L'HIST, DE LA CIVILISATION EN ANGLETERRE
cette œuvre a excité, à un haut degrés Tattention de r Angleterre. De là le livre a passé sur le continent, où il a été traduit en plusieurs langues. Le succès d'un livre important n'est point un événement indifférent. Néanmoins, ce n'est pas pour cela que je compte entretenir de l'ouvrage de M. Buckle les lecteurs de cet article; mais c'est que l'auteur anglais a connu les théories historiques de M. Comte, et qu'il s'en sépare. Dès lors, il m'a paru utile d'examiner s'il s'en est séparé à bon droit.
Que M. Buckle ait connu les ouvrages de M. Comte, nous en avons la preuve dans ce passage : « Un auteur € contemporain, qui a fait plus que tout autre pour « relever l'importance de l'histoire, remarque avec déir dain Tincohérente compilation des faits déjà impro- « prement qualifiés d'histoire. » (Comte, Philosophie positive^ tome V, p. 18.) « Il y a beaucoup de choses € dans la méthode et dans les conclusions de ce grand « ouvrage que je ne puis admettre ; mais il serait in- « juste d'en nier le mérite extraordinaire. » (T. I, p. il.) Il suffit de ces quelques lignes pour être sur que l'œuvre de Tauteur français a influé sur celle de l'auteur anglais. M. Buckle ne veut pas reconnaître M. Comte pour son maître; non-seulement c'est son droit, mais encore c'est le fait; certainement il n'en est pas le disciple. Néanmoins, il n'aurait jamais écrit un tel livre, s'il n'y avait pas eu avant lui le livre de M. Comte. Je choisis, entre plusieurs, un important morceau qui prouve mon dire.
4L L'espérance, dit M. Buckle, de découvrir la régula- € rite au milieu de la confusion, est si familière aux « hommes scientifiques, qu'elle est devenue un article € de foi pour les savants les plus éminents; et, si cette c( espérance ne se trouve pas généralement parmi les
a historiens, il fautrattribuer en partie à ce qu'ils sont u inférieurs en talent aux investigateurs de la nature, <i et en partie à la complexité plus grande de ces phé- « nomènes sociaux dont s'occupent leurs études. Ces € deux causes ont retardé la création de la science a historique. Les plus célèbres historiens sont évidema ment inférieurs aux explorateurs les plus remarc quables de la science physique; parmi les hommes (( qui se sont adonnés à l'histoire, aucun ne peut se « comparer pour Tintelligence à Kepler, à Newton, ou <( à beaucoup d'autres qu'on pourrait citer. Quant à (( la complexité plus grande des phénomènes, Thisto- « rien philosophique est arrêté par des difficultés bien (( plus formidables que celles que rencontre celui qui « étudie la nature; car, pendant que, d'un côté, ses « observations sont plus sujettes à ces causes d'erreur (( qui proviennent du préjugé et de la passion, il ne « peut, de l'autre côté, se servir de la grande ressource « physique des expériences, par lesquelles on simpli- « fie souvent les problèmes même les plus compliqués « du monde extérieur. Il n'est donc pas étonnant que « l'étude des mouvements de l'homme soit encore « dans l'enfance, en comparaison de l'avance îrnmense € prise par l'étude des mouvements de la nature. Au « fait, la différence dans les progrès accomplis par ces « deux études est si grande, que la régularité des évé- « nements physiques et la possibilité de les prédire (( sont souvent admises comme certaines, même dans « les cas pour lesquels il n'y a encore aucune preuve, « tandis que, pour l'histoire, cette même régularité, « loin d'être admise, est complètement Liée. C'est « pour cela que quiconque désire élever l*histoîre au « niveau des autres branches des connaissances hu- « maines, rencontre tout d'abord un obstacle: en eflfet,
rr^
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• « on lui dit que, dans les affaires humaines, il y a |. « quelque chose de mystérieux et de providentiel qui
^ <i les rend impénétrables à nos investigations, et qui I « nous empêchera toujours d'en découvrir la carrière
« future. » (T. I, p. 12.) i Cette page est directement inspirée de M. Comte; I car il est le premier qui ait mis en un étroit rapport ces
• trois choses : la régularité des phénomènes historiques, I comparable à la régularité du reste de la nature ; la ■ complexité plus grande de ces phénomènes en regard
des phénomènes biologiques, chimiques et physiques; enfin, le retard de la science historique sur les autres ' sciences moins complexes, dites par lui, pour cette raison, sciences inférieures. Rien de tout cela ne manque ^' dans le passage de M. Buckie ; mais ce qui y manque, ^ c'est la grande lumière que projette, dans cette concep- 5 tion des conditions de l'histoire, la série hiérarchique i des sciences telle que M. Comte l'a établie. Quand on a ' bien compris (ce qui, dans ces hautes intuitions, devient î; évident de soi), que le progrès de l'astronomie et de la ' physique a dépendu de celui de la mathématique, que ^ la chimie n'a pu se constituer qu'après la phvsique, ' que la biologie répose sur ces deux-là, et que, sans tout i cet échafaudage, il est impossible d'entreprendre la 5 construction de la science de l'histoire ou sociologie, on trouve presque puérile cette remarque où Tauteur ^ anglais nous dit que, parmi les historiens, aucun ne se tj peut comparer à Kepler, à Newton et aux autres génies f découvreurs des lois physiques. Et comment vouliezi vous qu'ils se signalassent par des découvertes en une > science qui, de leur temps, non-seulement n'existait ^ ^pas, mais ne pouvait pas exister? Parmi les historiens, ^ dans le passé, plusieurs ont été d'admirables narra- ^ teurs, et, à ce titre, occupent un haut rang dans la
mémoire des hommes. Mais ce n'est que de nos jours et, à vrai dire, depuis que M. Comte a établi la loi du développement historique et, sur ce fondement, institué la philosophie de l'histoire, qu'on est en droit de réclamer des historiens, non de simples récits, mais des enchaînements de causes et d'eflfets selon une direction déterminée. Malgré cette imperfection en M. Buckle, je suis aise de trouver des linéaments de la grande doctrine chez des hommes éminents qui s'en défendent jusqu'à un certain point; car ces œuvres ainsi mi-parties sont des intermédiaires utiles à un public à la fois trop peu préparé pour recevoir directement la parole positive, et trop inquiété dans le paradis théologique pour n'être pas tenté de goûter au fruit défendu.
M. Buckle s'était proposé d'écrire l'histoire de la civilisation en Angleterre ; mais, prévenu par la mort, nous n'avons de cette œuvre que l'introduction, et encore une introduction incomplète : elle devait comprendre le tableau de l'intellect national chez les Anglais, chez les Français, chez les Espagnols, chez les Écossais, chez les Allemands, chez les Italiens et aux États-Unis. Les trois dernières parties manquent; les quatre autres^ que seules nous possédons , sont de vastes tableaux d'ensemble, hardiment esquissés; le progrès moderne passionne l'auteur; la science le transporte, et un ardent esprit de généralisation se manifeste. Il me serait facile, en entrant dans les particularités, de relever çà et là des témérités qui deviendraient des thèmes de discussion. Mais à quoi cela me servirait-il ? Il m'est bien plus profitable, au point de vue où je suis placé, de saisir quelques points culminants d'où, embrassant l'œuvre entière, je puisse éprouver sa doctrine; j'ai assez de fois et assez longtemps' éprouvé la mienne, je veux dire celle de la philosophie
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positive, pour cpi'il me soit permis de parler ainsi.
Ces points culminants sont au nombre de trois :
Le premier est relatif aux lois de l'histoire. M. Buckie les pose autrement que M. Comte. On voit que le débat ne peut pas porter sur une question plus haute; et, comme M. Buckie et moi nous avons un principe commun, à savoir que les phénomènes historiques sont des phénomènes naturels soumis à des conditions qu'on Bomme des lois, la discussion ne'se perd pas dans le vide, comme il arriverait si nous l'engagions avec des doctrines dont nous nions le principe et qui nient le nôtre, par exemple, l'immixtion d'une providence dans la marche de l'histoire. Ici, le terrain est déterminé.
Le second point concerne la théologie. On sait que M. Comte l'élimine complètement, soit sous la forme révélée, soit sous la forme dite naturelle; et il l'élimine non par l'aveuglement de ces philosophes à qui leur système impose un sacrifice, mais parce que, ayant recherché scrupuleusement toutes les sciences, chacune dans son domaine particulier, il a déclaré ne pas y trouver un seul fait théologique; réponse qui, généralisée, adonné la philosophie positive. Autre est le point de vue de M. Buckie; il est déiste, et, sans doute, chrétien et protestant. Il garde donc le fond essentiel de toute théologie; toutefois, il n'en est pas moins partisan dé^ claré de l'immuabilité des lois naturelles, et, en particulier, de l'enchaînement purement naturel de l'éva** lution historique.
Le troisième point place en une certaine comparaison TAngleterre et la France. M. CoMte a exprimé l'opinion historique que, depuis la dernière moitié du dix-huitième siècle^ la France a joué le principal rôle dans le vaste ébranlement qui tend à substituer partout les notions positives aux notions théologiques. M. Buckie
pense que, dans l'œuvre générale de la civilisation européenne, la part prépondérante appartient à l'Angleterre.
Ce sont là trois discussions importantes, mais qu'il serait impossible d'avoir avec tout autre qui n'aurait pas touché , ne fût-ce que du bout des lèvres, les doctrines de la philosophie positive. Toutefois, avant de les aborder, et comme ces chevaliers qui saluaient courtoisement leur adversaire au moment de rompre leur lance sur son écu, je citerai de M. Buckle un morceau dont la touche fière m'enchante et que tout philosophe doit méditer : a Le devoir du philosophe est clair. De- « vant lui s'étend en droite ligne la carrière à parcou- « rir. Après avoir pris toutes les peines possibles pour tt constater la vérité, lorsqu'il a acquis une conclusion, « son devoir, au lieu de reculer devant elle, parce a qu'elle est désagréable ou qu'elle paraît dangereuse; « son devoir est par cela même de s'y attacher d'au- « tant plus, de la soutenir avec un zèle plus ardent si * elle est en mauvaise odeur parmi les hommes, que ra lorsqu'elle rencontre leur faveur, de la proclamer « hautement et partout, sans s'inquiéter des opinions « qu'elle blesse, ou des intérêts qu'elle menace; son « devoir enfin est de rechercher les hostilités et de tt mépriser le dédain, puisqu'il peut être sûr que, si « elle n'est pas vraie, elle périra; mais que, si elle est K vraie, elle produira un résultat final avantageux, « bien que le siècle ou le pays où elle aura paru, « puissent ne pas en jouir dès l'abord. » (t. V. p, 209).
4» Des lois de l* histoire suivant M. Buckle, M. Buckle a quatre propositions principales qu'il
considère comme les bases fondamentales de Thistoire <îe la civilisation, et qu'il faut citer textuellement ; •c 4*» Les progrès du genre humain dépendent du succe ces des investigations dans les lois des phénomènes « de la nature et de la proportion dans laquelle se ré- « pand la connaissance de ces lois ; 2^ avant que cette « investigation puisse commencer, il faut que Tesprit «c de doute soit né, et que, venant d'abord en aide aux c< investigations, il en soit aidé ensuite ; 3^ les décou- <c vertes ainsi obtenues accroissent l'influence des véce rites intellectuelles, et diminuent, relativement, non « absolument, les vérités morales; car les vérités mo- « raies, ne pouvant devenir aussi nombreuses, sont c( plus stationnaires que les vérités intellectuelles; 4° le c< grand ennemi de ce mouvement, et, par conséquent, ft le grand ennemi de la civilisation, c'est l'esprit proa tecteur, je veux dire l'idée que la société ne peut « prospérer si l'État et l'Église ne guident et ne pro- « tégent nos moindres pas dans les affaires de la vie : « l'Etat enseignant aux hommes ce qu'ils doivent faire, « l'Église leur enseignant ce qu'ils doivent croire. » (T.IV, p. i.)
La loi fondamentale de l'histoire, celle qui en constitue la philosophie, est la loi d'évolution. Quand on examine comment s'est fait le savoir humain^ c'est-àdire comment chaque science est parvenue à établir des doctrines ou lois dans l'ordre astronomique et physique, dans l'ordre chimique, dans l'ordre biologique, on reconnaît que toutes ont, à l'origine, reçu leur première institution de conceptions fictives qu'on nomme théoiogiques; que, plus tard et au fur et à mesure, il s'estmêlé une forte proportion de conceptions rationnelles qu'on nomme métaphysiques; et qu'enfin, éliminant successivement ce double échafaudage provi-
soire, elles sont arrivées les unes après les autres aux conceptions purement réelles qu'on nomme positives. Ceci, qui est un fait, non une hypothèse, s'étend de soi-même à l'histoire; dès que M. Comte l'aperçut dans chaque science, il l'aperçut aussitôt dans le changement des sociétés. C'est, comme on sait, ce qu'il a nommé la loi des trois états, théologique, métaphysique, positit
Ce point ainsi posé, manifestement les propositions de M. Buckle, sans contredire formellement celles de M. Comte, ont, de parti pris, une visée moins haute. Examinons-les l'une après l'autre.
Le progrès du genre humain dépend, dit M. Buckle, du succès des investigations dans les lois de la nature. Cette proposition, qui n'aurait jamais pu naître dans les temps anciens, absolument étrangère au Discours de Bossuet sur l'histoire universelle, et formulée avec tant de force et d'éclat par Condorcet dans son célèbre Essaie n'est pourtant vraie qu'incomplètement. Et c'est seulement depuis la grande conception d'Auguste Comte que l'insuffisance, en tant que conception générale, en devient tellement ap{)arente que, sans qu'il soit besoin d'aucune démonstration, il suffit de rapprocher les termes pour s'en convaincre. Le progrès du genre humain dans l'investigation des lois de la nature n'est pas autre chose que ce que M. Comte a dénommé le passage à l'état positif. Or, l'état positif est un terrain postérieur, pour me servir du langage géologique, qui repose sur des couches plus anciennes et plus profondes ; ces couches sont l'état métaphysique et l'état théologique. Le progrès du genre humain a donc dépendu de trois facteurs, et non d'un seul ; et, quand on en parle au point de vue philosophique, il faut réintégrer les deux plus anciens, si l'on veut conaprendre le plus moderne. Car, dans toute évolution.
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les derniers termes, n'existant que par les premiers termes, ne sont non plus intelligibles que par eux.
C'est une observation de même genre que suggère la seconde proposition. Elle a besoin, comme la première, de restriction et d'amendement. Que Tesprit de doute soit la condition nécessaire de Tinvestigation dans les lois de la nature, est un dire qui n'a pas des soutiens suffisants dans les faits. Cela n'est constant ni pour les individus ni pour les époques. Consultez en effet vos souvenirs, et aussitôt vous allez voir apparaître dans votre mémoire les noms d'hommes illustres qui ont fait de grandes découvertes dans l'investigation des lois naturelles, et desquelles l'esprit de doute ne s'est pas approché. Nous n'avons point assez de documents pour savoir si Hipparque et Archimède étaient de bons païens, pratiquant dévotement le culte de Jupiter et de Minerve ; mais Galien, si érainent dans Tanatomie et dans la physiologie, n'avait aucunement secoué la foi païenne de ses pères. Quant aux temps chrétiens, les exemples sont très-nombreux : Descartes était un sincère catholique; Newton et Haller étaient de sincères protestants; prenez les Éloges de Fontenelle, pour ne citer que ce livre-là, et vous trouverez bon nombre d'hommes renommés dans les différentes branches des sciences naturelles, et pieusement soumis à tous les dogmes de la foi. Beaucoup de ceux qui, dans le dixseptième siècle, ont inconsciemment porté à la théologie les coups les plus rudes et les plus irrémédiables, ont eu les croyances théologiques. On fut longtemps sans apercevoir combien il est dangereux pour l'antique foi de remplacer la main de Jéhovah par la gravitation et le tonnerre divin par l'électricité.
Ces exemples suffisent à prouver que l'investigation des lois naturelles et le scepticisme théologique ne sont
pas nécessairement liés quant aux individus. Ils ne le sont pas davantage quant aux époques. Les époques les plus sincèrement théologiques n'ont pas renoncé pour cela à l'investigation de la nature. Je citerai pour exemple le moyen âge; sans doute, cette investigation fut petite et proportionnée aux facultés du temps; pourtant personne ne peut méconnaître ni la hardiesse des spéculations alchimiques, ni Fimportance des découvertes qui se produisirent dans ce domaine, ni la voie qui mena Falchimie à la chimie. C'est qu'en effet l'étude des phénomènes ne provient pas du doute à l'endroit des croyances théo logiques; elle procède directement d'une curiosité instinctive qui, à mesure qu'elle se développe par le travail et par le succès, prend un caractère d'amour du vrai et de passion.
Et ici on touche du doigt la cause de la méprise de M. Buckle. Il n'a pas distingué l'esprit positif de l'esprit métaphysique : l'esprit positif, c'est à lui qu'appartient l'investigation des phénomènes naturels; l'esprit métaphysique, c'est à lui qu'appartient le doute suscité contre les diverses religions qui ont occupé le monde civilisé. Sans doute, l'esprit métaphysique s'est aidé, suivant les temps, des découvertes diverses que faisait l'esprit positif; mais celui-ci, toujours particulier, ne pouvait prendre le rôle de contrôleur de la théologie que prit celui-là, toujours général. Même dans rinde et dans la civilisation brahmanique où l'esprit positif ne s'éleva jamais au-dessus du moindre degré, l'esprit métaphysique n'en construisit pas moins des systèmes équivalents à ceux de la Grèce et de l'Occident. En détinitive, la métaphysique a été le grand ministre du contrôle et du scepticisme à l'endroit de la théologie; la métaphysique, puissante et honorée, alors qu'il s'agissait de transporter l'esprit humain da
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point de vue de Tautorité surnaturelle au point de vue de l'autorité subjective ; mais devenue inutile et creuse aujourd'hui que Tesprit positif, embrassant tout le savoir, ne laisse plus de place ni aux conceptions fictives du premier âge de Thumanité ni aux conceptions ra« tionnelles du second âge.
La troisième proposition de M. Buckie est relative au rapport entre les vérités intellectuelles et les vérités morales, celles-ci étant, suivant lui, plus stationnaires que celles-là. Ceci n'est pas le vrai rapport; et, pour le bien entendre, il faut demander quelques éclaircissements, tant à Thistoire qu'à la physiologie psychique. Au point de vue qui nous occupe ici, le diagramme du développement de la civilisation peut être ainsi figuré : première période, probablement immensément longue, dans laquelle Thomme primitif pourvoit à ses besoins, crée des outils, arrange des cavernes pour sa demeure, dispose des pilotis dans les lacs et les fleuves, taille des silex, façonne des poteries, allume et entretient le feu ; je la nommerai période industrielle, si Ton veut bien donner le nom d'industrie à ces grossiers et chétifs essais d'esprits et de mains également inexercés; de cet état, nous avons les documents dans les reliques de Fhomme fossile et préhistorique. La seconde période, prodigieusement longue aussi, quoique moins longue sans doute, est celle où les religions se développent dans le genre humain; alors, les arts industriels ont acquis un haut point de perfection; ils assurent pleinement la vie et l'embellissent; et c'est sur ce fondement que s'élèvent les grandes religions du monde ancien, dont le type le plus grandiose se montre dans l'Egypte, avec son sacerdoce, ses pharaons, ses guerriers, ses hiéroglyphes et ses p3rramides ; à cette phase, je donnerai le nom de
période morale, si par là on veut se borner à entendre la culture de l'amour, du respect et de la crainte, sentiments inhérents à toutes les religions. De même qu'au sein de la période industrielle avait apparu la période morale, de même au sein de la période morale apparaît la période intellectuelle; celle-ci, en comparaison des deux autres, n'a qu'un passé fort court, mais, en revanche, un immense avenir lui est ouvert; la science, car c'est d'elle qu'il s'agit, renouvelle d'une main le domaine industriel, de l'autre porte la lumière dans le domaine moral. Telle est la constitution de Tesprit humain que le vrai en est le point culminant; le vrai, qui ensuite sert à tout.
Il s'en faut que toutes les races humaines et, dans le sein d'une même race, toutes les tribus aient monté cette même échelle. Parmi les sociétés, quelques-unes sont restées au premier échelon; beaucoup n'ont pas dépassé le second; et le moindre nombre entre elles ont atteint le troisième. D'où proviennent ces inégalités? Pour ce que j'ai à en dire ici, elles sont toutes contenues, d'une part dans la race, le climat et les heureuses conjonctures; d'autre part dans le géni^ individuel qui découvre le bon, le beau, le vrai, et l'incorpore aux destinées historiques de l'humanité.
Ce diagramme, on le remarquera, ne souffre point d'intervention. Jamais l'humanité n'a commencé par chercher et trouver les théories de l'analyse mathématique, les lois qui régissent le monde astronomique, les subtils phénomènes du calorique, de rélectricité et de la lumière, les combinaisons plus subtiles encore qui unissent les éléments entre eux, enfin, ce qui est le plus subtil de tout, le tissu de la trame qui fait l'organisation et la vie ; toujours elle a commencé par les arts qui sont nécessaires à son existence; puis elle a
passé aux conceptions religieuses, et finalement aux conceptions scientifiques. C'est par cette évolution que l'homme physiologique, c'est-à-dire l'homme encore sans acquisition matérielle, morale et intellectuelle, est devenu l'homme historique.
Le dire de l'histoire, il faut le corroborer par le dire de la physiologie psychique.
La physiologie psychique établit non-seulement que les facultés égoïstes et les facultés altruistes ' ont un même siège dans le cerveau, mais encore que les facultés intellectuelles résident dans le même lieu anatomique que ces deux groupes. On va voir de quelle importance est cette condition organique dans l'évolution de l'histoire.
Avant de tirer les conséquences qui en découlent, définissons ce qu'est, au point de vue psychique, une religion. Les religions, au moins dans le sens que ce terme a eu jusqu'ici, c'est-à-dire un culte rendu à des êtres surnaturels dont la puissance embrasse le ciel et la terre, les religions, dis-je, forment un grand domaine que s'ouvrirent les principales facultés affectives de rhomme. C*est un altruisme appliqué, sans doute, à des objets inconnus de l'expérience et connus seulement de la foi successive des siècles et des peuples» mais exercé pendant de longs âges au profit d'une amélioration réelle bien que partielle de l'âme humaine.
Munis de ces remarques, reprenons le diagramme de notre évolution. Au premier et plus bas degré, la satisfaction des besoins engendre une industrie qui va se perfectionnant, et qui oblige l'homme à de continuels efforts cérébraux. Sous cette éducation , son cerveau
1. M. Ck)mte donne le nom d'altruisme (d'où altruiste) à Ten^ BcmMe des sentiments affectifs. C'est l'opposé de l'égoYsme.
se fait meilleur; et, par la connexité anatomique des facultés égoïstes avec les facultés altruistes, naissent des besoins moraux qui, prenant la forme sociale commandée par le temps et le degré de développement, deviennent des religions. Cet altruisme ainsi formé s'étend à toute l'existence humaine, et se purifie de degré en degré, exerçant & son tour une heureuse influence sur les facultés intellectuelles dont il est anatomiquement si voisin. Et, en effet, c'est au sein des grandes théologies de l'antiquité qu'ont été jetés les fondements des vérités intellectuelles et du savoir positif.
Là ne s'est pas arrêté Tenchainement de ces actions et réactions nées psychiquement de la résidence des diverses facultés dans la même partie du cerveau. Les facultés intellectuelles, ayant pris possession d^ellesmêmes et de la civilisation, ont exercé leur influence sur les facultés affectives ; et c'est ainsi que les sociétés modernes, en devenant plus éclairées, sont devenues meilleures, plus humaines et plus équitables. Je ne dédaignerai pas de noter non plus que de la sorte, même dans la satisfaction des facultés égoïstes, les moins perfectibles de toutes, il s'est produit une amélioration sous forme de propreté, de goût et d'élégance.
Quant à la quatrième proposition de M. Buckie, à savoir que Tesprit protecteur,c'est-à-dire TËtat enseignant aux hommes ce qu'ils doivent croire, est l'ennemi capital du progrès de civilisation, il est à peine besoin de remarquer que, bien loin d'êlre une loi, cette proposition n'est qu'un cas particulier, propre à certaines phases du développement. A vrai dire, elle s'applique surtout à celle que nous parcourons depuis la Réforme, et où la compression du libre examen est le but de la rétrogradation, et son incompressibilité l'arme de la révolution. Mais, cette lutte, les époques organiques ne la
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connaissent pas ; elle a été ignorée du moyen âge, elle l'a été plus anciennement du polythéisme en sa fleur, et elle le sera du régime positif; non, sans doute, que l^examen ait été supprimé alors, ou qu'il doive Tétre un jour ; mais c'est qu'il portait dans ces périodes passées et qu'il portera dans la période future, sur les conséquences et non sur les principes. Discuter non les principes, mais les conséquences, tel est le caractère des époques organiques.
Après avoir généralisé de cette sorte, M. Buckle généralise d'une autre : « En considérant, dit-il, dans son « entier, Thistoire du monde,la tendance a été, en Eu« « rope, de subordonner la nature à l'homme; hors de <f l'Europe, de subordonner l'homme à la nature. Il y « a plusieurs exceptions à ce principe dans les pays € barbares ; mais dans les pays civilisés la règle a été <x universelle. Donc la grande division de la civilisation « en européenne et en non européenne est la base de <( la philosophie de l'histoire, puisqu'elle nous suggère « cette importante considération que, si nous voulons Cl comprendre, par exemple, l'histoire de Tlnde, nous < devons d'abord nous attacher à l'étude du monde (I extérieur, parce qu'il a eu plus d'action sur l'homme « que l'homme n'a eu d'action sur lui. Si, d'un autre « côté, nous vouions comprendre l'histoire d'un pays « tel que la France ou l'Angleterre, Thomme doit être « notre principal sujet d'étude, parce que, la nature « étant comparativement faible , chaque pas vers le (( grand progrès a augmenté la domination de Tesprit « humain sur les influences du monde extérieur (t. I, p. 171). » C'est une erreur, et il n'y a là aucune l3ase à la philosophie de l'histx^ire ; pour qtf on pût, sociologiquement, partager la civilisation en européenne et extra-européenne, il faudrait que la civili-
sation européenne fût autochthone. Or, elle ne Test pas. L'Europe tout entière était plongée dans la barbarie, c'est-à dire dans cet état ou Ton est bors de la sauvagerie sans avoir encore mis le pied dans la civilisation, quand la Ghaldée , la Phénicie, T Assyrie et, avant toutes» TËgypte brillaient de Téclat des arts et du commerce, bâtissaient de grandes villes, élevaient de splendides monuments, travaillaient les métaux, et enseignaient au reste des hommes à lire, à écrire, à compter, à mesurer. Ce fut à la bordure de TAsie, en cette Grèce moitié européenne et moitié asiatique qu'apparut la civilisation européenne, destinée à devenir la civilisation universelle ; mais le flambeau ne s'y en alluma qu'à la flamme communiquée par nos aînés de TAsie et de l'Afrique. La proposition de M. Buckle n'est donc vraie que quand on la limite à une période récente; mais alors elle fuit et se dérobe par un autre côté; car la civilisation émanée d'Europe sUmplante en Amérique, en Australie, commence à transformer l'Inde, émerveille le Japon, toutes contrées où, suivant le prétendu axiome , la nature est plus puissante que l'homme.
11 ajoute : a La découverte des lois de l'histoire de c l'Europe s'est fondue en une découverte des lois de « l'esprit humain. Ces lois mentales, quand on les aura it établies d'une manière certaine, de\iendront la base « de l'histoire de l'Europe : on regardera les lois c physiques comme étant de moindre importance, et < n'ayant d'autre résultat que de soulever des troubles a dont la force et la fréquence ont sensiblement u diminué durant plusieurs siècles. » (T. I, p. 177.) Je cite ce passage non pour le discuter à fond, mais pour y signaler en un mot l'insuffisance des points de vue généraux de M. Buckle. Il n'est pas permis de con-
fondre les lois de l'histoire avec les lois de Tesprit humain. Rien dans Fesprit humain ne montre qu'il doive y avoir une évolution historique. Cette évolution est un fait que l'on constate expérimentalement comme tous les autres faits ; mais on ne la déduit point de l'étude psychique. Puis, cette évolution étant reconnue dans son mouvement et dans la direction de ce mouvement, il est fort utile de considérer comment l'esprit humain se comporte pour cette nouvelle condition qui lui est imposée, et comment à son tour il y met ses propres conditions.
S. Des opinions thêologiques de M. Buckle.
Si je donne un tel titre à ce paragraphe, ce n'est point, on le pense bien, pour incriminer les opinions religieuses de M. Buckle, quelles qu'elles soient ; mais c est pour les connaître exactement. Cela importe du moment qu'il s'agit d'un homme qui s'occupe de la philosophie de l'histoire ; or cette philosophie présente des contradictions à tout esprit qui conserve en soi une doctrine de théologie soit révélée, soit naturelle. Et Cîela pour deux grandes raisons : la première, c'est qu'alors il est impossible de se rendre compte de la disparition de toute théologie au sein des sciences positives, du dépérissement graduel des doctrines thêologiques qui en est la conséquence, et du caractère totalement laïque que prennent les sociétés modernes ; la seconde, c'est que, en reconnaissant une doctrine théologique quelconque, on fait à l'esprit scientifique une brèche très-fâcheuse, puisque nulle part, en science^ la théologie n'est admise ni pour peu ni pour beau-
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coup. L'histoire supporte mal une telle imperfection; car, étant de toutes les sciences celle qui est la plus compliquée et la plus ardue, elle est aussi celle qui exige Fesprit le plus sévèrement scientifique.
M. Buckle répudie fortement toute accointance avec Tathéisme qui, en France, durant le xviii" siècle, joua un si grand rôle individuel et social : « Qui nie Texis- « tence de Dieu et l'immortalité de l'âme ne s'oca cupera nullement de la manière dont un culte gro&- « sier défigure ces sublimes doctrines... Aussi est-ii € rare qu'un athée sincère soit ardent controversiste. « Mais qu'il arrive, ce qui est advenu le siècle dernier € en France, qu'il arrive, dis-je, quedeshomnes d'une « grande énergie se trouvent en présence du despo- € tisme politique, ils se ceindront les reins, marche- € ront contre la tyrannie, et agiront avec d'autant « plus de vigueur que, croyant qu'il y va de leur salut € suprême, ils considéreront avant tout, que dis-je? « exclusivement leur bonheur temporel.C'est à ce point « de vue que le progrès de l'athéisme qui surgit alors « en France devient une question d'un intérêt pénible c sans doute, mais néanmoins fort grand. La date à « laquelle se produisirent ces idées corrobore pleinea ment ce que j'ai déjà dit du changement qui s'opéra « au milieu du xviii* siècle. La première œuvre impor- « tante dans laquelle elles furent proclamées fut la « célèbre Encyclopédie publiée en 1754. Avant cette « époque, des opinions aussi dégradantes, bien qu'elles « fussent parfois ébauchées en public, n'étaient pas le « fait des hommes de talent ; et dans l'état antérieur « de la société elles ne pouvaient avoir grande action « sur le siècle. Mais , durant la seconde moitié du « xviii® siècle, elles atfeclèrent toutes les parties de la « littérature française. » (T. III, p. 228.)
Un peu plus loin il continue sur le même ton : te Parmi les écrivains de second rang, Damilaville, Mat réchal, Naigeon, Toussaint furent les défenseurs « zélés de ce dogme sombre et glacial qui, afin d'étein- « dre Tespoir de la vie à venir, efface dans l'esprit de « l'homme les glorieux instincts de son immortalité. a Et, chose étrange à dire, parmi les plus hautes intel- « ligences mêmes, quelques-unes ne purent échapper a à la contagion : l'athéisme était ouvertement proie fessé par Condorcet, d'Alembert, Diderot, Helvétius, « Lalande, Laplace, Mirabeau et Saint-Lambert. Eh « quoi ! tout cela concordait si entièrement avec la disa position générale, qu'en société on faisait parade de « ce qui, en d'autres pays et à d'autres époques, a été <t une erreur rare et singulière, une infection excen- « trique que le malade était disposé à cacher. » (T.III, p. 231 .)
Je n'aime point ces qualifications méprisantes dont M. Buckle se sert à l'endroit des athées. Elles sont indignes d'un philosophe. Jetées par un adversaire à des adversaires, elles ne témoignent que de la disposition d'esprit de celui qui les jette, et ne touchent en rien celui à qui on les jette. Qu'importe à un catholique qu'un protestant lui reproche les superstitions de la grande Babylone, ou à un protestant qu'un catholique l'accuse d'avoir, me servant de la phrase de Bossuet, le cœur trop étroit et les entrailles trop resserrées pour reconnaître la présence du Sauveur dans l'Eucharistie? Ni le catholique ne se sent superstitieux, ni le protestant ne se sent étroit de cœur. Semblablement les athées ne se sentent ni dégradés, ni glacés. Dans ma jeunesse, j'ai vu bon nombre de ces athées du xvni» siècle. Obscurs soldats de la révolution, ils avaient combattu pour elle; vieux, sur le bord de la
tombe, pauvres pour la plupart, ils demeuraient fermes dans leurs convictions, la tête haute et le cœur chaud; certes, d'eux tous pris dans l'ensemble et sauf les exceptions, il me reste un grand souvenir. ^
Ce n'est pas que M. Buckle soit inspiré par un esprit sectaire, et voici une page contre là métaphysique éclectique et contre la théologie naturelle que je voudrais avoir écrite, et que je me donne le plaisir de transcrire : « Lorsque Napoléon, non par convictioD, « mais par calcul égoïste, tenta de rétablir le pouvoir « des principes ecclésiastiques, les hommes de lettres, u avec une honteuse servilité, abondèrent dans ses « vues ; alors un déclin signalé commença à se pro- « duire dans cet esprit d'indépendance et d'innovation a qui avait, durant cinquante ans, poussé la France à « cultiver les plus hautes études. De là provient cette cr école métaphysique qui, tout en professant de l'éloi- « gnement pour la théologie, lit alliance intime avec « elle ; école dont les vaines théories , pleines d'ap- (( parât, présentent dans leur splendeur éphémère un a contraste frappant avec les méthodes plus austères « de la génération précédente. Mais les physiologistes « français, en tant que corps, ne cessèrent de protester
« contre ce mouvement En Angleterre, où, pen-
€ dant un espace de temps considérable, Tinlluence « de Bichat se fit à peine sentir, un grand nombre de
1. La philosophie positive n'est point athée; mais elle n'est pas non plus déiste. Gomment cela, et quel moyen terme y a-t-il donc entre les deux alternatives? Le moyen terme est la confession de notre incapacité, expérimentalement démontrée, à nous faire une conception générale de l'univers qui soit autre chose qu'une hypothèse. De l'univers, nous ne savons ni s'il est éternel ou créé, ni s'il est infini ou fini, ni s'il y a un principe ou plusieurs principes, ni s'il est mû par un esprit infus ou produit par la rencontre dfis atomes.
€x physiologistes, même parmi les plus illustres, ont « montré une disposition insigne à s^allier au parti « réactionnaire ; et, non contents de déclarer la guerre « à toutes les nouveautés qu'ils ne pouvaient pas expli- « quer du premier coup, ils ont ravalé leur noble <i science à Tétat d'humble servante de la théologie « naturelle.» (T. III,p. 272.)
Que M. Buckle soit chrétien, on le conclut d'un passage où il félicite Rousseau de n'avoir point pris part aux attaques contre le christianisme, qui, malheureusement, dit-il, n'avaient été que trop fréquentes (t. III, p. 206); qu'il soit protestant, on le conclut d'un morceau où il veut établir la précellence de la religion protestante sur la religion catholique : « Dans Tordre nac( turel des choses, les contrées les plus civilisées a devraient toutes être protestantes, et les moins civi- « Usées devraient être catholiques. C'est ce qui a lieu a en moyenne, et c'est ce qui a induit en erreur un « grand nombre de personnes qui attribuent à l'in- € fluence du protestantisme tous les progrès modernes, (( et qui ne remarquent pas ce fait important que le « protestantisme n'avait été nullement nécessaire jus- « qu'au moment où le progrès a commencé. Mais, €i quoique, dans le cours ordinaire des choses, la « marche progressive de la réforme eût été la me- « sure et le symptôme de la marche progressive des « connaissances, cependant, en beaucoup de circon* « stances, l'autorité du gouvernement et de l'Ëglise « était une cause de confusion et déjouait le progi^ès « naturel des améliorations religieuses... Il en résulte € qu*aujourd'hui la religion nationale professée dans (( un pays n'est pas un critérium décisif de la civi- « lisation actuelle de ce pays, parce que les circon- « stances qui établirent la religion sont passées depuis
nOO DB L'HISTOIRE DE LA CIVILISATION
«( longtemps, et la religion se trouve dotée et soatenoe « simplement par la continuation delà force impolsÎTe a qui lui avait été donnée autrefois. » (T. I, p. 396.)
Je ne suis nullement disposé à reconnaître que le protestantisme soit, théologiquement, supérieur an catholicisme. Le grand corps catholique s'est formé par les mains d'une succession d'hommes très-éminents et d'assemblées très-éclairées, qui Font rendu propre i remplir son office temporaire, c'est-à-dire entretenir aa sein de la société une morale relative à une foi. Le protestantisme y a porté une main hardie; grand service qu'il a rendu au moment où il se dressa insurrectionnellement; mais il Va mutilé. Le protestantisme n'est pas une meilleure religion que le catholicisme, c'est une moindre religion, ce qui est bien différent. Il a introduit, dans le régime théologique, des atténuations qui ont formé autant de marchepieds, d'abord aux sectes rationalistes, telles que les sociniens et aux autres, puis aux libres penseurs, aux négateurs et à la science antithéologique.
Avec cette explication sur la diminution que le christianisme a subie en tombant du catholicisme au protestantisme, on admettra sans peine cet alinéa que j'emprunte à M. Buckle : « Les Écossais et les Suédois, (( et on pourrait leur adjoindre quelques-uns des can- « tons suisses, sont moins civilisés que les Français, et « sont par conséquent plus superstitieux. Gela étant le « cas, il n'y a que peu d'avantages pour eux à avoir t< une religion meilleure que celle des Français; il y a a peu d'avantage pour eux à avoir adopté, il y a trois « siècles, par suite de circonstances qui n'existent plus (( depuis longtemps, une croyance qu'ils ne conservent « que par la force de l'habitude et par Pinfluence de f la tradition, n (T. I, p. 299.)
EN ANGLETERRE. oOl
Jusqu'à l'époque de la révolution française, qui, résolument antithéologique , tourna un nouveau feuillet dans la vie des sociétés, la tolérance fut beaucoup plus grande chez les protestants que chez les catholiques. Mais, M. Buckle lui-même le remarque, cela fut dû non & la supériorité d'un régime théologique sur l'autre, mais à la supériorité des circonstances qui formaient la condition de la réformation : « C'est là (l'intolérance « des protestants de France) un des nombreux exem- « pies qui prouvent combien est superficielle l'opinion « des écrivains qui croient que la religion protestante te est nécessairement plus tolérante que la catholique. « Si ceux qui adoptent cette opinion avaient pris la « peine d'étudier l'histoire de l'Europe aux sources « primitives, ils eussent appris que l'esprit libéral de a toutes les sectes ne dépend nullement de leur doca trine avouée, mais des circonstances dans lesquelles « elles sont placées, et de la somme d'autorité que poste sède leur clergé. La religion protestante est en g^a néral plus tolérante que la religion catholique, seu- < lement parce que les événements qui ont donné « naissance au protestantisme ont en même temps « donné plus d'essor à l'intelligence, et affaibli par <c conséquent le pouvoir du clergé. » (T. Il, p. 239.)
L'intolérance et le bigotisme sont frères. Nous connaissions le bigotisme catholique par l'Espagne ; voici une description de main de maître du bigotisme calviniste : «Hélas! qu'en résultera-t- il (de l'état théolo- « gique de l'Ecosse)? que par tout le pays circulent un <i esprit aigre et fanatique, l'aversion pour toute gaîté « innocente, une certaine disposition à limiter le plai- « sir d'autrui, le désir ardent de s'enquérir des opinions « de ses semblables et de s'en mêler; bref, une intolé- « rance telle qu'on ne trouvera pas la pareille ailleurs;
« tandis qu'au sein de cette lourde atmosphère fleurit « une croyance nationale, sombre et austère au su- « préme degré, croyance pleine de soupçons, de meu naces et d'horreurs de toute espèce, qui se complaît à c proclamer aux hommes que ce ne sont que des malfi heureux et des misérables, à leur psalmodier com- € bien peu d'entre eux seront sauvés, et quelle im- 4 mense majorité est réservée fatalement au supplice « éternel, indescriptible, terrible I » (T. V, p. 343.) Vraiment, cela m'a rappelé certains sermons de fiossuet, qui ne sont pas plus charitables.
De tous ces passages il résulte que M. Buckle est déiste, chrétien, protestant. Au reste, il marque avec quelques nuances de plus son credo dans ces lignes-ci: «( Ce grand changement dans nos opinions (ne plus < admettre rien de surnaturel) est fatal à la théologie, a mais il rend service à la religion; car, grâce à lui, la t science, au lieu d'être ennemie delà religion, devient c son amie. La religion de chaque individu est en € proportion de la lumière intérieure dont il est doué. « Elle prend donc des formes dilTérentes dans les dif- « férents caractères, et ne peut jamais être soumise à (f une loi commune et arbitraire. Mais la théologie, « prétendant à une autorité complète sur tous les es- € prits et refusant d'admettre leur divergence essen- « tielle, veut les soumettre tous à une croyance unique, f et établir un seul type de vérité absolue par lequel « elle éprouve les opinions de chaque individu, coo* « damnant présomptueusement tous ceux qui s*éloi- € gnent de ce type unique. > (T. V, p. 353.)
Voilà une tirade qui, dans ce temps d'intermédiaires convictions, fait la fortune d'un livre. En effet, quoi de plus libéral que d'éliminer la théologie? Quoi de plus conservateur que de mettre en sauvegarde la religion?
On plaît à la raison et à l'esprit nouveau, à qui pèsent le miracle et le surnaturel; on plaît aussi au sentiment et à l'esprit anciens, qui se croient abandonnés s'ils ne voient pour les soutenir que les lois de la nature. Ces choses-là ne sont pas moins bienvenues de ce côté-ci du détroit que de l'autre; nous en voyons bon nombre d'exemples. Non certes que j'accuse M. Buckle d'avoir cherché la faveur et les applaudissements en accommodant sa pensée à un calcul. Mais, sa manière de voir étant celle du milieu où il vivait, il a été agréable sans y viser, et aussi sans s'apercevoir qu'il s'impliquait en des contradictions. Reconnaître une intelligence, cause suprême de tout (t. V, p. 231), qu'est-ce autre chose que faire de la théologie, et même de la théologie naturelle, pour laquelle naguère il montrait un si grand dédain, reprochant à la physiologie anglaise de s'être dégradée en la servant?
A cette profession de foi, dirai-je déiste ou protestante, il faut ajouter que M. Buckle est un adversaire déclaré du surnaturel dans la science, dans l'histoire, partout ; < Après avoir reconnu que la condition de c( l'univers matériel, à tout moment donné, est simplece ment le résultat de tout ce qui est arrivé à tous les « moments qui ont précédé, et que le plus léger « trouble dérangerait tellement le plan général, que « l'anarchie en deviendrait inévitable; après avoir « ainsi constaté que distraire de la masse totale le « moindre de ses fragments, ce serait, en ébranlant la « structure, condamner le tout à une ruine commune; « après avoir ainsi admis l'accord des différentes parce ties, et reconnu également, dans la beauté même et « l'achèvement parfait du dessin, la meilleure preuve « que le cours n'en a jamais été interrompu par le di- « vin architecte qui l'a appelé à l'existence, et dans
a romniscience duquel le plan et la suite du plan ré- « sident avec une telle clarté, avec une telle certitude « infaillible, que pas une pierre de ce superbe et haru monieux édifice n*a été touchée depuis que son fon- V dément fut posé; après avoir considéré tout cela, « dis-je, en nous élevant jusqu'à ce faîte, jusqu'à cette « hauteur de pensée, assurément nous avançons vers « les horizons nouveaux qu'il sera donné à une autre « postérité de contempler dans toute leur splendeur. « Dès lors la hauteur de vues acquises fera à jamais « rejeter le dogme antique et éminemment irréligieux « de rintervention surnaturelle, qui, engendré par là (( superstition, nourri par l'ignorance, et vivace de <t nos jours, témoigne de Tétat encore primitif de nos <^ lumières et de Fendurcissement de nos préjugés, i (T. V, p. 224.)
Si j'avais à discuter cette page au point de vue philosophique, je montrerais sans grande peine qu'elle n'est qu'un tissu d'assertions métaphysiques sans aucun fondement positif. Que le surnaturel n'ait point de réalité, nous ne le savons pas rationnellement ; nous ne le savons qu'expérimentalement. Ce n'est point une déduction de quelque principe supérieur inné en notre esprit; c'est une induction formée par l'enquête générale que la science positive a instituée dans tout le domaine à nous accessible. Je l'ai dit bien des fois, mais je ne saurais trop le redire, nous ignorons absolument les intentions de la nature, les fins de la nature, l'accord de lanature, leplan delanature, les bornes de la nature, l'immensité de la nature. Mais ce n'est pas à l'expérience que M. Buckle demande la preuve de son dire, c'est, qui le croirait après sa sortie contre la théologie? c'est à un arfçument purement théologique, à la prescience divine: «Il est temps que l'histoire de l'humanité
« cesse d'être tourmentée par ce qui doit sembler une
« futilité notoire aux hommes qui sont imbus de Tes-
« prit scientifique. De deux choses Tune : niez Tomni-
« science du Créateur, ou bien admettez cette omni-
« science. Si vous la niez, vous niez, ce qui est, du
« moins dans mon opinion, une vérité fondamentale,
« et sur ce sujet il ne peut y avoir aucune sympathie
a entre nous. Mais, si vous admettez Tomniscience de
« Dieu, gardez-vous de diffamer ce que vous prétendez
« défendre. Car, lorsque vous proclamez ce qu'on ap-
« pelle le gouvernement moral du monde, vous calom-
« niez Fomniscience, en ce sens que vous déclarez que
« le mécanisme de tout l'univers, y compris les actions
« de la nature et de l'homme, mécanisme dont le plan
« appartient à la sagesse infinie, n'est pas à la hauteur
« de ses fonctions, à moins que cette même sagesse
« n'intervienne de temps en temps. De fait, vous pro-
€ clamez ou que Tomniscience s'est trompée, ou
« qu'elle a échoué. » (T. V, p. 357.)
Bien que toujours disposé à laisser les discussions
théoiogiques se débattre entre elles, et tomber de leur
propre poids dans l'incohérence, il n'est pas inutile de
prendre, dans leurs propres difficultés, les philosophes
qui théologisent. Celui-ci déclare que l'intelligence
créatrice et souveraine est omnipotente et omnisciente,
de manière que le plus léger trouble dérangerait le
plan général; et après cette déclaration il met à notre
charge notre ignorance, nos folies et nos vices : « Au
€ point de vue scientifique, les calamités qui affligent
« le monde sont le résultat de l'ignorance de l'homme,
c et non de l'intervention divine. 11 ne faut donc pas
tt attribuer à Dieu ce qui est dû à notre propre folie, à
« nos propres vices. Il ne faut pas calomnier l'Être su-
« prême, essence de toute sagesse et de toute miséri-
« corde, en lui imputant les misérables passions qui € nous agitent, en le croyant capable de fureur, de ja- « lousie et de vengeance, et en supposant que sa seule c joie est d'aggraver les souffrances de rhumanité, et « de rendre plus poignantes encore les misères de la « race humaine. » (T. V, p. 274.) L'omnipotence et Tomniscience embrassent nos vices , nos crimes , nos malheurs; comment, dans Thypothèse de cette double prédétermination, en serions-nous responsables?
J'abandonne à elles-mêmes les contradictions de sa théologie, et j'ignore s'il concilie Fimmuabilité des lois naturelles, notion expérimentale sans valeur absolue, avec la toute-puissance divine et la prescience suprême, notions absolues sans valeur expérimentale. Mais ce que je n'ignore pas, c'est que, tandis que le principe de l'immuabilité des lois naturelles est le résultat de l'expérience, l'expérience, interrogée de quelque façon que ce soit, a toujours répondu qu'il ne lui était donné d'atteindre nulle part le suprême et l'absolu. Quoi qu'on veuille et quoi qu'on fasse, la science n'est pas autre chose que l'expérience généralisée, et la philosophie, pas autre chose que la généralisation de la science.