus de faire prévaloir l'opinion que toutes les maladies sont de cause naturelle; mais, tout en se rapprochant ainsi de la vérité, conune au fond on n'avait pas encore la connaissance des lois physiologiques, on avait encora moins celle des lois pathologiques qui en dérivent, et la maladie fut considérée comme quelque chose d'essentiel n'ayant rien de commun avec les condittons mêmes de la santé. Enfin un pas de plus a conduit au fait réel, qui est que, dans la maladie, il n'y a rien d'essentiel, rien de créé à nouveau, et que tout y est encore dû aux propriétés inhérentes à l'organisme, mais alors sollicitées par des causes hétérogènes, nuisibles, délétères.
Aussi est-ce la fin des systèmes en médecine. Les systèmes, je l'ai dit plus haut, ne furent rien d'arbitraire et de capricieux, vu que ce qui les suggérait, c'était l'ensemble du savoir contemporain ; mais il n'en est pas moins vrai qu'au fond, tout en prétendant ou résumer ou diriger la médecine, ils ne lui appartenaient vraiment pas, vu qu'ils provenaient de toute autre source que la source biologique. Ils étaient donc facilement périssables, se succédant les uns aux autres selon des conditions toutes provisoires. Présentement ils sont écartés d'une façon définitive; car la médecine ne dépend plus, justement dans la partie théorique, qui est celle des systèmes, que de la biologie. Le lien de la subordination entre les deux est indissoluble désormais. La médecine ne peut rien tenter dans la voie
spéculative sans se retourner aussitôt et demander si ce qu'elle propose est d'accord^ avec les lois biologiques. Autrefois, au contraire, le champ de la spéculation était pour elle bien autrement vaste; elle pouvait, suivant les temps et les influences mentales, s'adresser à la physique, à la chimie, à la métaphysique. C'est grâce à cette obligation de satisfaire aux lois de la biologie qu'on ne voit plus parmi les médecins ces discordances d'opinions qui jetaient toujours un oer* tain discrédit sur leur art, quoiqu'elles provinssent naturellement de l'absence d'un point de départ commun. Aujourd'hui ce point de départ commun est trouvé; et, à part les cas exceptionnels, difficiles, obscurs, les médecins suffisamment éclairés tombent d'accord sur • le diagnostic et sur les principaux moyens à employer. J'ajouterai que, quand une notion générale de biologie entrera, comme il faut l'espérer, dans Téducation des gens du monde, ils auront en cela la meilleure pierre de touche pour juger les conceptions illusoires qui se donnent pour des systèmes, et secoueront loin d'eux tant de superstitions médicales qui les assiègent.
J'ai conduit mon lecteur sur les régions ardues de la biologie. Les hauteurs de la pensée sont comme les hauteui*s de la terre : on y arrive par une ascension laborieuse, on y respire non sans quelque gêne; mais de ces sommités sereines où s'élève la doctrine des sages, selon l'expression du grand poète précurseur de Virgile [édita doctrina sapienium templa serena)y s'aperçoit un horizon sans borne de pure lumière, et descendent mille ruisseaux qui vont porter leur tribut fécondant à toutes les choses utiles de la vie.
DE
IMPORTAKCE £T PROGRÉS DES ÉTCDES PHYSIOLOGIQUES
t. Considérations préliminaires.
Les plantes, les vers, les insectes, les poissons, les reptiles, les oiseaux, les quadrupèdes et riiomtne, tel est Tobjet de la physiologie, ou mieux biologie. Kechercher ce qu'ont de commun ces êtres si divers, déterminer les conditions de la vie, en trouver, si je puis parler ainsi, les voies et moyens, et, avec des phénomènes aussi complexes, fonder une doctrine scientifique, certes c'est un des plus laborieux et difficiles problèmes que Tesprit humain se soit proposés, et Tavoir
t. Revue des Deux-Mondes, 15 avril 1846. — Manuel dephysio* logie^ par J. Mtiller, professeur d'anatomie et de physiologie à l'unlversité de Berlin ; traduit de l'allemand, avec des annotations par A.-J.-L. Jourdan, ds l'Académie royale de Médecine. — Paris, chiz J.-B. Balllière, 1845, 2 voLin-S.
résolu est une de ses grandes gloires. Non qu'il faille entendre que la physiologie soit arrivée à la perfection, loin de là : elle est véritablement à son début; mais il faut entendre que, désormais constituée, elle possède sa métbode et ses principes. Elle a cessé d'être ce qu'elle a été durant tant de siècles, une demi-science. Un mot sur son histoire me fera comprendre. Cette histoire est déjà longue, et le vaste intervalle de temps employé témoigne des immenses difficultés qu'offrit à Tesprit humain l'infinie complication des choses vivantes.
La Grèce a été le berceau de la physiologie. Les sciences se sont développées en raison de leur simplicité ; la plus facile de toutes, les mathématiques, a en des rudiments en Egypte, en Phénicie, en Chaldée, avant que les Grecs, s'en emparant, y eussent fait tant et de si rapides progrès; de même, des essais astronomiques précédèrent les découvertes de l'école grecque. Rien de pareil ne se voit pour .la physiologie ; elle naquit de la médecine (les sciences sont nées des arts) à peu près vers l'époque oii florissait Hippocrate. Toutefois le premier travail physiologique qui nous soit parvenu appartient à Aristote, et ce premier travail est un chef-d'œuvre. Description d'un nombre immense d'animaux, comparaison des parties entre elles, vues profondes sur les propriétés essentielles à la matière vivante, tout cela se trouve dans les admirables ouvrages du précepteur d'Alexandre. Cependant les notions étaient encore si imparfaites, qu' Aristote ne connaît pas les nerfs; or, imaginez quelle lacune doit faire, dans l'intelligence du mécanisme animal, l'ignorance d'un rouage si essentiel. Mais les travaux succèdent aux travaux, les observations aux observations, et l'école d'Alexandrie détermine anatomiquement et physiologiquement les principale^ propriétés du système ner-
veux. Environ quatre cents ans plus tard,Galien agrandit, systématise, résume la science, dont Tère antique allait se clore. Le monde occidental entrait dans une période de révolutions sans exemple. Pendant qu'une nouvelle religion s'établissait, et, créant une puissance spirituelle à côté de la temporelle, changeait les conditions de la société romaine, les barbares du Nord rompaient les digues et apportaient à tant de désordres un nouvel élément de perturbation. Dès lors tout fut à refaire, sociétés, empires, religion, langues même. Au sein de cette pénible élaboration, il n'y avait pas place pour l'agrandissement des sciences. Ce qu'on pouvait désirer, c'est qu'elles s'entretinssent comme un feu caché sous la cendre ; et, de fait, elles s'entretinrent, la tradition ne fut pas rompue. Dans cet interrègne, les Arabes saisirent un moment le sceptre scientifique, et ce fut Galien qui reparut à la lumière dans les livres des musulmans. L'Occident, qui sortait de son chaos par ses propres efforts, stimulé de plus par rinfluence des Arabes, prît part à l'œuvre, et ici encore Galien devint le docteur irréfragable. Ainsi la science moderne conservait pour base la science antique.
Ce fut, en effet, de là qu'à la Renaissance les tra* vaux partirent. Ils furent complètement dans la direction ancienne, c'est-à-dire qu'on s'efforça de plus en plus de découvrir le mécanisme anatomique du corps vivant. Cette direction, suivie avec ardeur, continua de donner de beaux et grands résultats. Ainsi fut dévoilée la circulation du sang, qui, à chaque tour, prend de l'air dans les vaisseaux capillaires du poumon, et le perd dans les vaisseaux capillaires du reste du corps; ainsi furent reconnues les voies par où le chyle parvient des intestins dans le courant circulatoire ; enfin.
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de nos jours môme, ainsi fut constatée cette distinction capitale entre les nerfs, les uns consacrés au mouvement, les autres à la sensibilité. Malgré tous les services rendus par cette étude, malgré tous ceux qu'elle rendra encore, la physiologie serait restée incomplète et boiteuse, si une autre route ne lui avait été frayée. La recherche anatomique des fonctions laisse dans une ignorance absolue sur des questions fondamentales. Dès les premiers temps, les observateurs s'aperçurent que les plantes puisent leur aliment dans Tair et dans la terre, et que les animaux se nourrissent de substances végétales; de la sorte, en définitive, c'est avec les éléments inorganiques que se composent les corps organisés. Quelles substances les corps végétaux prennentils dans le sol? quel agent Pair atmosphérique fournit-il aux êtres vivants? quelle combinaison les éléments subissent-ils en entrant dans les corps animés? et, en ces corps mêmes, quelles affinités s'exercent? Gomment la sève donne-t-elle naissance aux gommes, aux sucres, aux jus de toute espèce^ et le sang, à la bile, à la salive, aux larmes ? Toutes ces questions devaient rester sans réponse; car elles ressortissaient à une science dont la constitution définitive n'a pas encore un siècle. Ainsi, on le voit, les anciens avaient abordé la physiologie par le seul côté qui leur fût accessible, par l'auatomie; et, quelque progrès qu'on pût faire, on ne devait jamais avoir qu'un fragment de science. Cependant, lorsque la chimie eut été créée, quand on eut reconnu dans les corps vivants l'oxygène, l'hydrogène, l'azote et le carbone, qui jouent un si grand rôle dans la nature inorganique, alors la physiologie fut pourvue de tous ses moyens et maîtresse de son domaine. A ce point de vue, elle est postérieure à la chimie, qui, ellemême, Test à la physique, qui Test à l'astronomie.
qui Test aux mathématiques. Ces sciences se sont succédé dans Tordre de leur complication et de leur difficulté, d'autant plus tôt amenées à un haut point de culture qu'elles sont plus simples et par là d'un abord plus facile à Tesprit humain. Et ici on ne peut pas ne pas être frappé d'une réflexion, c'est qu'à trai dire nous en sommes seulement au vestibule des sciences. Laissant de côté les mathématiques et Tastronomie, qui, elles du moins, commencent à avoir quelque antiquité, voyez les autres. C'est vers le temps de Galilée que naît la physique, c'est dans le xvm** siècle que se constitue la chimie, c'est de nos jours que les bases de la physiologie se complètent; enfin, pour avoir le cadre entier des connaissances spéculatives, il faut y faire entrer la science sociale ou sociologie, et c'est un auteur contemporain, M. Auguste Comte, qui en a tracé les premiers linéaments dans sa Philosophie po* sttioe»
Parmi ceux qui ont notablement contribué aux récents progrès de la physiologie est rangé M. Mûller, célèbre non-seulement en Allemagne, mais encore dans toute l'Europe. Quatre éditions de son traité témoignent de la haute réputation de l'auteur et du succès de son enseignement; la traduction, on n'en peut pas douter, rencontrera de l'accueil en France. Je me servirai de l'excellent livre de M. Muller comme d'un texte, pour exposer, en suivant les grandes divisions de l'auteur allemand et le plan qu'il s'est tracé, les notions les plus générales de la science.
Des Prolégomène$ sont consacrés à l'examen de diverses questions préparatoires, et servent d'entrée en matière. Le premier résultat de la constitution de la physiologie a été de la séparer nettement des autres sciences dans lesquelles, jusque-là, elle était sans cesse
menacée de retomber. Citait tantôt la mécanique, tantôt la physique, tantôt la chimie, en faveur desquelles elle se montrait disposée à abdiquer toute individualité ; et de nos jours, depuis les importantes découvertes de rélectricité en mouvement et de son action sur les muscles, combien n'a-t-on pas vu éclore de tentatives destinées à confondre l'agent vital avec l'agent électrique! «Rien ne nous autorise, dit H. Mûller, à admettre Tidentité de la vie avec les substances impondérables qui nous sont connues, avec les forces générales de la nature, chaleur, lumière, électricité. Loin de là, le moindre examen suffit pour faire rejeter toute idée d'un semblable rapprochement. Le magnétisme dit animal sembla d'abord répandre quelque jour sur ce sujet énigmatique. On crut que le frottement d'un homme par un autre, l'apposition des mains, etc., produisaient des effets dépendant de la transmission d'un prétendu fluide, que quelques personnes s'imaginaient même pouvoir accumuler à l'aide de certains appareils. Mais l'histoire du magnétisme animal présente un déplorable tissu de mensonges et de déceptions : elle n'a montré qu'une seule chose, c'est combien peu la plupart des médecins ont d'aptitudes pour les observations empiriques, et combien ils sont loin de posséder l'esprit d'examen si généralement appliqué dans les autres sciences physiques. Il n'est aucun fait dans cette histoire qui ne soulève des doutes, et l'on n'a la certitude que d'une seule chose, le nombre infini des illusions. »
L'esprit d'examen n'est pas moins répandu parmi les médecins que parmi les autres savants; mais, chez eux^ il rencontre des difficultés particulières qu'il est bon d'indiquer. L'expérimentation en physiologie ne peut aucunement être comparée à l'expérimentation
PROGRÈS DES ÉTUDES PHYSIOLOGIQUES. 25t
en physique ou en chimie. Pour qu'une expérience fournisse des résultats nets et précis, il faut que, de toutes les conditions du problème, une seule soit changée; le changement correspondant qui se manifeste dans les effets met en lumière le point cherché. Un baromètre porté sur une montagne, tout restant égal d'ailleurs, démontre la pesanteur de l'air. Le même pendule qui, dans une minute, donne un certain nombre de battements à Paris en donne moins à Téquateur, et prouve par là que la pesanteur y est plus faible, qu'on y est plus loin du centre de' la terre, et que le globe est renflé dans son milieu. Rien de pareil ne se rencontre dans les expérimentations physiologiques ou médicales; il n'est, pour ainsi dire, pas un cas où l'on soit maître de ne modifier qu'une seule condition. Toutes les fois qu'en un point on porte une atteinte à un corps vivant, l'atteinte va de proche en proche se faire sentir à tout l'organisme; il est très-souvent impossible de la borner au lieu soumis à l'expérience, et la solidarité qui lie toutes les parties d'un être animé, solidarité d'autant plus forte et plus prompte que l'être est plus élevé dans l'échelle, et, partant, plus complexe, intervient aussitôt, de sorte qu'on ne sait plus si l'effet produit est dû à l'expérience même ou aux perturbations secondaires qui ont été excitées. Ce n'est pas tout : le sujet même n'est pas invariable; un homme, à ce point de vue, ne peut jamais être dit semblable à un homme, un cheval à un cheval, et les infi« nies variétés de la constitution individuelle viennent encore compliquer de nouvelles difficultés un problème déjà si difficile. Il me suffira, pour cette cause d'incertitude, de citer un seul exemple, encore présent à la mémoire de tous. Quand le choléra s'abattit sur Paris, il atteignit non la population entière, mais seulement
une portion des habitants. Pourquoi ceux-ci et non pas ceux-là? La cause qui soudainement empoisonna le milieu où nous vivions semblait ne devoir pas faire acception de personnes; pourtant Tun échappa, l'autre fut atteint. Et, parmi les victimes du mystérieux agent, quelle variété de symptômes et d'accidents, depuis ceux qui, foudroyés en quelque sorte, expirèrent en une ou deux heures, jusqu'à ceux qui ne sentirent passer sur eux qu'un souffle de l'épidémie, tant la constitution individuelle, par sa réaction propre, modifia les effets de Tinfluence commune à tous ! En présence de tant de causes de méprise, l'expérimentation physiologique a besoin d'être constamment soumise à une critique sévère; plus elle est inévitablement troublée par des éléments étrangers, plus il faut s'en défier et démêler d*un ferme regard les incertitudes qu'elle comporte. Aussi n'est-ce, en général, qu'à l'aide d'une multitude de cas analogues qu'on parvient, dans une certaine limite, à écarter les erreurs. Ce qu'on peut reprocher aux médecins, c'est de trop croire leur expérimentation semblable à celle des physiciens et des chimistes. Autant Tune est nette et précise, autant l'autre a de la peine à écarter les objections; autant l'une répond directement à ce qu'on lui demande, autant l'autre met de réserves à ses réponses. Si une grave lacune n'existait pas dans les études des médecins, s'ils étaient plus familiarisés avec la physique et la chimie, ils auraient une notion claire de ce que sont les expériences rigoureuses, et n'hésiteraient pas à faire, dans leurs propres recherches, déduction de la part de discussion qui y est inhérente. De leur côté, si les hommes versés dans les sciences inorganiques avaient quelque teinture de la science de la vie, ils ne lui demanderaient pas de la rigueur en des cas qui n'en comportent point. En effet,
pour la physiologie, rexpériméntation est une méthode qui lui est singulièrement utile, mais qu'elle emprunte. Sa propre méthode, à elle, est la comparaison. Là, toute rigueur lui est possible, et lui est en effet imposée ; de« puis la>plante, qui est vraiment le dernier des animaux, jusqu'à Thomme, qui est le premier, depuis l'ovule imperceptible, germe d'un nouvel être, jusqu'à la décrépitude la plus avancée, depuis l'organisation la plus régulière jusqu'à la monstruosité la plus étrange, depuis la santé la plus parfaite jusqu'à la maladie la plus compliquée, depuis les influences des climats les plus froids jusqu'à celles des climats les plus chauds, se déroule une longue suite d'analogies et de différences qui sont le vrai domaine de la physiologie. Tout cas bien étudié donne quelque lumière ; ainsi a crû la science, qui doit à sa méthode la comparaison des êtres vivants, partant la notion de leur hiérarchie ; la comparaison des tissus, partant la connaissance de leurs propriétés spéciales et de leur identité fondamentale; la comparaison des âges, partant l'histoire du développement de chaque appareil anatomique.
Des personnes mal informées demandent souvent à la physiologie quelle est la cause de la vie, et, s'étonnant de ne point recevoir de réponse, s'imaginent que pour cela elle est inférieure aux autres sciences, comme si aucune science rendait raison de la cause essentielle et dernière des phénomènes qu'elle étudie. Pour l'astronome la pesanteur, pour le physicien l'électricité, le calorique et la lumière, pour le chimiste Talfinité moléculaire, sont les faits primordiaux au delà desquels il n'est pas donné de pénétrer. En effet, quand bien même quelque découverte irait plus loin et réussirait, par exemple, à confondre le calorique avec la lumière ou la force électrique avec l'affinité
chimique, on n'en serait pas plus avancé pour Texplication de la cause dernière. Un pas de plus, sans doute, aurait été fait, très-important quant à l'élaboration scientifique, mais nul quant à Tobjet que se propose la philosophie métaphysique ; Tessence des choses ne nous en serait pas plus dévoilée. La science peut se réjouir grandement et à juste titre de substituer un fait plus général à un fait qui Test moins; mais elle connaît trop bien la portée de ses forces pour se croira en état d'aborder jamais les problèmes que l'esprit humain s'est posés dans son enfance, et dont il continue à poursuivre la solution par tradition et par habitude. Déjà même on peut entrevoir la fin du combat établi par le développement historique des sociétés entre la raison soutenue par le sentiment et Timagination et la raison soutenue par Texpérience : la première, d'abord seule maîtresse, crée les théologies et les mé« taphysiques ; la seconde^ qui ne devient prépondérante que postérieurement, crée les sciences, dissipant à fur et mesure les aperceptions primitives, les formes vides et purement apparentes, cava sub imagine formas.
Aussi est-ce un progrès décisif pour la physiologie d'être arrivée à reconnaître une propriété dernière de la matière, complètement distincte de toutes les autres; propriété absolument inconnue dans sa nature intime et de laquelle il s'agit seulement de constater les conditions et les effets. Tant que la physiologie n'était pas parvenue à ce terme, touché déjà par les autres sciences, la porte restait ouverte aux hypothèses, comme jadis, en l'absence de la notion de la pesanteur, on attribuait le mouvement des corps célestes soit à des interventions divines, soit à des tourbillons mécaniques. De bons esprits ont môme pu penser qu'elle fini* tai^. par rentrer dans quelqu'une des catégories scien-
tifiques déjà établies; et eu réalité, à diverses époques^ beaucoup de tentatives ont été faites dans cette direction, toutes inutiles et à chaque fois constatant davantage la spécificité de l'agent vital. Ainsi pourvue, la physiologie rend à la philosophie positive le service déjà rendu par les sciences plus anciennement constituées : dans un certain ordre de faits, elle signale à l'esprit humain la limite qu'il ne peut franchir, et ne lui permet plus de s'aventurer dans le domaine des vaines hypothèses et des imaginations chimériques. Tout se trouve tranché, autant du moins qu'il est donné à l'homme de trancher une question. La vie est, de recherche en recherche et de découverte en découverte, rapportée à une propriété de la matière ; là s'arrêtent nos connaissances et nos explications. Au delà tout est supposition gratuite, sans appui dans la réalité et sans démonstration possible, pure combinaison de l'esprit humain. L'inanité réelle de ces combinaisons logiques se reconnaît à mesure que s'établissent les notions positives; et, quand il sera constaté que le mouvement des sociétés n'a rien de fortuit et que la force qui les meut est un principe dont on peut apprécier les conditions principales, on aura clos l'ère des anciennes idées et définitivement inauguré l'avènement d'une rénovation qui, dans la spéculation, met les lois positives des choses en place des idées théologiques et métaphysiques, et, dans la pratique, use délibérément de ces lois pour modifier en mieux le système brut et naturel.
En cette rénovation, la biologie a rempli une fonction indispensable, Si elle n'avait pas été créée, si les difficultés qu'eib ofl*re avaient été insurmontables à Tesprit humain, on peut dire que l'histoire du monde aurait été autre qu'elle n'a été. Jamais les idées théo-
logiques et métaphysiques qui ont servi de soutien à Tancienne société, curieuses et remarquables conceptions tenant la place de réalités ignorées S n'auraient été sérieusement attaquées; et la civilisation du genre humain aurait oscillé entre ces limites où nous trouvons dans les temps anciens l'Egypte, dans les temps modernes Tlnde et la Chine. Ce seul aperçu indique combien encore nous manquons de véritable histoire : on s'attache exclusivement à consigner les révolutions des empires et les luttes des armées, et on laisse inaperçu ce travail souterrain des sciences qui, modifiant rétat mental du genre humain, en modifie Tétat social bien plus que ne font les événements militaires et les calculs politiques.