‹ La science au point de vue philosophiqueChapitre 60 sur 70 · De la série des peuples historiquement les plus · texte numérisé non relu

De la série des peuples historiquement les plus

anciens.

Réunissant les aperçus divers auxquels Ta conduit l'examen des antiques populations, M. Renan propose, sur l'apparition de l'humanité et sur la succession des races de l'ancien continent, le système que voici : i® races inférieures, n'ayant pas de souvenirs, couvrant le sol dès une époque qu^il est impossible de rechercher historiquement, et qui ont disparu dans les par* ties du monde où se sont portées les grandes races civilisées. Les régions où ces grandes races ne se sont pas établies, l'Océanie, l'Afrique méridionale, l'Asie septentrionale, en sont restées à cette humanité primitive qui devait offrir les plus profondes diversités, mais toujours une incapacité absolue d'organisation et de progrès. 2® Apparition des premières races civilisées : Chinois dans l'Asie orientale, Couschites et Chamites (on appelle Couschites les peuples fondateurs de Baby^ lone et de Ninive, et Chamites les Égyptiens) dans l'Asie occidentale et dans l'Afrique. Premières civilisations empreintes d'un caractère matérialiste; instincts reli^ gieux et poétiques peu développés; grande aptitude pour les arts manuels et pour les sciences mathéma-^

tiques et astronomiques; esprit positif, tourné vers le négoce, le bien-être et l'agrément de la vie. Toutes les civilisations couschites et chamites ont disparu sous l'effort des Sémites et des Aryens; en Chine, au contraire, ce type de civilisation a survécu, il est venu jusqu'à nous. 3<> Apparition des grandes races nobles, Aryens et Sémites, venant de Flmaûs. Ces races apparaissent en même temps dans l'histoire, la première en Bactriane, la seconde en Arménie. Très-inférieures d'abord aux Couschites et aux Chamites pour la civilisation extérieure et les travaux matériels, elles l'emportent infiniment sur eux pour la vigueur, le courage, le génie poétique et religieux. Les Aryens eux-mêmes dépassent tout d'abord les Sémites en esprit politique et militaire^ et plus tard en intelligence et en aptitude aux spéculations rationnelles; mais les Sémites conservèrent longtemps une grande supériorité religieuse, et finirent par entraîner presque tous les peuples aryens à leurs idées monothéistes. Une fois cette mission accomplie, la race sémitique déchoit rapidement, et laisse la race aryenne marcher seule à la tête des destinées du genre humain. ^

Cette série est bien tracée. Il e^t certain que, historiquement, l'Egypte chamite est le plus ancien des pays, c'est-à-dire celui qui a les plus longues annales : et même j'ajouterai que, tout en pénétrant ainsi à la plus haute antiquité qu'il soit, présentement du moins, possible d'atteindre, on n'arrive en aucune façon aux origines égyptiennes. Les moimments les plus reculés montrent cette société dès lors organisée, comme elle le fut toujours plus tard, avec ses prêtres, ses rois, son écriture, ses arts, en un mot avec toute sa civilisation, de sorte que, nécessairement, ce vaste ensemble a été précédé par une période inconnue et illimitée de préparation et de

civilisation inférieure. Après TÉgypte viennent les grands centres couschites fondés sur les bords de TEuphrate et duTigre. Enfin lesTyrienset les Hébreux d'une part, les Aryens de la Perse et ceux de l'Inde d'autre part, fondèrent de puissantes sociétés^ On voit donc, dans le temps que nous appelons la haute antiquité, et qui pourtant est d'une date relativement moderne quand on songe aux siècles sans nom et sans histoire qui avaient commencé Tœuvre commune, on voit, dis-je, se former un fonds solide de civilisation. A part les In« diens, qui de bonne heure perdirent toute relation avec les autres, et, se développant sur eux-mêmes, ne reçurent ni n'exercèrent d'influence générale, l'Egypte, la Babylonie, la Syrie, la Perse, constituèrent un système qui fut longtemps le guide et la lumière du monde. C'est de là que partirent les semences fécondes qui germèrent en Grèce; et la Grèce à son tour, franchissant les limites assignées jusque-là au génie de l'homme, jeta les bases du régime scientifique, attira à soi rOccident, et ouvrit définitivement la porte de l'histoire.

Rien de plus difficile que de tracer, pour une race, des caractères qui soient assez généraux pour lui appartenir et assez précis pour la distinguer, et M. Renan a montré dans cette tâche un talent plein de ressource et d'habileté ; mais, en raison même de la difficulté, les essais de ce genre veulent être repris à plusieurs fois. Ce qui complique essentiellement la question, c'est, en instituant la comparaison, de séparer ce qui est original de ce qui est dû à des degrés inégaux de déve-

1. D'après le déchiffrement des textes cunéiformes, il faut ajouter à cette énumération les Touraniens, dont quelques rameaux prirent une très-grande part à Tanlique civilisation de la Chaldée et de la) Babylonie,

loppement et de civilisation. Ainsi, quand on prend d'une part les Égyptiens, et d'autre part les Sémites fyriens ou les Sémites Hébreux, et que, dans ce rapprochement, on essaye de reconnaître les traits distinctifs, on met en regard une population très-ancienne avec une population qu'à ce point de vue on peut dire moderne, si bien que la plus ancienne ne s'était pas complètement dégagée de récriture hiéroglyphique, et que l'autre en était déjà à l'écriture alphabétique. Une autre complication non moindre est celle qui provient des différentes destinées de chaque race, des essaims qu'elle dissémine, des régions que ces essaims occupent et du conflit qu'ils ont avec la nature et avec les hommes. Considérez, en effet, une seule race chez laquelle il faut bien supposer des aptitudes identiques, et voyez quelles modifications sont produites par les lieux et par les circonstances. Le Sémite est monothéiste et agriculteur en Judée, polythéiste, marchand et navigateur à Tyr, négociant et conquérant à Carthage, pasteur en Arabie, et même un jour arrive où le Juif devient uniquement homme d'affaires. La race aryenne n'offre pas de moindres diversités. Dans l'Inde, après un brillant début, elle s'arrête, demeure sans retour dans le polythéisme et le régime des castes, et ne parait pas moins incapable de mouvement et de progrès que les Chinois ou les races jaunes. En Perse, elle ne s'élève pas non plus à un bien grand développement. En Occident, c'est bien pis : le Celte, le Germain, le Slave restent pendant de longs siècles dans la barbarie, et en sortent non par leur propre force, mais par l'initiation d'une civilisation supérieure. Évidemment, si, avec les traits des Allemands, des Français, des Anglais, on essayait de retrouver quelques-uns de ceux de la race aryenne, il faudrait une bien déli-

cate critique pour en écarter ce qui y provient de la culture gréco-romaine, produite elle-mêine par la cul» tare orientale. Si la race chamite a l'initiative des premiers établissements de civilisation (et jusqu à présent on ne remonte pas au delà d'elle), il faut lui en savoir grand gré; car tous les commencements sont les plus difficiles. Si elle a trouvé les éléments de l'arithmétique, de la géométrie et de l'astronomie, il faut y voir non une marque de la faiblesse de son esprit, mais une vraie puissance de découverte qui a jeté les bases de la science réelle. Si elle a élevé d'immenses monuments, temples, palais, pyramides, obélisques, sphinx, il faut reconnaître dans ces structures grandioses le sentiment d'un art. primordial, sans doute» mais d'un art qui ne manque ni de grandeur, ni de beauté, ni d'eflfet. Si elle a Osiris, Isis et leur cortège d'innombrables divinités, il n« faut pas l'accuser d'avoir l'instinct religieux peu développé ; car son polythéisme, dans le caractère fondamental, n'a rien qui tranche sur celui des Sémites Ty riens ou des Hellènes Aryens, Les différences sont donc malaisées à saisir entre les Chamites, les Sémites et les Aryens. La plus essentielle gît toujours, jusqu'à présent du moins, dans la langue; le reste dépend d'une critique historique dont les principes ne sont pas suffisamment établis.

En parlant ainsi, en indiquant combien les Chamites, les Sémites et les Aryens sont près les uns des autres, en demandant qu'on cherche à une plus grande profondeur les caractères qui les marquent, je ne prétends aucunement écarter de l'histoire la considération des races. Il y a eu certainement, à l'origine, des races qui ont été plus aptes que les autres à agrandir le champ de la vie, et à trouver les éléments de la civilisation. Puis, dans ces races, se sont développés les

essaims ou peuples qui, à leur tour, bien qu'issus de la môme mère et nourris du même lait, ont montre des dispositions très différentes; je l'ai déjà dit, jusqu'à Tin* vasion romaine, ni les Celtes, ni les Germains n'avaient encore rien ajouté à l'héritage commun de Thumanité, et, depuis bien des siècles, les Indiens n'y ajoutent plus rien. Enfin, comme les races ont surgi dans le genre humain, comme les peuples ont surgi dans les races, de même au sein de chaque peuple surgissent les hommes de génie, qui jettent dans la masse les semences du développement. Ainsi s*est formée et se forme le trésor de nos acquisitions matérielles, morales et Intel* lectuelles.

Mais, après cet aperçu, il ne faudrait pas se méprendre, ni considérer un classement des races comme une théorie de l'évolution historique. Sans doute on peut, on doit dire avec M. Renan, que, si les races inférieures avaient seules paru sur la terre, les résultats supérieurs de la civilisation n'auraient point paru non plus. La série eût été plus courte, mais elle n*en offrirait pas moins un enchaînement analogue pour toute cette portion commune aux races inférieures et aux races supérieures. Celles-ci ont commencé, ont marché comme celles-là; seulement elles ont cheminé plus vite et ont atteint des hauteurs où les autres ne sauraient arriver par elles-mêmes. La race procède comme l'individu ; et, s'il est impossible de soutenir que Thomme du plus vaste génie n'a pas traversé les phases de la débilité intellectuelle qui est propre à Fenfance, il est impossible de dire que les races supérieures n'ont pas eu, comme les autres, une enfance débile, mais, à la différence des autres, une enfance menant à un âge mûr plus actif.

M. Renan s'est fait de ces choses une idée différente. 11 suppose aux Aryens et aux Sémites une noblesse et

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une pureté originelles qu'ils perdirent dans leurs contacts avec les peuples étrangers. Il dit qu'aucune branche des races aryennes ou sémitiques n'est desceridue à l'état sauvage, qu'ainsi les races civilisées n'ont pas traversé cet état, et qu'elles ont porté en elles-mêmes, dès le commencement, le germe des progrès futurs. Enfin, attribuant aux Chamites, qu'il place en un rang inférieur, plus d'aptitude pour les mathématiques et. l'astronomie qu'aux Aryens et aux Sémites, il admet par là implicitement que le développement scientifique est à la fois plus ancien et d'un ordre moins relevé que les autres. Ces propositions, il est mieux de les soumettre à la lumière d'une doctrine générale que de les discuter isolément.

Les géomètres, voyant que la terre et toutes les autres planètes étaient renflées à l'équateur et aplaties aux pôles, trouvèrent |par les lois de la mécanique qu'un tel renflement et un tel aplatissement n'étaient possibles qu'en un seul cas, celui oii le corps animé d'un mouvement de rotation est fluide. Dès lors il a fallu que toutes les hypothèses sur la géologie, passant sous le joug de cette loi, admissent la fluidité primordiale de notre terre; et une théorie qui ne s'y conforme pas est, par cela seul, invalidée. De même dans la science de la vie et dans celle de l'histoire, qui en est un prolongement, domine une loi fondamentale qui doit toujours être satisfaite : c'est la loi de développement. Dans l'ordre de la vie et de l'histoire, non-seulement rien ne se fait qui n'ait un commencement et un progrès; mais, et c'est là le point capital, dans ce commencement et ce progrès les termes ne peuvent jamais être intervertis : ce qui est supérieur suppose toujours comme base ce qui est inférieur. Dans la série des êtres organisés, il y a. un échelonnement graduel depuis les

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végétaux jusqu'à rhomme; les animaux supposent les végétaux, et dans la chronologie géologique les plus compliqués sont les derniers venus. L'individu de chaque espèce sort d'un germe, et gagne successivement ses organes et ses aptitudes. Les deux vies, végétative et animale, sont superposées Tune à Tautre ; la première est plus ancienne sur la terre; elle est plus ancienne chez l'animal et chez l'homme, qui, dans l'ovule maternel, commencent par n'avoir que Texistence végétative. Enfin, dans la vie animale elle-même, c'est-àdire dans l'ensemble des fonctions nerveuses, il y a encore un ordre invariable d'évolution : les facultés Iqs plus éminentes, celles qui forment l'apanage de l'humanité, sont les dernières à se montrer; pour qji'elles apparaissent, il faut qu'elles soient portées par les facultés inférieures qui président aux besoins et aux passions; chez l'individu et chez l'espèce, les unes et les autres entrent en exercice selon Tordre de leur ancienneté anatomique, de leur énergie et de leur complication, trois termes qui sont connexes. Les plus épiinentes sont moins anciennes anatomiquement, sont moins énergiques dans leurs impulsions, et sont plus compliquées dans leurs opérations; par conséquent, chez l'individu et chez l'espèce, le rôle en est toujours postérieur.

De la sorte on peut éclaircir ce que laissent de vague les propositions de M. Renan. Si par sauvage on doit e^itendre, comme je le pense, un état où l'homme est exclusivement préoccupé de ses besoins physiques, où il est, si je puis ainsi parler, sans aucun capital matériel et intellectuel, il n'y a aucune race qui ait échappé à cet état; chacune a développé de proche en proche ses facultés à fur et à mesure des accumulations. Les travaux mathématiques et astronomiques, bien loin

d'être primitifs, supposent, au contraire, une longue évolution antérieure qui a permis à la spéculation scientifique, si difficile pour l'homme primitif, de se manifester dans ses premiers rudiments. Enfin, noblesse et pureté de race ne pouvant signifier, au point de vue psychique, que de plus grandes aptitudes, il n'est aucunement prouvé que les contacts divers n'aient pas été utiles même aux familles humaines privilégiées. Ceci ressortit à une discussion à la fois anthropologique et historique qui est bien loin d'être mûre.

. 5. — Conclusion.

M. Renan écarte péremptoirement de Vhistoire la philosophie à priori et les idées absolues. Je suis, sans réserve, de son avis. A la vérité, il se borne à cela, et, s'attachant aux faits et aux conclusions qui découlent de cette négation, il ne nous dit pas quelle philosophie il met en la place de celle dont il se détourne. Mon intention n'est, en aucune façon, de demander à M. Renan compte du mode d'exposition qu'il a suivi ; mais, prenant pour point de départ le seuil sur lequel il s'arrête, je continue. La philosophie à priori^ autrement dit la métaphysique, perd, à chaque pas du développement moderne, la consistance et quelqu'un des appuis qu'elle avait dans les habitudes et, si je puis dire ainsi, dans la constitution transitoire de l'esprit. Des deux grandes philosophies qui se sont partagé le monde intellectuel, l'une à priori^ subjective ou métaphysiquCf l'autre à posteriori^ objective ou expérimentale, le sort est désormais décidé; le rapport est

devenu inverse, et la révolution est accomplie. Ce qui jadis était Impossible à l'expérience et possible à la métaphysique, à savoir donner une philosophie des choses, est aujourd'hui impossible à la métaphysique et possible à Texpérience. C'est de nos jours que l'œuvre a été ainsi consommée : dès la fin du dix-huitième siècle, une bonne part du domaine spéculatif pouvait recevoir une systématisation positive; c'est ce que sentirent fort bien les savants d'alors, qui, tout à fait au niveau de leur temps, réalisèrent, dans l'ËcoIe polytechnique, cette systématisation pour le monde inorganique, sorte de grand tronçon qui^ complet par le bas, attendait un prolongement par le haut. Peu après, la science des .corps vivants s'y ajouta, ce qui annonçait à la fois la direction des tendances et l'approche d'une dernière et définitive découverte. En effet, un penseur contemporain, trouvant la filiation et, par conséquent, la loi de Thistoire, a, d'un même jet du raisonnement, trouvé le système qui, s'incorporant la philosophie de chaque science particulière, en fait la philosophie générale ou positive. J'ai toujours compté comme un des bonheurs de ma vie d'avoir eu, quoique je fusse à la fin de l'âge mûr, l'intelligence encore assez docile pour la comprendre et l'accueillir. Elle m* a procuré, sans briser en moi les racines de mon passé, eUe m'a procuré, au déclin naturel d'une vie qui s'achève, ce qui n'est Tapanage que de la jeunesse, les horizons étendus, Tardeur aux choses futures, eu un mot ce que notre fabuliste nomme si bien le long espoir et les vastes pensées, Tespoir qui s'identifie avec les générations les plus lointaines, les pensées qui se plongent dans la mer du passé et de l'avenir.

Le livre de M. Renan sur le Système comparé des langues sémitiques est riche d'une érudition de bon aloi,

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et se range à côté de ces ouvrages qui, à la fois fournissent des excitations et des matériaux à la pensée. L'histoire, au sens le plus élevé du mot, vit de Térudition, comme la physique et la chimie vivent des observations et des expériences ; et tout cet ensemble, que la sagacité et la patience préparent et que le génie dé* veloppe et anime, finit par agir sur le niveau des esprits, des opinions et des mœurs, si bien qu'un mouve* ment déterminé vers une civilisation progressive se dessine dans la destinée du genre humain , comme un grand courant sur la mer. Car, il ne faut pas s'y méprendre, les sciences et la philosophie qui en émane n'agitent point les hautes questions seulement pour le plaisir d'intelligences d'élite, satisfaites de la curiosité et de la contemplation : elles les agitent aussi pour des œuvres sérieuses, pour de grandes luttes, pour de profondes révolutions, en un mot, pour tout le perfectionnement humain, qui n'est qu'à ce prix. Rien ne peut leur ôter ce caractère social qui les vivifie et les consacre; elles sécheraient dans leurs racines, si elles ne tenaient de toutes parts au service commun de l'humanité. Elles entrent inévitablement en conflit avec les conceptions théologiques et politiques qui les ont précédées, et dont, au fond, elles ne sont que l'examen graduel et la vérification générale. Voyez Thistoire : là oii les sciences et leur philosophie ne font plus de progrès, les choses restent stationnaires et immobiles; Ik, oii elles sont dans une ascension non interrompue, tout se meut et suit leur marche ascensionnelle. Aussi ceux des pouvoirs qui se sont sentis mal compatibles avec elles, ont-ils plus d'une fois essayé de leur fermer la carrière, comme cet éphore, inutilement prudent, qui coupa deux cordes d'une lyre novatrice. Heureusement la force compressive s'est toujours trouvée plus faible

que la force d'expansion ; et les relations entre la science et la société sont incessamment devenues plus nécessaires et plus visibles.

M. Renan est un habile écrivain. Il a non-seulement la lucidité, sans laquelle on n'agit guère sur le lecteur, mais encore Télégance qui plaît, et, comme dit Gicéron, ces lumières du style, lumina dicendi^ qui sont dans une page ce qu'est la lumière du jour dans un paysage. Le style est l'intermédiaire entre les recherches abstraites de rérudition et de la science, et la masse de ceux qui veulent et qui doivent avoir des ehriés de tout. En effet, s'il est des régions élevées, domaine de la pensée abstraite et de la raison spéculative, ces régions ne sont point, dans leur isolement, quelque retraite où l'on vivrait en je ne sais quel ascétisme intellectuel. Le long de la route qui y conduit sont rangés, à toutes les hauteurs possibles, les esprits les plus divers, qui servent d'intermédiaires; et c'est ainsi que descend le courant d'idées et de découvertes qui féconde les terres subjacentes. Mais il y aurait une bien grande erreur à croire qu'elles donnent sans recevoir; loin de là, tout ce qu'elles ont de fécondant, elles le doivent au fond sur lequel elles reposent. La science, la philosophie et l'intelligence d'élite ne sont quelque chose que grâce à Théritage commun , résultat du travail de tout Je monde. C'est une circulation qui ne s'arrête pas, et que le coeur de l'humanité entretient par son jeu régulier. Elle fait la force et la sécurité des grands esprits, et écarte le scepticisme, naturel à la pensée qui se croit solitaire.

Le but de la vie individuelle, sitôt qu'elle prend conscience d'elle-même, est d'agrandir et d'orner la vie collective. Les générations passées ont été engagées instincUvement dans ce grand service; les générations,

futures y seront engagées de propos délibéré et avec la claire vision de leur ofiice social. Là est le lien qui unit les forts et les faibles, les esprits supérieurs et les intelligences communes, l'élite et la foule, et qui, dans une immense et saine solidarité, écarte les trompeuses délices d*un isolement illusoire.

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