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XI

DE L’ANCIEN ORIENT

MANUEL D’HISTOIRE ANCIENNE DE l’ORIENT JUSQU’AUX CUERRES MÉDIQUES, PAR FRANÇOIS LENOUMANT.

Préambule.

Qu’entend-on par ancien Orient au sens que le prend M. François Lenormant? On entend un groupe de contrées liées entre elles par d’étroits rapports, bien qu’elles ne soient pas toutes asiatiques,; à savoir l’Égypte, l’Assyrie, la Phénicie, la Judée, la Médie et la Perse. Ce groupe est le premier civilisé: il rayonne beaucoup, surtout vers l’Occident ; il y porte l’écriture, les poids et mesures, différents arts, et des notions rudimentaires de sciences.

Depuis une quarantaine d’années, l’histoire si importante de ces peuples antiques a été beaucoup prolongée. Mais, dira-t-on, comment se fait-il qu’on ait

t. ia Philosophie positive, mai- jüiii 18G9.

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donné des suppléments aux annales déjà connues? Est-ce que Rollin n’a pas résumé d’une façon satisfaisante tous les documents que nous a transmis l’antiquité? Oui, Rollin a résumé consciencieusement les livres conservés, et ce n’est pas de ce coté que sont venues les nouvelles lumières. Elle ont été fournies non par des intermédiaires, mais directement par la main de ces nations disparues.

L’histoire authentique ne se prolonge qu’à l’aide de textes échelonnés dans le temps. Autrement, on n’a que des traditions qui ne remontent jamais bien haut sans se confondre et s’obscurcir. On ne peut leur accorder qu’une confiance très-limitée. Il n’en est pas de même des documents écrits. Ceux-là sont des témoins, et l’histofae ne se fait qu’à l’aide de ces témoins enchaînés les uns aux autres à travers les âges. Elle s’arrête là où ils s’arrêtent. Au delà on n’a plus qu’une histoire hypothétique, c’est-à-dire consistant en diagrammes qui représentent l’évolution de l’humanité depuis l’état le plus dénué jusqu’au premier chaînon de l’histoire effective. Et ces diagrammes dépendent toujours du plus ou moins d’avancement des doctrines sociologiques.

Le sol que nous. Français, nous habitons, est un bon exemple à citer. Nous sommes Gaulois, mais nous ne savons de notre propre histoire que ce que nous en ont appris les Grecs et les Latins. Les Gaulois n’écrivaient pas. Ils empruntèrent tardivement l’alphabet grec aux Marseillais et l’alphabet latin aux Romains, et ils s’en servirent pour graver, sur leurs médailles, des norn^ d’hommes et de localités, et, sur quelques pierres, de courtes inscriptions. C’est César qui nous raconte comment ils turent conquis; ce sont les Grecs qui nous disent que des bandes gauloises envahirent la Grèce et

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l’Asie-Mineure; ce sont des Romains qui consignent ( dans leurs annales qu’une expédition gauloise saccagea ; Rome, et que, longtemps auparavant, une population n gauloise s’était répandue sur le nord de l’Italie. Mais j; les Gaulois eux-mêmes sont muets. Comment aujour- ]j d’hui pourrions-nous apprendre quelque chose de plus 1 sur leur compte, si ce n’est par des textes, par des inscriptions que nous rendraient des fouilles heureuses? j Les druides possédaient un grand poème religieux ^ qu’ils se transmettaient de mémoire, mais qu’ils n’écri- -J valent pas. Si Ausone eût demandé à son ami le druide ' quelques fragments de ce poërne et nous les eût trans- | mis en latin, nous lui en saurions bien plus de gré que de ses vers de décadence que les manuscrits nous ont | conservés. Combien ce poème, si nous le recouvrions, reculerait pour nous l’antiquité gauloise, et quel grand prolongement en recevrait l’histoire de nos aïeux I

Ce qu’on ne peut espérer pour les Gaulois s’est effectué pour les Égyptiens et les Assyriens. Des pièces d’écriture qui n’avaient jamais été lues depuis l’antiquité l’ont été de nos jours. On a touché, sans l’intermédiaire des Grecs, ces vieilles civilisations; et ce qu’ils : nous avaient dit, on l’a confirmé, rectifié, étendu. '

Peu de temps avant que l’archéologie de l’histoire eût retiré de l’oubli tant de pages notables, une autre | archéologie, -relative à des temps encore plus anciens, j avait, du sein de la terre, tiré des documents positifs j| sur les phases de la vie., documents inattendus qui vinrent faire esclandre d’abord, révolution ensuite au milieu des anciennes opinions. Cette découverte des ,s biologistes ne fut pas sans iniluence sur celle des lin- i‘ guistes; elle leur apprit la puissance des rapports et : des comparaisons, et aiguisa leur désir de s’enloncer,

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eux aussi, dans l’antiquité inconnue et l’histoire oubliée.

Du reste, les deux recherches ont concouru dans leur résultat général. Tandis que la paléontologie allongeait prodigieusement les temps, et, en les allongeant, montrait, dans les êtres, des périodes successives et, à mesure qu’on marchait vers les origines, un décroissement de complication organique, l’archéologie, qui, elle aussi, allongeait l’iiistoire, ne l’intervertissait pas, et ne mettait à l’aurore de la civilisation que des civilisations habiles dans les arts, faibles dans la science.

Champollion fut le Cuvier des hiéroglyphes égyptiens. Depuis longtemps la pelle des ouvriers rejetait des débris osseux; et plus d’un naturaliste, Buffon entre autres et Camper, déclara que ces ossements avaient appartenu à des espèces perdues; mais ce fut Cuvier qui généralisa l’aperçu, en fit une doctrine et traça d’une main assurée les linéaments de la paléontologie. De même, pour l’Égypte, la valeur phonétique de plus d’un hiéroglyphe avait été déterminée à l’aide des noms propres; on avait démontré que le copte, langue sue, était le représentant de Tancien égyptien, langue ignorée; ce fut à ce point que Champollion généralisa la lecture des signes hiéroglyphiques, y trouva les mots qu’ils représentent, et ébaucha les traductions que depuis lui on augmente et perfectionne tous les jours. De là sont sorties des listes de rois, des récits de conquêtes, des rituels; et Ton a entendu de la bouche de Sésostris le bulletin de ses victoires.

Semblable a été le traitement du cunéiforme. Il y avait, près des ruines de la splendide Persépolis, des tombeaux et des inscriptions. C’étaient ceux, on le sait maintenant, de Cyrus, de Darius, de Xer.xès. On ignorait, et ce que valaient les caractères de ce singulier

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alphabet, et en quelle langue les inscriptions étaient écrites. Mais, là aussi, les noms propres mirent sur la voie; en comparant les inscriptions entre elles, on reconnut des groupes identiques disposés les uns par rappoi't aux autres, de manière à indiquer des filiations. On y chercha Darius et Xerxès, et l’on obtint ainsi la connaissance de quelques lettres. On en était là, quand Eugène Burnouf, qui, à ce moment, s’occupait beaucoup du Zend-Avesta, pensa que c’était en la langue de ce livre que devaient être rédigées les inscriptions, puisqu’on était dans la capitale des Perses, et que la langue du Zend-Avesta est perse. La conjecture était bonne ; aussitôt la porte du mystère s’ouvrit; Burnouf détermina les lettres l’une par l’autre, il lut les mots, il comprit la grammaire. On traduisit les épitaphes des rois et cette vaste inscription d’un millier de lignes où Darius, fils d’Hystaspe, raconte son règne.

Mais les Perses sont relativement modernes. A côté de ce cunéiforme si heureusement lu, s’en dressait un autre beaucoup plus ancien ; car on le trouvait à Babylone, et les ruines de Ninive, que M. Botta, unissant un renom propre au renom paternel, a retrouvées, en fournirent d’innombrables échantillons. Celui-là résista longtemps, avec obstination, à toutes les tentatives; mais enün, vaincu, il a laissé voir sous son extrême et bizarre complication une langue sémitique. Les Assyriens ont beaucoup écrit sur la brique; et maintenant, en regard de pièces émanées des Pharaons, on peut mettre des pièces provenant des puissants monarques de Ninive et de Babylone.

Tout le monde s’intéresse à ces découvertes de l’érudition, comme tout le monde s’intéresse aux découvertes de la paléontologie. Mais, au milieu de la curio-

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site générale, la philosophie positive y a sa curiosité particulière. On sait qu’elle ne s’est constituée et qu’elle n’a pu se constituer, que quand une doctrine positive de l’histoire y a montré la subordination à une loi d’évolution; ce qui a complété et clos le système des lois qui régissent le monde, et qui sont la transformation positive de la notion de providence. Mais cette doctrine de l’histoire, suffisante pour les premiers besoins de la philosophie, n’est pourtant encore qu’une ébauche grandiose ouverte à tous les travaux. Il lui importe beaucoup que la série soit prolongée dans l’antiquité; car par là elle gagne en consistance, c’est-à-dire en vérification expérimentale. Là où l’on rencontre les hiéroglyphes, là sont^les plus vieilles archives; car, l’hiéroglyphe étant la première écriture et la transformation directe de la représentation effective des objets par le dessin, il n’y a plus d’annales au delà, plus de documents, plus d’histoire proprement dite, rien que des vestiges laissés par les hommes qui ne savaient pas écrire. Il a existé, sans doute, plusieurs foyers de civilisation qui se sont éteints ou qui n’ont point abouti; mais celui qui a éclipsé tous les autres, et qui est en train de les absorber, remonte, par une transmission directe, au foyer des bords de l’Euphrate, du Tigre et du Nil.

Une critique.

Je commence par la critique, je viendrai ensuite à la louange. La louange portera sur la connaissance des faits, la mise en œuvre des matériaux, et le service rendu en transformant des documents d’érudition en

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pages d’histoire. La critique est dirigée contre une erreur de méthode qui consiste à confondre ensemble riiistoire et la théologie, à introduire l’une là où l’autre doit seule régner. Pour le croyant, la théologie vaut plus que l’histoire; pour celui qui ne croit pas à l’inspiration des livres dits sacrés, elle vaut moins; ni dans l’un ni dans l’autre cas, elle n’y est équivalente.

M. François Lenormant est chrétien. « Je suis chré- « tien, dit-il, et je le proclame hautement. Mais ma foi « ne s’effraye d’aucune des découvertes de la critique, « quand elles sont vraies. Fils soumis de l’Église dans i( toutes les choses nécessaires, je n’en revendique « qu’avec plus d’ardeur les droits de la liberté scien- (I tilique. Et par cela môme que je suis chrétien, je me « regarde comme étant plus complètement dans le « sens et l’esprit de la science, que ceux qui ont le « malheur de ne pas posséder la foi [Préface^ p. xviii). » Je n’ai pas l’habitude de rétorquer les paroles, et je ne plaindrai pas ceux qui ont le malheur d’avoir sur les yeux le bandeau des croyances théologiques. Je sais qu’il est des chrétiens, des juifs, des mahométans, des sectateurs de Zoroastre, des adorateurs de Brahma ou de Bouddha; et je respecte tous les sanctuaires où les humains, selon l’état de leur esprit et de leur cœur, trouvent édification, direction, consolation. Mais, dorénavant, les conceptions qui régnent dans ces sanctuaires n’en peuvent plus sortir pour se mêler à la construction de la science positive; là est un idéal tout différent de l’idéal Ihéologique : là se forment des sanctuaires où se satisfont des myriades d’esprits devenus étrangers aux conceptions antiques.

Donc, voici ce que je reproche à M. François Lenormant. Cette plus vieille histoire de l’Orient qui fait l’objet de son livrCa il la commence par les Juifs, aux-

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queb i donne la priorité sur les Égyptiens; et ces ai)!'- 3 des Juifs, il les fait précéder de l’histoire de la

'T . on d’Adam et d’Ève, du déluge universel, deNoé ; ses enfants, delà tour de Babel et de la dispersion <!• peuples. Un pareil arrangement est ou tliéologique CO historique: s’il est théologique, M. François Lenormant n’a travaillé que pour les Juifs et les chrétiens; il a perdu sa peine pour nous tous, qui n’admettons ni la théologie, ni le surnaturel, ni le miracle; et nous tournons du pouce les feuillets pour an’iver tout de suite aux vrais documents. S’il est historique, c’est autre chose : M. François Lenormant va me le démontrer ; et, comme personne ne refuse son assentiment aux faits et aux preuves, je vais reconnaître avec lui qu’il a suivi la disposition que lui imposait l’ordre des annales du genre humain.

Interrogeons les monuments. Le plus ancien monument juif est la Genèse. Bien qu’il ait été soumis à divers remaniements dans le cours du temps, on peut admettre qu’il remonte, en quelques-unes de ses parties du moins, jusqu’à Moïse.

Au delà de Moïse, il ne relate que des traditions; mais ces traditions, dans la mesure que comportent les traditions, sont acceptables ; ici elles nous reportent jusqu’à Abraham.

Au delà d’ Abraham il n’y a plus qu’une sèche liste de noms généalogiques sans aucune trace d’histoire, sans aucun repère où que ce soit. La dernière limite historique s’arrête donc à Abraham. On place ordinairement Abraham dix-neuf cents ans avant Jésus-Christ: soit; mais il y a en Égypte des édifices, des temples, des statues, des inscriptions, des papyrus qui dépassent de beaucoup cette antiquité; historiquement, il est certain que les Égyptiens ont la priorité sur les Hébreux.

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On pourrait dire aussi qu’ils ont la priorité même sur la partie légendaire de la Genèse; car, lorsqu’on s’en tient au comput étroit de la Vulgate, le déluge se trouve moins ancien que les plus anciens documents de l’Égypte. Mais ce n’est pas cet ordre d’argument& dont je me sers ici. Je demande qu’on me montre uîi monument quelconque, inscription, statue, livre, brique, papyrus, appartenant à Sem ou à Japliet, à Noé, à Matliusalem, à Caïn, à Adam. Il n’y en a aucun; par conséquent, tous ces personnages n’ont aucun droit de ligurer en tête d’une histoire positive ; et, par ce côté aussi, la priorité reste aux Égyptiens.

Mais cette histoire, assurent les fidèles, est bien mieux attestée qu’elle ne le serait par ces fragiles monuments qui proviennent de main humaine ; celle-là a été écrite d’une main immortelle, et c’est elle qui mérite la première créance. Oui, sans doute, pour le chrétien qui croit à l’inspiration de la Bible, mais non pour celui qui n’y croit pas. La situation des choses est telle, qu’entre ces deux personnes il faut trouver un terrain commun. Or, il n’est plus douteux que ce terrain commun est déterminé par la critique, qui n’admet pour la crédibilité de l’histoire que les monuments, comprenant par ce mot tout ce qui est contemporain d'une époque. Et ce terrain commun n’appartient pas seulement à l’histoire, il se trouve dans toutes les sciences positives. L’astronome croyant, qui reconnaît l’inspiration de la Bible, peut se faire les idées qu’il veut des miracles astronomiques qui y sont relatés, par exemple, l’arrêt du soleil et la rétrogradation de l’ombre; mais, quand il entrera dans son observatoire, alors il ne tiendra compte que des observations, des calculs et des lois, et se trouvera pleinement d’accord avec le plus incrédule des astronomes. L’accord

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cesserait si le moindre dogme s’introduisait dans une formule. Mais, pas plus en histoire qu’en astronomie, le moindre dogme ne peut s’introduire dans la série, qui est la formule de l’histoire.

Ceci est général et d’une grande portée dans le développement contemporain ; toute immixtion de la théologie dans la science positive est interdite. Beaucoup de gens pensent théologiquement; mais ceux-là mêmes qui pensent ainsi sont obligés, quand ils passent sur le terrain scientitique, de mettre de côté les croyances qui, partout ailleurs, sont la règle de leurs opinions et de leur conduite.

De la sorte, il s’est formé un très-vaste domaine comprenant depuis la mathématique jusqu’à l’histoire, où la pensée n’a aucun contact avec une notion quelconque de théologie ou de surnaturel. Là on ne s’habitue à ne contempler que les faits et leurs lois; faits et lois qui, je l’ai dit, sont la transformation positive des idées théologiques.

En résumé, le dogme seul place les Juifs avant les Égyptiens; mais le dogme n’a pas d’autorité en histoire; et la série doit être rétablie conformément aux monuments, qui, en cette science, sont seuls mesure de la crédibilité.

Résultats»

Rentrons donc sur le domaine historique, et d’abord payons au travail de M. Lenormant le tribut de louange qui lui est dû. L’érudition dispersée, et c’était de l’érudition dispersée que tous ces déchitfrements, ces mémoires, ces études, n’est facile ni à rassembler, ni à

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coordonner. De tels matériaux ne peuvent être mis en œuvre par le premier venu. De bonne heure initié dans les mystères du vieil Orient par son père, qui devrait être encore parmi nous M. François Lenormant, en faisant un tout de fragments, a trouvé à rendre un service et à recommander son nom.

Tandis que le dogme donnait, sur l’origine de l’humanité et sa liaison avec une intervention divine, des renseignements puisés au fonds mythologique qui est une des phases de notre évolution, l’imagination scientifique, de son côté, s'était laissé aller à une de ces hypothèses qui sont la fausse monnaie des faits. Dans le dix-huitième siècle, pour expliquer la science et la civilisation de l’antiquité et la nôtre, on mit en avant une anti(}uité disparue et plus ancienne, auteur d’un développement supérieur que nous n’avions fait que retrouver, et encore incomplètement et par fragments. Vainement cherchée, cette antiquité ne se montra dans aucune des couches que présente la superlicie de la terre; en place, on rencontra d’humbles débris d’une humanité mal aI, dépourvue

d’œuvres et de puissance.

Ceci est de l’archéologie, non de l’histoire, et une sorte de diagramme, comme j’ai dit, dans lequel on crée, par induction, des périodes, mais où il n’est possible de mettre ni événements, ni annales. L’histoire proprement dite ne commence que quand les hommes ont trouvé l’art de noter, en des mémoriaux, leur passage successif et ont écrit ce que la postérité pût lire. Alors s’établit la transmission des souvenirs, l’enchaînement des dates, la chronologie humaine. Un pont

1. L’Académie des inscriptions. M. Charles Lenormant esl niorl prématurément dans un voyage en Grèce.

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est jeté sur le vaste gouffre du passé et de l’oubli; la perpétuation et la continuité apparaissent ; au-dessus d'une humanité anonyme, s’élève une humanité qui a un nom ; et, dans cette grande série, les nations, les empires, les cités, les individus, môme devenus poussière, gardent leur place, nous parlent et nous encouragent à être pour notre avenir ce qu’ils furent pour le leur.

En rejetant rudement l’hypothèse de Bailly sur les civilisations perdues, je ne veux pas dire qu’il ne s’en soit perdu aucune dans les essais rudimentaires de l’humanité. Il a pu arriver que des catastrophes telluriques, ou des maladies meurtrières, ou des conflits de tribus à tribus, aient dispersé des groupes où la vie commune et certains arts avaient reçu un commencement de concentration. Cela est possible, probable même; mais, ce qui est certain, c’est que, le grand noyau une fois formé avec l’écriture sur les bords du Nil et de l’Euphrate, il n’est plus arrivé ni ruine, nf dispersion, et que la transmission a été régulière el progressive.

On donne aujourd’hui le nom d’ancien empire à la première époque de l’iiistoire égyptienne. Cet empire comprend les six premières dynasties. La première de ces dynasties, qui commence à Menés, le fondateur, est purement traditionnelle; aucun monument n’en est resté. A la seconde on croit pouvoir attribuer le tombeau d’un haut fonctionnaire , que les fouilles de M. Mariette ont découvert dans la nécropole de Sakkarah, où se déposaient les morts de la grande cité de Memphis; puis trois statues debout, représentant un autre fonctionnaire et deux de ses fils ; elles sont au musée du Louvre. Pour la troisième dynastie, la vraisemblance devient certitude; on a découvert le tom-

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beau d’un grand officier d’un des rois. « Les représen- « tâtions de cette tombe, dit M. Lenormant, nous font « pénétrer dans la vie intime de l’époque où elle fut 0 construite. Elles nous montrent la civilisation égyp- « tienne aussi complètement organisée qu’elle l’était ti au moment de la conquête des Perses ou de celle des « Macédoniens, avec une physionomie complètement « individuelle et les marques d’une longue existence a antérieure. Les habitants de la vallée du Nil ont déjà « domestiqué toutes les espèces d’animaux utiles à « l’homme, et même certains mammifères que nous ne « connaissons plus qu’à l’état sauvage. Le bœuf, le (( chien, les palmipèdes leur fournissent le service de- « puis longtemps, et les soins des éleveurs ont su pro- <( duire de nombreuses variétés de chacune de ces « espèces. La langue égyptienne est complètement « formée avec ses caractères propres, et séparée des « autres idiomes congénères. L'écriture hiéroglyphique (' se montre à nous dans des monuments des premières « dynasties, avec toute la complication qu’elle a contt sei’vée jusqu’au dernier jour de son existence. »

La quatrième dynastie est mémorable entre toutes, car elle est l’âge des grandes pyramides. Jamais le gigantesque et le solide ne s’est produit à un pareil degré dans les œuvres humaines. Les Égyptiens, quand ils les entreprirent, ne possédaient qu’une mécanique singulièrement rudimentaire; les blocs étaient énormes; et, comme on ne disposait que de câbles et de rouleaux, on dut les traîner à force de bras sur des levées en plan incliné à la hauteur où l’on voulait les monter. En revanche, l’habileté de construction était très-grande; et il faut admirer comment les architectesde la quatrième dynastie réussirent à construire, dans une masse telle que celle .Jes pyramides, des chambres et des couloirs

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intérieurs qui, depuis tant de siècles, supportent une prodigieuse pression, sans rien perdi’e de leur régularité première et sans fléchir sur aucun point.

Non-seulement la pierre nous a conservé des inscriptions qui y sont gravées; mais même de fragiles papyrus ont traversé une antiquité si lointaine et sont arrivés jusqu’à nous. La Bibliothèque nationale possède un livre composé par un vieillard de sang royal, sous la cinquième dynastie. C’est une sorte de code de civilité, un traité de morale pratique. Entre autres préceptes, il recommande la piété liliale, et, comme la Bible, il promet une longue vie à ceux qui honorent leurs parents : a Le fils qui reçoit la parole de son père, dit le « vieillard égyptien, deviendra vieux à cause de cela... « l’obéissance d’un fils envers son père, c’est la joie... « il est cher à son père, et sa renommée est dans la « bouche des vivants qui marchent sur la terre. »

La sixième dynastie compte des victoires et des conquêtes; mais elle ne tarda pas à être en proie à de.s dissensions; et avec elle finit le premier empire, qui fut une époque d’un grand éclat. « Le spectacle qu’offre « alors l’Égypte, dit M. Mariette, est bien digne de « fixer l’attention. Quand le reste de la terre est encore « plongé dans les ténèbres de la barbarie, quand les « nations les plus illustres, qui joueront plus tard un « rôle si considérable dans les alfaires du monde, sont « encore à l’état sauvage, les rives du Nil nous appa- ' « raissent comme nourrissant un peuple sage et policé; i( et une monarchie puissante appuyée sur une formi- « dable organisation de fonctionnaires et d’employés « règle déjà les destinées de la nation. Dès que nous « l’apercevons à l’horizon des temps, la civilisation « égyptienne se montre ainsi à nous toute formée, et « les siècles à venir, si nombreux qu’ils soient, ne lui

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« apprendront presque plus rien. Au contraire, dans « une certaine mesure, l’Égypte perdra ; car, à aucune « époque, elle ne bâtira des monuments comme les « pyramides. »

Ces six premières dynasties forment une période de dix-neuf siècles; et ces dix-neuf siècles sont à cinq ou six mille ans de nous. C’est une antiquité par monuments à laquelle aucun autre peuple n’atteint.

Au delà de cette antiquité réelle, les Égyptiens prétendaient en avoir une très- longue aussi et qui contenait leur origine et leur relation avec les puissances surnaturelles et formatrices. Si le monde a été fait suivant le dire de Jéhovah, il ne l’a pas été suivant le dire d’Osiris; et, réciproquement s’il l’a été suivant le dire d’Osiris, il ne l’a pas été suivant le dire de Jéhovah. La vérité est que nous n’avons aucune connaissance de l’origine du monde, sachant seulement que la crédibilité historique n’appartient à aucune des légendes que les peuples anciens ont mises en tête de leurs histoires. Pour les infirmer, il suffit de les mettre en regard. Mais elles témoignent de la pente qui portâtes sociétés théologiques à imaginer des origines. L’homme ignorait son passé. La théologie lui en fit un d’accord avec le présent.

Au reste, les Égyptiens ne se trompaient pas, quand ils pensaient avoir derrière eux un vaste intervalle de temps. Il faut remarquer, en effet, qu’au moment où nous apprenons à les connaître, disons mieux, au moment où ils apprennent eux-mêmes à se connaître, dressant des mémoriaux et écrivant sur la pierre, il faut remarquer, dis-je, qu’alors ils ont déjà tous les arts qu’ils posséderont plus tard, leur religion, leur gouvernement, leur société, en un mot leur civilisation. Tout cela ne naquit pas en un jour. Cette ère préhistorique est un espace que nous n’avons aucun

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moyen de remplir, mais qu’on doit faire très-ctendu pour y loger tant de degrés préliminaires de développement. Et qu’on n’accuse pas les Égyptiens d avoir eu de bien courts souvenirs; ils ne sont plus longs nulle part ailleurs. Voyez les Grecs ; ils nous parlent des Héraclides, des Pélopides, de la guerre de Troie; puis ils passent bien vite à l’auteur de leur race, cet Hellen, père des Hellènes et voisin du déluge de Deucalion. Les Latins se souviennent bien moins haut que les Grecs; moins haut encore les Gaulois et les Germains : à peine a-t-on franchi quelques faits au delà de leur histoire, que l’on tombe dans l’inconnu. Vainement on fait appel à leur mémoire; ils ne savent répondre que par les légendes qu’ils ont imaginées pour satisfaire à leurs croyances. Et c’est nous aujourd’hui qui retrouvons, non pas leur histoire, mais leurs traces et leurs connexions, à l’aide de ce monument vivant qu’ils portent avec eux, je veux dire leur idiome, qui, lui, avait vraiment derrière soi une longue tradition.

En arrivant aux limites de l’histoire égyptienne, nous arrivons aux limites mêmes de l’histoire générale, à l’hiéroglyphe et au bord du temps où naissent les annales avec l’écriture. Cette vieille société, si fortement cimentée par la monarchie et par la théocratie, a-t-elle échappé aux événements perturbateurs qui ont été si souvent le lot des sociétés subséquentes? En aucune façon. L’ancien empire fut prospère; on n’en peut guère douter en retrouvant la suite régulière de ses pharaons, de ses fonctionnaires, de ses monuments. Mais là survient une éclipse. « L’histoire, si cruelle- « ment mutilée qu’elle soit pour l’époque suivante, dit « M. Lenormant, induit à croire que l’Égypte entre « alors dans une longue série de déchirements, de détt meinbrements et d’alfaissements politiques. La sep-

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« tième dynastie compta, suivant un récit, cinq rois « en moins de trois mois, et, suivant une autre tradi- (( tion plus expressive encore, soixante-dix rois en « soixante-dix jours... De la lin de la sixième dynastie « au commencement de la onzième, Manétlion compte « quatre cent trente-six ans, pendant lesquels les mo- « numents sont absolument muets... L’empire des « pharaons, durant cet intervalle de nuit absolue, sua bit-il quelque invasion inconnue à l'histoire?... Mais, a quand les preuves monumentales font absolument « défaut, il serait téméraire d’affirmer que l’éclipse « soudaine qui se manifeste dans la civilisation de (( l’Égypte, immédiatement après la sixième dynastie, « n’eut pas uniquement pour cause une de ces crises « de défaillance presque inexplicable, par lesquelles « la vie des nations, comme celle des hommes, est <1 quelquefois traversée. »

La crise fut longue ; mais, quelque longue durée qu’elle ait eue, quel qu’en ait été le caractère, avec quelques péripéties qu’elle se soit accomplie, ce qui nous importe surtout et ce qui est certain, c’est qu’elle n’amena point la dissolution du premier et éminent centre de civilisation. La renaissance s’opéra; et l’Égypte pharaonique reparut sur la scène du monde, non plus peut-être avec la sève de jeunesse et d’originalité qu’elle avait eue d’abord, mais du moins avec toute la forme et la tradition antiques. L’Égypte ne devait plus changer que pour périr d'abord par l’établissement du christianisme, puis par celui du mahométisme.

A l’origine, l’ancien empire paraît seul de son espèce, je veux dire l’unique civilisé dans le monde. D’une part, il ne parle d’aucun peuple du voisinage qui lui donne la main; et, d’autre part, aucun peuple du voisinage n’a d’annales qui remontent si haut. Pourtant les no-

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tiens sociologiques ne pernaettent guère d’admettre un isolement complet. Dès que l’histoire devient plus explicite, elle montre l’Égypte en liaison avec la Syrie et la Babylonie. C’est dans ce groupe que se firent les pas qui amenèrent l’établissement d’un vrai corps de civilisation. L’Égypte y eut la priorité, cela n’est pas douteux, et cette prise de priorité s’elfectua sans doute par l’invention de l’écriture hiéroglyphique. Mais les autres peuples n'étaient pas loin du peuple pharaonique, et bientôt ils le suivirent, se mirent à l’unisson, ou même le devancèrent.

Le cours de la civilisation égyptienne fut interrompu encore une fois par une terrible catastrophe, l’invasion des pasteurs ou Hyksos. On sait maintenant, grâce aux récentes découvertes de M. Mariette, que c’était un ramassis de toutes les hordes nomades de l’Arabie et de la Syrie ; mais la masse principale en était formée par les Chananéens. Ceux qui tenaient le premier rang, la tribu dirigeante du mouvement, étaient les Khétas des monuments pharaoniques, les Héthéens de la Bible, qu’ Abraham avait trouvés établis déjà dans la terre de Chanaan. Les ravages de l’invasion furent affreux. C’est ainsi que, dans notre Occident, les Germains se précipitèrent sur l’empire romain. Mais, comme les Germains aussi, les pasteurs se laissèrent enlacer par la civilisation supérieure au milieu de laquelle la victoire les avait portés. Pendant que quelques provinces du Sud défendaient péniblement leur indépendance, les envahisseurs avaient fixé leur capitale à Tanis. C’est là que M. Mariette, qui a tant découvert en Égypte, a retrouvé les monuments de ces rois pasteurs. Ces monuments, véritablement égyptiens par l’excellence du travail, montrent jusqu’à quel degré les pasteurs étaient devenus de véritables pharaons, adoptant la religion in-

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digène, et prenant les mômes titres que les monarques des anciennes dynasties. Mais cette assimilation ne les sauva pas; l’Égypte secoua le joug, les pasteurs furent rejetés, et encore une fois le pharaonisms fut remis sur ses vieilles bases. D’ailleurs les dangers de la victoire de la barbarie diminuaient dans le monde; car depuis quelque temps commençait à se former le grand centre des bords de l’Euphrate.

Après l’Égypte, le pays qui a les plus anciennes annales est la Babylonie. Suivant Bérose, il y eut un empire chaldéen qui commença vers l’an 2000 avant l’ère chrétienne. Mais Bérose écrivait bien longtemps après une pareille date; et, tant qu’on ignorera s’il avait pu consulter des monuments contemporains de ce vieil empire on ignorera aussi la mesure du crédit qu’il fallait lui accorder. C’est ainsi que, les historiens latins n’ayant pu montrer aucun monument contemporain de leur toute primitive histoire, soit inscription, soit livre, l’origine de la ville éternelle, Romulus et Numa restent dans la légende. Mais la vieille Babylonie avait écrit; et, malgré tant d’années et tant de destructions, on trouve des fragments de ces écritures qui nomment des princes, et parlent de guerres et de conquêtes, de forteresses et de canaux. Un de ces monarques, Hammourabi, se signala par une œuvre capitale et bienfaisante, la création du canal royal de Babylone, artère principale du système d’irrigations de la haute Chaldée, que Nabuchodonosor répara, et dont Hérodote parle comme d’une des merveilles de la Babylonie. Une inscription où le prince porte la parole recommande aux hommes présents et à venir l’œuvre et son auteur : « J’ai fait

1. Bérose avait eu sous les yeux des monumenis fort anciens. Des écrits sur des briques babyloniennes nous reportent au moins à cette date.

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« creuser le canal de Hammourabi, la bénédiction des « hommes de la Babylonie... j’ai dirigé les eaux de ses « branches sur les plaines désertes, je les ai fait déver- « ser dans les fossés desséchés, j’ai donné ainsi des « eaux perpétuelles aux peuples... j’ai réparti les haa bitants des pays des Soumir et des Accad dans des « bourgs étendus; j’ai changé les plaines désertes en « terres arrosées, je leur ai donné la fertilité et l’abon- (I dance; j’en ai fait une demeure de bonheur. » Voilà un beau travail et une belle inscription.

Au delà de cet empire chaldéen, en remontant, Bérose place, pendant deux siècles, des rois touraniens ou Scythes. Il est certain que, dans cette haute antiquité, il y eut une invasion scythique. Voilà tout ce qu’on sait, et on le sait par le déchiffrement des inscriptions cunéiformes, qui a révélé dans plusieurs une langue scythique ou touranienne (dans le langage des ethnographes modernes, cela est synonyme). Mais, jusqu’à présent, aucun monument des rois scythes d’alors n’a été découvert.

Avant eux, Bérose place quatre-vingt-six rois, composant une dynastie, dont il appelle le fondateur Eveclîoüs. A. côté du document fourni par l’historien indigène, il y a un document fourni par un historien étranger, la Bible. Celle-ci ne parle point d’Evechoüs, et en place nomme comme fondateur Nembrod, dont Bérose ne fait pas mention. Ces deux documents, qui ne concordent pas, échappent l’un et l’autre à tout contrôle; car aucun monument de la dynastie d’Evechoüs ou de Nembrod n’est parvenu jusqu’à nous, et rien ne prouve que Bérose ou l’auteur du livre de la Genèse en eût plus que nous.

On me dira que je me trompe, et qu’il y avait au moins un monument de cet empire de Nembrod ou

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d’Eveclioüs, à savoir la tour de Babel. On a retiouvé et traduit, il y a quelques années, une inscription rapportée par M. Lenormant, où Nabuchodonosor déclare qu'il a réparé la tour à étayes, la maison, le temple des sept lumières de la terre, que le premier roi a bâtie sans pouvoir en achever le faîte. Nabuchodonosor ajoute : « Les « hommes l’avaient abandonnée depuis les jours du « déluge, proférant leurs paroles en désordre. Le trem- « blement de terre et le tonnerre avaient ébranlé la « brique cuite des revêtements; la brique crue des « massifs s’était éboulée en formant des collines. » Cette inscription prouve que, du temps de Nabucliodonosor, il existait un très-vieux monument au sujet duquel courait une légende. Elle vise en même temps un récit de déluge qui, au témoignage de Bérose, figurait dans les annales babyloniennes L Mais, cela établi, l’existence de ce monument, assez antique pour être devenu légendaire, ne prouve rien pour un miracle dont on le suppose témoin; pas plus que la statue de l’augure Nævius, sur une place de Rome, ne prouvait que cet augure avait tranché un caillou avec un rasoir; elle ne prouve pas davantage qu’il appartîntaux temps de Nembrod et de Kousch. Comme il ne porte aucune inscription, rien ne nous dit quelles mains l’ont bâti, soit les mains des chefs de l’empire sémitique, soit auparavant celles des Scythes envahisseurs, soit plus anciennement encore celles des hommes de l’empire kouschite. Mais, en tout cas, l’histoire authentique de la Babylonie s’arrête aux textes; et ces textes sont loin d’atteindre l’antiquité de ceux de l’Égypte.

1. Depuis que ceci est écrit, on a trouvé sur les briques de Ninive un écrit où le déluge est raconté. Cela montre que la Bible, qui a aussi un récit de déluge, a puisé à des sources qui étaient communes aux Sémites de la haute antiquité.

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Je ne pousserai pas plus loin la revue des peuples anciens que M. Lenormant a compris clans son savant et utile Manuel, et je laisse de coté les Mèdes, les Perses, les Phéniciens et les Carthaginois : non que la lecture d’inscriptions jusque-là indéchiffrables, la découverte et l’étude d’une foule de monuments n’aient jeté, là aussi, de nouvelles lumières; mais mon but a été uniquement de profiter du résumé que m’offrait M. Lenormant pour établir quel est le terme le plus reculé des annales humaines, et comment, ce terme une fois reconnu, elles se sont déroulées vers nous, en devenant à chaque pas plus sûres, plus riches, plus instructives. Et, à ce point de vue, ce ne sera pas un hors-d’œuvre d’emprunter à un paléontologiste revenu tout récemment d’une exploration du désert, quelques lignes qu’il a lues dernièrementà l’Académie des sciences : c( Les physionomies des statues, dit M. Richard « Owen, statues-portraits très-bien sculptées, d’indivi- « dus vivant entre les quatrième et huitième dynasties « de l’ancien empire d’Égypte, indiquent qu’ils tiraient « leur origine d’une source orientale ou septentrio- « nale, et non d’une source éthiopienne. On peut in- « férer de l’absence totale d’aucune ligure des quadru- « pèdes solipèdes, cheval ou âne, dans les représenta- « tions nombreuses et soignées de la vie ordinaire et « des animaux domestiques, que l’immigration des « fondateurs de la civilisation égyptienne, s’ils sont « venus d’un pays où les solipèdes existaient, a eu lieu « dans une époque antérieure à la subjugation et à la « domestication de ces quadrupèdes {Comptes rendus, « i. Lxvni, p. 629). I) Si rien ne vient démentir l’observation de M. Richard Owen’, par ce côté, comme par

1 . Mais je vois que M. Mariette parle de figures d’ânes dans des tombeaux de Sakkarah,

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celui des hiéroglyphes, la civilisation égyptienne se montre comme émergeant d’une ère rudimentaire, mais en voie de grands progrès.

Esquisse d‘un plan d'histoire universelle.

Le résultat actuel de toutes les enquêtes est de donner aux annales humaines une durée d’au moins six à sept mille ans. C’est, si l’on me permet de me servir du langage astronomique, la base la plus étendue que nous ayons pour calculer la trajectoire de l’histoire. Et en effet, elle l’est assez pour que le phénomène d'évolution devienne apparent et déterminable. Si l’on considère avec quelque attention cette succession de peuples, de cités et d’empires, on y voit se dessiner un grand et puissant courant qui se porta de l’Égypte à la Babylonie et à la Phénicie, de la Phénicie à la Grèce, de la Grèce à l’Italie, de Rome au moyen âge, et du moyen âge aux nations modernes. D’où vient ce courant, et où va-t-il?

11 vient évidemment d’une époque antérieure à la première origine des plus anciennes annales. Deux hypothèses étaient ouvertes : ou bien l’homme de nos annales provenait d’un âge d’or, d’un éden, d’une civilisation perdue, d’un monothéisme fondamental et, comme le soutiennent quelques érudits, base de tout polythéisme ; ou bien il provenait d’une sauvagerie primitive qui s’était développée. Déjà M. Comte avait dit que, pour entendre la marche de la civilisation, il fallait y renouer tous les degrés que nous offrent les sauvages existant de nos jours, et établir de la sorte quelques échelons de développement. Cette idée, qui

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était plausible, est devenue tout à fait vraie, grâce à de récentes découvertes. Tant que Cuvier opposa le veto apparent de la paléontologie, on n’avait pas de faits qui montrassent que, effectivement, les temps historiques avaient été précédés de temps où l’homme n’était ni dans un éden ni dans un âge d’or, où sa sauvagerie est incontestable, où son outillage était peu perfectionné et où ses idées devaient être conformes à une si chétive existence.

Et les temps préhistoriques ont été fort longs. Ils dépassent sans comparaison les ans du temps historique. A la vérité, on ne peut les estimer d’une façon absolue; mais, comme l’homme fossile s’enfonce dans les périodes géologiques, son histoire participe à ces grandes durées qui sont propres aux mutations du globe. Cette période préhistorique allant de la barbarie à la civilisation augmente d’autant ce que j’ai nommé tout à l’heure la trajectoire de l’histoire.

Par là il demeure avéré qu’il a fallu infiniment moins de temps pour déduire les unes des autres les découvertes qui signalent la civilisation humaine, que pour dresser les uns au-dessus des autres les humbles rudiments qui ont permis à l’homme de s’outiller, et, en diminuant la précarité de son existence, d’augmenter ses moyens de réflexion et de perfectionnement. Remarquez que nous n’avons absolument aucune idée de ce qu’a pu être l’homme à son origine. Sur cette origine, trois hypothèses ont cours : ou bien l’homme est l’œuvre d’une main divine qui l’a créé; ou il est le produit des propriétés, des forces cosmiques; ou enfin il est sorti, par développement, des animauxs supérieurs. La première, placée hors de toute vérification, ne peut prendre place dans les conceptions positives; la seconde restera dans le même cas, tant qu’elle n’aura

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pas pour elle un cas incontestable, si petit qu’il soit, d’hétérogénie ou génération spontanée ; la troisième, qui complaît à l’esprit contemporain par l’idée d’évolution, suppose pourtant, comme origine du premier être vivant, ou une hétérogénie (Lamarck), ou une création divine (Darwin). Mais des hypothèses ne peuvent rien apprendre sur la condition et la nature de l’homme tout à lait primitif; aussi, recevant des mains d’Ovide le mythe de Deucalion et de Pyrrha, je dis avec lui ;

Inde hominum durum gcnus experiensque laborum,

Et documenta damus qua simus origine nati.

Race dure que la civilisation adoucit, assujettie au travail et à l’expérience qui font sa force et sa vertu.

Il faut essayer, non pas de refaire une histoire à jamais perdue, mais de déterminer, en tant de mil- ^ liers d’années donnés à la vie rudimentaire de l’humanité, quelques phases ascensionnelles et un certain tracé d’évolutioii. La tentative serait fort précaire, si l’on n’avait pour se guider qu’une méthode régressive qui, partant de l’état de l’homme moderne, construirait les différents états de l’homme ancien. Heureusement, on a eu quelque chose de mieux : ce sont les traces et les débris laissés par les populations disparues. Par là on a vu ce qu’ elles étaient effectivement, non ce qu’on aurait pu penser qu’elles avaient été; et l’on a reconnu différents âges qui unissent les temps préhistoriques aux temps historiques : ce sont l’âge des cavernes, celui des instruments de pierre, celui des instruments de cuivre et celui des instruments de fer. Les couches superficielles de la terre n’ont pas livré leur dernier secret; les témoins évoqués deviendront plus nom-

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breux: leurs témoignages gagneront en évidence; quelques jalons de plus se poseront dans ce vaste passé, et l’esprit scientifique s’applaudira de devoir a 1 expérience bien conduite la faculté de pénétrer en des ténèbres qui semblaient impénétrables.

A l’époque où nous commençons de connaître l’homme primitif, ce qui le distingue à côté des animaux les mieux doués, c’est l’outil dont il sait armer sa main et augmenter sa force. Cet outil est d’abord une pierre; mais, progressivement, il la façonne, il la diversifie, il Tapproprie, il la polit. Nous voyons, dès lors, que cette humanité première est perfectible; que, si les circonstances la favorisent, elle accroîtra la somme de ses ressources et de sa puissance ; mais qu’en même temps la règle et la détermination de cet accroissement est dans un enchaînement d’acquisitions successives. L’évolution est la loi de son histoire.

Ainsi au début est une suite immense de siècles bien lents sans doute, mais pourtant très- féconds. Que de traits d’invention et de génie perdus dans la nuit noire de l’oubli ! Quand les hommes, parvenus càl’époque où l’on commence à noter les annales et à recueillir les traditions, réfléchirent sur cette provision d’engins, d’arts et de métiers qu’ils tenaient d’ancêtres ignorés, ils en attribuèrent, émerveillés et reconnaissants, l’origine à des êtres divins. Des êtres divins auraient eu l’intelligence et la main plus habiles à dominer la matière. Il n’y eut d’autre dieu que le génie patient d’une humanité capable d’apprendre, de se souvenir et de transmettre : tel est le caractère de la première période de l’histoire. Connue seulement par quelques restes dont une interprétation savante a fait des monuments, elle se termine quand les hommes savent écrire. Elle est l’âge de l’humanité sans écriture.

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L’âge de l’humanité avec l’écriture commence par les vieux empires d’Égypte et de Babylonie, dont notre siècle déchiffre les inscriptions. 11 y eut là beaucoup de civilisation en un groupe circonscrit. Agriculture, industrie, commerce, gouvernement, religion, tout y fleurit. Nous ignorons absolument quelle fut la forme, quel fut le siège, quel fut le sort des agglomérations plus vieilles et plus rudimentaires d’où émanèrent ces grands corps; mais nous savons que ce n’est pas à ces grands corps qu’il fut donné de promouvoir le développement à un degré plus élevé. Ils ne laissèrent rien périr, mais ils ne produisirent aucune de ces nouveautés qui changent le destin de la civilisation; et l’Orient représente encore leur Adèle image, civilisé mais immobile, ayant des annales, c’est-à-dire des événements d’empire et de politique, mais n’ayani plus d’histoire, c’est-à-dire de changement dans le savoir et, partant, dans la culture et l’amélioration.

Ce fut le règne du polythéisme. Quoi de plus grandiose que cet Olympe de l’Égypte, de la Babylonie, de la Phénicie? A ce degré d’évolution et parmi des hommes aussi intelligents, les spéculations théologiques et métaphysiques n’ont pas dû manquer. On en a la preuve dans les idées d’incarnation ou de création, de dieu suprême ou de double principe dont on retrouve des traces dans les temples du polythéisme; Moïse, Zoroastre, Bouddha sont les produits de ces spéculations. Les érudits, en constatant l’ordre de manifestations dont il s’agit, ont été enclins à y voir les reflets obscurcis d’un monothéisme primitif, dont les temps subséquents avaient altéré l’imposante image; ceci est une hypothèse possible en soi, car nous ne?^ connaissons pas la période primitive et ce qu’était l’état mental des hommes au moment où les concep-

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lions polythéistiques fondaient leur empire. Mais il y a aussi une autre hypothèse : c’est celle qui, au contraire, admet que le polythéisme n’a pas pour ancêtre le monothéisme, mais que les prêtres et en général les esprits méditatifs, livrés à la contemplation de leurs dieux et des idées que ces dieux représentaient, y introduisirent des conceptions dont la tendance monothéistique paraît certaine. Entre ces deux hypothèses, qui prononcera? la méthode expérimentale. Et où en prendre l’application? dans les monuments antiques, dans l’état préhistorique, dans la comparaison de faits linguistiques dont l’antiquité dépasse celle des monuments. Or, à part la Bible, fort postérieure à l’époque que nous examinons, nous ne connaissons aucun monument monothéistique, tandis que les monuments polythéistiques abondent; les temps préhistoriques nous montrent l’homme si dénué, qu’il serait dérisoire de lui attribuer le monothéisme et même aucun polythéisme compliqué; et, quant aux langues, à mesure qu’on s’approche de leur état plus antique, on trouve que l’abstrait y disparaît et que tout y commence par le concret : or, plus le concret domine dans l’esprit, moins il est apte à des généralisations telles que le monothéisme. En tout cas, pour savoir ce qu’ont pensé les anciens hommes sur cette question et sur d’autres, ce n’est pas en inférant de nous à eux que nous parviendrons à rien déterminer; c’est en inférant d’eux à nous. Étudier le polythéisme dans ce qu’il a de plus ancien et dans ce qui le précède, voilà le seul moyen de se faire quelque idée positive sur son origine.

L’événement a môntré que, pour s’élever à un degré dépassant l’Égypte et la Babylonie, l’élément qui devait entrer en jeu était la science positive. C’est là la troisième grande phase de l’humanité. Le peuple à qui il

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écliut de l’inaugurer fut le peuple grec. Sans doute, la scène sur laquelle il vint figurer si glorieusement était préparée; tous les arts essentiels à la vie avaient reçu un grand développement; les sociétés avaient une consistance désormais éprouvée par le temps ; de grandes cités brillaient de l’éclat de la religion, du commerce, de l’industrie et des monuments; et, ce qui est trèsdigne de considération, les rudiments de mathématique et d’astronomie étaient trouvés. Tout cela vint en contact avec le peuple grec; on lui apprit à lire et écrire, à compter et mesurer. Puis, à un moment ultérieur, quand cetteéducalion primaire eutporté ses fruits, l’élève laissa tous ses maîtres bien loin derrière lui : il conçut dans sa grandeur et sa vérité la notion de la science positive, jeta des jalons partout, et linalement éleva les deux grands monuments de mathématiques et d’astronomie, qui devinrent le modèle comme méthode et comme résultat de tous les travaux ultérieurs.

Ce peuple était aryen. La caractéristique des races me paraît encore trop imparfaite, pour que j’en fasse un privilège ; d'autant plus que, à ce moment même, d’autres Aryens, les Perses et les Indiens, s’immobilisaient, scientifiquement parlant, comme le reste de l’Orient, et que d’autres Aryens, les Celtes et les Germains, ne présentaient que des peuplades barbares, sans villes et sans écriture. Pourtant, il faut noter que ce sont ces mêmes barbares aryens qui, dans la lutte qu’ils soutinrent contre Rome, élève de la Grèce, vaincus ou captivés, reçurent culture, religion, lettres, sciences, et se portèrent héritiers du monde antique

Cette transition fut l’œuvre dit moyen âge. Ce qui prouve que le travail de cette transition ne fut pas perdu, c’est que, lorsqu’il se fut accompli, apparurent les peuples modernes avec leur essor scientifique qui

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dépasse de si loin tout ce qui a été fait jamais dans le sein de riiumanité. A vrai dire, l’ère moderne commence avec la science grecque; car, depuis lors, la science positive n’a cessé de grandir, de pénétrer la nature et d’influer sur les destinées sociales. Hippocrate, Aristote, Archimède, Érasistrate, Hipparque, Apollonius sont les fondateurs de tout notre savoir; et l’Orient entier, tout brillant qu’il a été par la Phénicie, par la Babylonie, par l’Égypte, n’a pas un nom à citer dans cette glorieuse liste de la science positive. Comment mieux montrer où est l’ancien, où est le moderne?

Le perfectionnement politique et moral, qui, en définitive, est le grand but, n’a pas encore trouvé de formule précise et indiscutée; car les images qu’on s’en fait sont rapportées soit à des types fixes, mais immobiles et arriérés, soit à des types mobiles, mais frappés au coin suspect des révolutions. Heureusement, on lui a trouvé deux mesures, indirectes il est vrai, mais précieuses et facilement vérifiables; elles se succèdent, s’appliquant à des civilisations différentes : ce sont l’industrie et la science positive. L’industrie, dans les hauts temps de l’Orient, assure les soutiens et les commodités de la vie, procure l’aisance et le loisir, adoucit les mœurs en ôtant aux besoins leur férocité, et est ainsi la cause indirecte des progrès politiques et moraux qui furent alors accomplis. Mais la partie politique et morale s’en est montrée, comme cela devait être, insuffisante dans ces vieilles civilisations, qui,' avec ce seul élément, ne purent franchir un certain degré. L’œuvre fut reprise par la science positive, semblablement facile à mesurer d’âge en âge. D’âge en âge aussi les effets s’en sont fait sentir, d’autant plus efficaces qu’à son action propre elle joint, en la multipliant prodigieuse-

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ment, l’action de l’industrie, à laquelle elle ouvre un champ immense. Notons que, jusqu’à présent, le développement delà science positive paraît illimité.

Cette esquisse, en son extrême brièveté, ne serait pas complète, si je n’indiquais comment il faut rattaclier au tronc de l’histoire les rameaux que j’ai négligés; car il y a sur le globe d’autres peuples que les vieux empires d’Orient, que la Grèce et l’empire romain, que l’Occident du moyen âge, que le groupe des nations modernes. Pour tout embrasser sans rompre l’unité, l’artifice est de ne tenir compte de toutes ces histoires séparées que quand elles viennent en contact avec la grande histoire qui fait la vie de l’humanité et crée la domination du globe. Ainsi, dans une histoire universelle, l’Inde ne prendra place qu’au moment où elle entre en relations avec le corps politique régulateur. Peut-être s’étonnera-t-on à propos de ce pays, qui a un renom de haute antiquité, que je ne l’aie pas fait figurer à côté de la Babylonie et de l’Égypte; mais son antiquité authentique ne remonte pas au delà des Védas, qui sont bien loin d’atteindre l’âge des monuments égyptiens; puis l’Inde est restée isolée dans sa péninsule, dans ses castes, dans son immobilité, sans agir sur les destinées de l’évolution. Il faut en dire autant de la Chine : ni son antiquité, bien que grande, n’égale celle des vieux empires d’Orient; ni elle n’est intervenue pour promouvoir le cours de la civilisation. j L’Inde et la Chine forment les deux grands pays qui j sont restés en dehors et qui ont manqué à devenir les ! organes du développement. Le reste, Amérique, Afrique, Australie, est bien moins important, et se range ! sous la même loi.

« Si le monde, dit La Bruyère, dure seulement cent ! « millions d’années, il est encore dans toute sa fraî-

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« cheur, et ne fait presque que commencer; nous- « mêmes nous touchons aux premiers hommes; et qui « pourra ne nous pas confondre avec eux dans des « siècles si reculés? Mais, si l’on juge, par le passé, de « l’avenir, quelles choses nouvelles nous sont incon- « nues dans les arts, dans les sciences, dans la nature « et, j’ose dire, dans l’histoire I Quelles découvertes ne « fera-t-on point! quelles différentes révolutions ne « doivent pas arriver par toute la face de la terre, dans « les États et dans les empires I quelle ignorance est la « nôtre, et quelle légère expérience que celle de six « ou sept mille ans ! »

Cette page est excellente; tout y est, le passé et l’avenir. Six mille ans, qu’est-ce? Soixante siècles, à quatre générations par siècle, c’est deux cent quarante générations. Ainsi, il suffirait de mettre en une file 240 personnes se succédant de père en fds pour toucher à Chéops, et donner la main aux constructeurs des pyramides. Eh bien, pour une transmission réellement si courte, on vient de voir combien sont incertains les souvenirs, combien de lacunes les interrompent, et combien il nous manque de renseignements essentiels. Rien ne prouve mieux l’inhabileté des anciens hommes à la notation des événements, à la conservation des monuments et des écrits. L’avenir sera bien mieux pourvu ; et La Bruyère a raison de promettre des choses nouvelles à l’histoire.

Chrétien docile, La Bruyère attribue seulement six ou sept mille ans au monde, à la terre, à la race humaine. Mais, sans parler du monde et de la terre, les six ou sept mille ans ne doivent s’entendre que de la durée historique ; car celle de la race humaine préhistorique doit s’estimer non plus par siècles ou même par milliers d’années, mais par périodes dont l’évaluation

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absolue est impossible, et dont l’étendue relative est prodigieuse.

Quant au minimum de cent millions d’années qu’il nous pronostique, ce comput n’a pas d’autre garantie que de s’être trouvé au bout de sa plume. Tout ce qu’on peut dire, c’est que notre race, le globe qui la porte, et le soleil qui l’échaulfe sont sujets à des modifications continues qui, s’ajoutant sans cesse, ne laisseront pas à notre univers sa figure présente. Mais, tout en envisageant ces mutations comme une part de notre destinée, il faut aussi y voir assez de permanence relative pour étendre jusqu’à sa dernière limite l’œuvre de l’humanité.

Depuis que ta science positive est entrée définitivement dans le tissu de notre histoire, c’est-à-dire depuis l’intervention de la Grèce ou environ vingt-deux ou vingt-trois siècles, de grandes choses se sont accomplies. Le polythéisme a été effacé, du moins comme doctrine, dans le sein des nations occidentales; et, à son tour, la doctrine du monothéisme est entamée fortement. Ce serait peu si la science s’était contentée de défaire négativement ce qui avait été fait; non, partout elle a substitué des notions positives en astronomie, en physique, en chimie, en biologie, en sociologie; si bien que, changeant la vieille conception du monde, elle substitue à l’empire d’une providence l’empire de lois générales toujours actives et toujours obéies. Une autre conception du monde amène avec soi une autre conception de l’ordre social.

Et ainsi en a-t-il été. Toutes les tendances des derniers temps le prouvent. Présentement, le passage devant lequel on est arrêté, c’est de trouver comment on établira une paix solide entre les États européens, et comment on donnera satisfaction aux réclamations des

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classes laborieuses qui demandent et méritent une plus large part dans les bienfaits de la civilisation. Je pense que ces deux élaborations sont connexes, et qu’à mesure que les conditions internationales deviendront meilleures, meilleurs aussi deviendront les rapports internationaux. Puis, quand il se sera établi quelque grande confédération intelligente et bienfaisante, on tournera le regard sur ces civilisations inférieures de l’Asie et de l’Afrique sans qui la culture du globe resterait imparfaite, et à l’égard desquelles il faut instituer un régime plus calculé, plus humain, plus capable de les attirer dans l’action commune. Enfin, le temps arrivera de songer à l’appropriation générale de notre planète, devenue vraiment le domaine de l’humanité. Les perspectives d’activité sont sans bornes; et il y aura du travail, des difficultés et des succès pour nos descendants.

El nati natorum et qui nascentur ab illis.

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