Conclusion
Tous ceux pour qui l'esprit humain a été Tobjet de quelque étude ont remarqué qu'il lui était absolument impossible de rien créer qui ne fût ou la représentation, ou l'image, ou l'extension, ou l'abstraction de ce qui lui est fourni ou par la nature extérieure, ou par la nature intérieure, ou par le système social. C'est un chimiste qui «compose et décompose, mais qui, ne créant aucune substance, ne retrouve jamais dans son creuset que ce qu'il y a mis. A côté de cette insurmontable impuissance se trouve une très-grande puissance à pénétrer dans les faits naturels, à les analyser, à les théoriser et à les réduire en lois. Cette impuissance et celte puissance sont connexeset tiennent l'une et l'autre au mode suivant lequel l'être humain est constitué. S'il n'y avait aucun intermédiaire entre lui et les forces cosmiques élémentaires; en d'autres termes, si notre
terre n'offrait pour tout exemplaire de la vie que riiomme, il serait fort difficile de se faire une idée de ce qui, d'une part, lui ferme la voie, et, d'autre part, la lui ouvre. Mais il n'en est point ainsi : l'animalité supérieure se superpose à l'animalité inférieure ; l'animalité inférieure, à la végétalité; et la végétalité, à la chimicité. Tout cela s'enchaîne l'un à l'autre par des conditions nécessaires, si bien que la pensée, ne pouvant naître que sous ces conditions étroitement déterminées, est à la fois incapable d'aller en dehors et capable d'aller en dedans. La pénétration des lois naturelles par l'esprit humain est la confirmation la plus inattendue et la plus forte des doctrines anatomicophysiologiques sur l'entendement.
J'ai exprimé plus haut comment on doit concevoir la distinction entre la raison de Tanimalité supérieure et la raison de l'humanité. Cette définition, qui montre la relation de subordination entre les deux, a, de droit, une place dans l'ordre d'idées que je viens d'exposer ; et, me servant du beau langage d'Ovide, je dirai à propos de Tinfériorité animale et de la supériorité humaine :
Sanctius his animal mentisque capacius ait» Deerat adhuc, et quod dominari in cœtera possct.
La paléontologie a démontré que la vie n'est pas contemporaine du globe terrestre. Il faut certainement en reculer Tapparitlon à bien des milliers de siècles; mais ' cette date, toute lointaine qu'elle est, est encore à vrai dire récente, si on la compare aux âges géologiques qui la précédèrent. Il importe de ne pas s'arrêter là dans les degrés, et il faut, outre la période où la vie n'existait pas, en concevoir une autre bien plus an-
cienne et la précédant immédiatement, où la chimicité n'existait pas non plus. S'il faut en croire les plus récentes observations et les doctrines qui en découlent, le soleil est une masse incandescente qui sans doute se refroidit incessamment, mais qui n'en possède pas moins une incalculable chaleur : or, avec une pareille chaleur, aucune combinaison chimique n'est possible; les propriétés chimiques des substances qui composent le soleil, y sont en puissance, non en acte, et elles s*y exerceront dès que la température sera tombée à un degré compatible avec leurs opérations. Ainsi de la terre, car, si le soleil est incandescent, la terre Ta été : donc, jadis incandescente^ il n'y avait chez elle ni combinaison chimique ni cristallisation; et la chimie n'y apparut que quand les violentes forces de Vulcain se furent notablement consumées. La complication chimique, car c'est une vraie complication, est postérieure à un état de simplicité relative où la chaleur et la gravitation se faisaient seules sentir; la complication vitale, encore plus grande, lui est postérieure à son tour. Les lointames méditations, qui s'élèvent de hauteur en hauteur sur les degrés du savoir positif, sans dommage pour la réalité qui les domine toujours, ont un charme qui fait passer, comme un rapide moment, les heures laborieuses à la lueur de la lampe nocturne.
La nature s'imite elle-même, a dit Pascal. D'après cet axiome, la série sociologique, à l'imitation de ce qui s'opère en passant de l'ordre physique à l'ordre chimique, de Tordre chimique à Tordre vital, et, dans le sein de Tordre vital même, en passant du degré inférieur au degré supérieur; la série sociologique, disje, ne peut être que la complication ascendante des éléments qui lui sont propres. Et ainsi a-t-il été fait.
L'esprit collectif de rhumanité avait à produire inconsciemment (et voyez combien Finconscience a rpussi dans une opération aussi compliquée) tout un organisme de civilisation. Cet organisme a commencé petitement, il a grandi lentement, et désormais il s'entretient et croît par le labeur incessant de tout ce qu'il y a de meilleur dans Plmmanité. Il est tout entier dans Tenchaînement nécessaire qui le porte de la satisfaction des plus humbles besoins aux hauteurs de la mo« raie, de Fart et de la science.
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MANUEL D'HISTOIRE ANCIENNE DE l'ORIENT JUSQU'AUX GUERRES HÉDIQUËS, PAR FRANÇOIS LENORMANT.
Prêambuk.
Qu'entend-on par ancien Orient au sens que le prend M.François Lenormant? On entend un groupe de contrées liées entre elles par d'étroits rapports, bien qu'elles ne soient pas toutes asiaiufues, à savoir TÉgypte, l'Assyrie, la Phénicie, la Judée, la Médie et la Perse. Ce groupe est le premier civilisé; il rayonne beaucoup, surtout vers l'Occident ; il y porte l'écriture, les poids et mesures, différents arts, et des notions rudimentaires de sciences.
Depuis une quarantaine d'années, l'histoire si importante de ces peuples antiques a été beaucoup prolongée. Mais, dira-t-on, comment se fait-il qu'on ait