COURS D’HISTOIRE. 4H
sans y avoir songé le moment d’auparavant. Quand M. Gambetta me somma de tenir ma promesse de me mettre à la disposition du gouvernement de la Défense nationale pour quoi que ce fût, que je pourrais faire ? je lui objectai ce que je viens de vous dire. Il me répondit que ces objections n’étaient pas insurmontables, et m’appela à Bordeaux. Je n’ai d’autre moyen de les surmonter qu’en écrivant les leçons avec tout le soin dont je suis capable et en vous les lisant. Mais vous serez privé de l’intérêt et du charme qui s’attachent au langage d’un professeur parlant d’abondance et suivant parmi ses auditeurs l’elfet de sa parole.
A tout cela, ajoutez les circonstances. J’arrive de loin: hier encore, j’étais au fond de la Bretagne; et il me laut aujourd’hui commencer à la hâte un cours qui demanderait des lectures étendues, une méditation assidue et de longues heures de préparation. Mais enfin que seraient ces difficultés d’occasion et de défiance de soi, si le ressort intellectuel restait le même, et si nous n’avions pas tous le cœur déchiré et l’esprit assombri par les malheurs et les dangers de la patrie ? Des trois générations qui sont en présence, les vieillards, les hommes faits et les jeunes gens, la première, à laquelle j’appartiens et qui va bientôt disparaître de la scène des vivants, a payé sa dette, ayant cicatrisé les plaies de la France et l’ayant remise au rang des nations les plus libres et les plus prospères. La seconde, en versant présentement son sang sur tous les champs de bataille et en soutenant bravement, dans les plus tunestes circonstances, une lutte acharnée, rachète les défaillances qui ont permis à l’Empire de nous précipiter dans l’abîme. La troisième, celle à laquelle vous appartenez, aura à faire ce que nous avons fait, nous les vieillards: c’est-à-dire rendre de nouveau la France
libre, grande et généreuse. A cette tâche qui vous échoit, préparez-vous, autant que le permettent la préoccupation et la douleur de chacun, par le travail et par l’étude.
Je vous ai dit comment, malgré toutes mes insuffisances, je me trouve dans cette chaire; maintenant j’entre en matière; j’en ai hâte, car mon sujet est vaste, et la difficulté est non pas de remplir beaucoup de leçons, mais de le restreindre au petit nombre de celles qui me sont allouées dans le courant de cette année. Une idée sommaire doit tout d'abord vous en être donnée, alin que vous saisissiez nettement la liaison des parties au tout, et qu’à chaque pas que nous ferons vous sachiez dans quel sens nous marchons et de quel espace nous avons avancé. Mon intention n’est pas de vous raconter une histoire particulière, celle des Grecs ou des Romains, des Français ou des Anglais, ni une histoire de telle ou telle période, l’antiquité ou le moyen âge, le seizième siècle ou le dix-septième. A quoi cela vous servirait-il? Ce ne serait jamais qu’un petit fragment de l’ensemble des choses historiques. Outre que la moindre lecture d’un de nos livres d’histoire vous serait plus profitable qu’un pareil cours, je veux vous donner ce que vous ne trouveriez pas dans ces livres, à savoir un enseignement qui soit un fil conducteur dans le dédale des événements, signalant, à travers le fortuit et l’accidentel, un enchaînement nécessaire, et montrant les conditions essentielles des sociétés et le but de l’humanité. En un mot, ce que je prétends vous exposer, même en si peu de leçons, c’est l’histoire générale, les faits fondamentaux qui la caractérisent et les lois que l’induction en tire.
Cet ordre de notions, dont l’importance est si éminente, n’occupe pas depuis bien longtemps la pensée
des hommes. Il n’y a guère qu’une cinquantaine d’années qu’il est entré dans la discussion scientifique; et aujourd’hui encore on ne le rencontre nulle part exposé d’une manière complète : il est disséminé dans les livres de philosophie, dans différents recueils, dans luaints écrits spéciaux. C’est de ces documents divers que je vais tirer l’enseignement de cette année. Cependant je manquerais à la fois à l’équité et à la reconnaissance, si je ne disais que celui qui a donné la forme vraiment scientifique aux notions historiques est Auguste Comte, et que c’est son grand livre qui me sert de guide et de flambeau.
Ici j’ai une déclaration à faire. L'histoire traite et ne peut pas ne pas traiter de l’institution des religions. J’ai toujours ménagé et respecté toutes les croyances; et certes, ce n’est pas ici que je m’écarterai de ces ménagements et de ce respect. Au reste, il n’est pas difficile de les concilier avec une complète sincérité, seule digne de moi qui parle et de vous qui écoutez. L’histoire est une science au même titre que l’astronomie, la physique ou la chimie. Or, et là-dessus l’accord est fait, les sciences n’ont qu’une méthode, c’est la méthode expérimentale : on constate les faits par l’observation et par l’expérimentation, et de ces faits particuliers on induit les faits généraux ou lois. Tout ce qui ne porte pas ce caractère est rejeté; et, quelles que soient ses croyances individuelles, le savant, du moment qu’il entre dans l’observatoire ou dans le laboratoire, obéit sans restriction et sans réserve à la méthode commune. Nous n’agirons pas autrement en histoire ; nous entrerons dans notre laboratoire, qui est le recueil des faits authentiques, des textes certains, des traditions, des monuments ; nous en tirerons, par la méthode commune à toutes les sciences, les inductions générales,
et nous laisserons à la conscience individuelle le soin de concilier avec les croyances, comme en astronomie et en géologie, ce qui est scientifiquement certain.
Ce que nous avons d’abord à faire, c’est de porter le regard sur les diverses sociétés qui couvrent la face du globe. D’abord se présentent les nations civilisées de l’Europe et celles qui en sont issues et qui sont établies en Amérique et en Australie. Mais il s’en faut bien que tout le reste ait atteint le môme niveau de développement. Au second plan sont les nations musulmanes, dont riiistoire a un grand nombre de liaisons avec l’histoire des nations chrétiennes. Au troisième plan on mettra les Indiens, les Chinois, les Tartares et les Japonais, nations considérables, fort développées à certains égards, mais qui sont restées polythéistes. Le quatrième rang appartient aux empires, présentement détruits, des Mexicains et des Péruviens, mais dont la destruction est trop récente pour qu’on ne les fasse pas figurer dans cette énumération. Au cinquième degré nous rencontrerons les peuplades nègres qui forment, dans l’intérieur de l’Afrique, des sociétés non sans importance. Au sixième, je place les tribus des peaux rouges d’Amérique; enfin au septième et dernier rang, les misérables sauvages de la Nouvelle-Hollande. Cette distribution, bien que tracée à traits fort larges, est suffisamment exacte dans ses linéaments.
Il vaut la peine d’examiner de près le classement qui se présente de lui-même dans cet aperçu d’ensemble. Une hiérarchie y est manifeste ; et, depuis le sauvage de la Nouvelle-Hollande qui n’a à sa disposition qu’un vocabulaire très-restreint, peu d’idées et un outillage tout à fait rudimentaire, jusqu’à l’Européen civilisé, il est une série de degrés que l’on constate à première vue. Yoilà donc quel est l’état contemporain du genre
FAIT A L’ÉCOLE POLYTECHNIQUE. 4lü
humain; il est divisé en étages gradués de développement. La prépondérance appartient aux plus civilisés; même les peuplades restées au plus bas degré de l’échelle disparaissent rapidement : tels sont les peaux rouges de l’Amérique et les indigènes de la Nouvelle- Hollande. Mais les peuples jaunes se défendent par leur masse immense et par leur habileté industrielle. Sur un autre théâtre, les peuples nègres résistent par leur constitution physique et leur climat. Là sont, pour aujourd’hui du moins, les limites opposées à l’envahissement des peuples les plus civilisés. '
Maintenant, si, au lieu de considérer les sociétés dans l’espace, nous les considérons dans le temps, un spectacle tout à fait analogue se déroule devant nous. Là aussi nous constatons des étages de développement. Prenons par exemple la France: sans rappeler le moyen âge et l’empire romain, dont elle fut une province, il suffit de s’enfoncer de deux mille ans dans le passé pour trouver, au temps de l’historien Polybe, les Gaulois, peuple non sauvage, mais barbare (car la barbarie est un degré entre la sauvagerie et la civilisation), ayant des armes de cuivre, non de fer, ne connaissant l’écriture que comme emprunt de Falphabet grec chez les Phocéens de Marseille, sans aucun livre, et ne transmettant leurs dogmes religieux que par la récitation et la mémoire. Prenons encore les Grecs : il n’en est pas d’eux autrement que des Gaulois; seulement il faut reculer beaucoup plus loin dans le temps. Trois mille ans nous reportent à l’âge homérique, et, à cette époque, l’état social des Hellènes était fort semblable à celui que je viens de décrire chez les Gaulois. Mais, au lieu de considérer un peuple particulier, considérons une série de peuples liés entre eux par des transmissions de civilisation : soit, par exemple, le groupe des
peuples civilisés modernes, issu, cela est incontestable, du moyen âge ; â son tour, le moyen âge provient de la décomposition de l’empire romain sous rinlluence du christianisme et de l’invasion barbare ; Rome a toutes ses attaches de civilisation dans la Grèce; la Grèce a été l’élève de la Phénicie et de l’Assyrie ; enfin les Phéniciens et les Assyriens ont été à l’école de l’Égypte. Voilà un long enchaînement, qui se partage facilement en trois groupes successivement supérieurs l’un à l’autre : le groupe oriental est moins élevé en civilisation que le groupe gréco-romain, et celui-ci l’est moins que le groupe européen moderne. J’insiste sur ce fait capital, et je le représente derechef par quelques grands traits empruntés à un ordre dilférent de phénomènes sociaux: il y a dix-huit -siècles, pas un chrétien n’était dans le monde, et le seul monothéisme qu’on y connût était celui des Hébreux; celui-là encore, au dire des livres bibliques, ne remonte pas plus haut qu’ Abraham; par de là aucun peuple n’était monothéiste, et le monde ne présentait que le polythéisme, c’est-à-dire un aspect fort semblable à celui qu’offrent présentement l’Inde, la Chine et le Japon.
Ainsi, de quelque façon que l’on envisage les sociétés, soit dans leur groupement actuel sur la surface du globe, soit dans leur enchaînement le long du passé, on y reconnaît un mouvement intérieur et spontané qui les porte d’un état inférieur à un état supérieur. Cela est vrai pour l’ensemble, quels que soient les accidents qui surviennent à des peuples particuliers, et quelques perturbations que subisse la trajectoire de la civilisation.
Ceci, constaté dans tous les lieux et dans tous les temps, est le grand fait historique qu’il faut garder dans l’esprit, et en vue duquel on négligera tout l’accidentel
et le fortuit. 11 y en a beaucoup dans l’iiistoire, et mal- I i heureusement l’évolution de l’iiumanité est une oeuvre accompagnée de grandes soull'rances; car, de tous les |ij phénomènes naturels, c’est, à beaucoup près, le plus )j complexe et, par consér|uent, celui qui est exposé à ij être troublé le plus souvent et le plus gravement dans H son cours.
A ce point, il est possible de transformer la définii| tion de l’histoire, et de donner à cette définition un ;| caractère pli ilosoplii(jue. L’histoire, a-t-on dit jusqu’à i| présent, est le récit des événements qui se passent chez ) les peuples et entre les peuples. L’histoire, disons-nous I maintenant, est la recherche des conditions qui font 9 que les états sociaux succèdent les uns aux autres dans n un ordre déterminé. De la sorte, les événements pren- I nent un rôle secondaire; produits par les passions et I par les intérêts qui poussent les peuples et les chefs des (J peuples, tantôt ils servent le mouvement spontané I de l’humanité, tantôt ils y nuisent; mais, tout comd pensé, et la compensation coûte quelquefois bien cher, [| ils sont dominés par ce mouvement même, et, dans >1 leur conflit désordonné, ils ne parviennent ni à l’an- I nuler, ni à le détourner, sans retour, de sa voie. Tout : peuple chez qui l’élément progressif est supprimé, a
U des annales et non point d’histoire. C’est ce qui arrive pour les populations musulmanes et pour les Chinois. Et dans ces annales, quelle sécheresse, quelle stérilité, quelle absence d’intérêt! C’est par une telle comparaison qu’on reconnaît que le récit des événements ne prend une réelle et grande signification que par l’inter- ' vention de l’élément intérieur de développement.
Ce mouvement intérieur de développement se ! nomme, dans le langage sociologique, état dynamique.
1 II a pour support un état que, dans le même langage,
on nomme état statique, et qui est l’ensemble des conditions de subsistance d’une société. L’état statique peut exister sans l’état dynamique, ainsi que cela se voit chez plusieurs sociétés contemporaines ; mais l’état dynamique ne peut exister sans l’état statique; et une société dans laquelle l’état statique serait incessamment bouleversé, ne donnerait lieu à aucun phénomène dynamique; c’est ainsi que l’ordre est essentiellement nécessaire au progrès.
L’état statique, plus simple, fut entrevu chez les anciens, dans un de ses linéaments du moins, la forme des gouvernements. Aristote, l’esprit le plus puissant que l’antiquité et peut-être aucun temps ait produit, avait composé un recueil de toutes les constitutions à lui connues; et sur ce livre, malheureusement perdu, il avait composé celui qui nous est resté sous le nom de Politique, et qui théorise les conditions de gouvernement des États; je dis les conditions de gouvernement et non les conditions, de développement. Sur celles-là le philosophe grec se tait absolument ; personne alors, ni longtemps après lui, n’en eut l’idée ; tant il y a loin entre l’aperçu précoce d’un fragment de science sans lien avec l’ensemble du savoir positif, et la constitution effective de la science à laquelle ce fragment appartient!
Quand on rencontre un mot aussi important en histoire que celui de politique, il est bon de s’en rendre compte étymologiquement, afin d’apercevoir d’où les hommes sont partis pour exprimer une notion aussi compréhensive. 11 vient de nokiniix, qu’au dix-septième siècle on rendait police, ce qui signifie plus que gouvernement , puisqu’il renferme la constitution , et moins que civilisation, puisqu’il ne contient pas l’idée de développement. A son tour , Tzolada vient de
noliç, ville, de sorte que les Grecs n’ont conçu la notion de l’ordre social que comme dérivé de la vie commune en la ville, ei: la cité. On voit combien la signification a dû s’agrandir pour contenir tout ce que les Grecs entendaient par police et politique. Au reste, c’est aussi de ville, de cité, par civitas, que, grâce à un agrandissement encore plus considérable, vient notre mot de civilisation.
Il faut descendre bien près de nous pour trouver la première notion du progrès continu de l’humanité. C’est naturellement par la contemplation de la croissance des sciences positives qu’elle a apparu à l’esprit des hommes, et c’est Pascal qui en a été Torgane dans un passage célèbre que je ne puis me dispenser de citer,
« L’homme, dit-il, est dans l’ignorance au premier « âge de sa vie, mais il s’instruit sans cesse dans son «progrès; car il tire avantage non-seulement de sa « propre expérience, mais encore de celle de ses pré- « décesseurs, parce qu’il garde toujours dans sa mé- « moire les connaissances qu’il s’est une fois acquises, « et que celles des anciens lui sont toujours présentes « dans les livres qu’ils en ont laissés. Et, comme il « conserve ces connaissances, il peut aussi les augmen- « ter facilement; de sorte que les hommes sont aujour- « d’hui dans le même état où se trouveraient ces anciens « philosophes, s’ils pouvaient avoir vieilli jusques à « présent, en ajoutant aux connaissances qu’ils avaient « celles que leurs études auraient pu leur faire acquêt « rir à la faveur de tant de siècles. De là vient que, , « par une prérogative particulière, non-seulement cha- « cun des hommes s’avance de jour en jour dans les « sciences, mais que tous les hommes ensemble y font
a un continuel progrès à mesure que l’univers vieillit.
parce que la même chose arrive dans la succession
« des hommes que dans les âges différents d’un parti- « culier. De sorte que toute la suite des hommes pen- « dant le cours de tant de siècles doit être considérée « comme un même homme qui subsiste toujours et « qui apprend continuellement. » [Fragment d'un Traité du vide.)
Cette vue, frappante de vérité dès le temps de Pascal, ne lit que se confirmer après lui. Elle inspira d’éminents penseurs du dix-huitième siècle, Turgot, Kant, Condorcet, et, finalement, porta tous ses fruits dans la conception historique d’Auguste Comte. Le premier, il a tracé un tableau, lié dans toutes ses parties, du développement civilisateur, en partant de ce fait général que les hommes substituent graduellement et d’une manière cohérente aux premières notions suggérées par l’apparence, par le sentiment, par l’imagination, par l’hypothèse, les notions fournies par l’observation positive et par les théories qui en proviennent.
Il est nécessaire d’avoir une mesure à laquelle on puisse rapporter l’évolution, afin de connaître les degrés parcourus. Dans notre civilisation moderne, cette espèce de thermomètre est fourni par le progrès des sciences positives ; il est exact, précis, et donne aussitôt le renseignement que l’on demande.
Ce thermomètre si commode n’est pas applicable à tous les cas. 11 est des civilisations, cependant llorissantes, dans lesquelles les sciences positives ou n’existent pas, ou ne se sont pas élevées au-dessus des plus simples rudiments. Telles furent, dans l’antiquité, TÉgypte, la Phénicie, l’Assyrie; telles sont, de nos jours, l’Inde, la Chine, le Japon. Là, le thermomètre cherché est dans le développement des arts qui servent à l’entretien et à la décoration de la vie. Les nations qui savent le mieux cultive^’ la terre, tisser les étoffes.
tailler la pierre et le bois, construire les navires, travailler les métaux, conduire le commerce, sont alors les nations les plus civilisées. C’est l’état des arts industriels qui sert d’évaluateur à leur civilisation.
Il y a donc deux grandes civilisations fort distinctes: l’une, tille de l’empirisme industriel; l’autre, tille de la théoTie abstraite. Elles sont superposées l’une à l’autre, en ce sens que la fille de la théorie ne se développe jamais qu’au sein de la tille de l’empirisme. Il y a aussi entre elles cette diflérence capitale que la première est bornée dans son essor; arrivée à un certain point, elle ne peut le franchir, si la science positive ne s’impatronise au milieu d’elle, et voilà pourquoi les nations que j’ai citées dans l’antiquité et de notre temps se sont immobilisées. Au contraire la seconde paraît avoir devant elle un champ illimité; tant qu’il restera un pas à faire dans la science positive, il restera un progrès à accomplir dans la civilisation correspondante.
Quand je vous parle d’évolution et de progrès, c’est un phénomène naturel que je constate, non un optimisme auquel je me laisse entraîner, et qui d’ailleurs devrait être singulièrement tempéré par les souffrances et les catastrophes, compagnes douloureuses de notre commune évolution. Le corps social est, en cela, trèscomparable au corps de l’individu, qui ne se développe pas sans travail et sans souffrance. Quand l’homme est réuni en société, la force évolutive qui est inhérente à cet état se manifeste par des voies et moyens que l’observation seule, c’est-à-dire l’histoire, est capable de faire reconnaître. Là, non plus que dans les autres domaines, on ne devine pas, on constate.
De cela que l’évolution historique est un phénomène naturel, offre une série cohérente d’enchaînements, et est mesurée par une sorte d’échelle graduée soit sur le
progrès des arts industriels, soit sur celui des sciences positives, il résulte des conséquences non sans importance que je vais signaler.
D’abord, puisque cette évolution est un phénomène naturel, il faut exclure le hasard, qui plus d’une fois a été proclamé le dieu des événements historiques, quand le regard était troublé par leur complexité et leur confusion. Que le hasard soit exclu des phénomènes naturels, cela est certain pour l’astronome, pour le physicien, pour le chimiste, pour le biologiste; cela ne l’est pas moins pour le sociologiste et l’historien. Il sulFit de noter que les phénomènes historiques sont sous la dépendance étroite des conditions qui règlent la vie individuelle, pour être sûr qu’ils ont, eux aussi, leur détermination.
En second lieu se trouvent exclues ces hypothèses chères à plus d’un bon esprit dans le dix-huitième siècle, à savoir que, en construisant toute notre science moderne, nous ne faisions que retrouver une antique science, ou connue des prêtres et cachée dans les temples, ou attribuée à un peuple disparu avec l’Atlantide que Platon, sur la foi des Égyptiens, dit avoir été engloutie dans la mer. Mais le développement des sciences astronomiques, physiques, chimiques, biologiques, nécessite un trop grand appareil pour avoir jamais été renfermé dans l’étroite enceinte des sanctuaires; et, à l’égard de la fabrication de ses instruments, il est trop lié à une industrie perfectionnée pour qu’on imagine quelque part dans l’antiquité une science effective séparée de toutes les conditions qui lui sont connexes. Quant aux destructions et rénovations, c’est une pure hypothèse; et, pour les temps historiques du moins, il est certain quelles n’ont jamais eu lieu : la civilisation égyptienne résista à l’invasion des pasteurs, celle des
Chinois à l’invasion des Tartares, et celle des Grécoromains à l’invasion germanique.
Enün il n’est pas plus vrai que l’évolution soit, comme l’avait pensé Vico, circulaire. La circularité est exclue par le progrès scientifique, qui est nécessairement en une direction rectiligne. C’est le caractère essentiel de l’histoire des sciences: rien de fortuit ne s’y montre; chaque découverte est rigoureusement assignée à une place déterminée. Pour qu’elle devienne possible, il faut que telle et telle découverte antécédente ait été faite, telle ou telle théorie instituée. Alors c’est la bonne fortune des génies privilégiés de venir à point et à temps pour cueillir le fruit mûr.
L’histoire, ai-je dit, est un phénomène naturel ; et, si, en cette qualité, elle est soustraite au hasard, elle l’est aussi à notre arbitraire. Là est la borne posée à l’action des formes politiques, qu’on croit volontiers toutes-puissantes et qui ne le sont pas. Mais en même temps elle est modifiable par notre intervention devenue savante. Judicieuse et prévoyante; et c’est à cause qu’elle est modifiable, que nous prenons part à la direction des destinées de l’humanité. Tous les phénomènes naturels ne sont pas modifiables, par exemple les phénomènes astronomiques; nous ne pouvons rien sur les mouvements de notre planète, sur sa place •îans l’espace, sur ses rapports avec le soleil. Mais tout le reste, phénomènes de physique, de chimie, de biologie et d’histoire, peut être modifié par nous, d’autant plus que le phénomène est plus complexe. Et, comme les phénomènes sociaux sont les plus compliqués, ils sont les plus modifiables, mais à la condition d’en respecter l’essence qui est au-dessus de toutes nos atteintes. Ainsi la latitude qui nous est laissée a pour limite l’essence du phénomène qui ne peut être chan-
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gée, et pour champ l’emploi de tous les moyens de culture qui influent sur la vie collective.
Aujourd’hui, à la vue de la civilisation répandue sur la surface de l’Europe, de l’Amérique et déjà même de l’Australie, il est bien manifeste qu’aucun désastre, aucune commotion ne peut l’interrompre, encore moins l’anéantir. Le sort en est désormais assuré ])Our les temps les plus lointains. Non pas que j’assigne l’éternité aux efforts des faibles mortels; les conditions de l’existence de notre planète dans l’espace et au milieu des systèmes solaires, les conditions de l’existence de l’homme sur cette planète me démentiraient aussitôt. Mais il est bon de savoir que notre avenir, s’il n’est pas infini, n’est pas du moins menacé de trop courtes échéances; et, de même que le terme prévu de notre vie individuelle ne nous empêche pas de nous livrer à nos travaux et à notre culture, de même l’humanité, s’abandonnant à ses destinées inconnues, doit se donner pour but constant son amélioration matérielle, intellectuelle et morale.
Tant que Ton n’eut que des notions sur quelqu’un des linéaments de l’état statique des sociétés, c’est-àdire tant qu’on fut borné au point de vue d’Aristote, la science de l’histoire n’exista pas, puisqu’elle consiste essentiellement dans la connaissance delà loi de développement. Que si Ton s’étonne que cette loi de développement ait été si tardivement découverte, il faut répondre en exposant la subordination où est la science de l’histoire par rapport aux autres sciences, exposition d’autant plus utile qu’elle pénètre au cœur même de la question d’évolution.
J’entends par subordination la condition qui fait qu’une science supérieure et plus compliquée ne peut se constituer, avant que soit constituée la science
immédiatement inférieure et moins compliquée. Les exemples vont rendre claire cette déûnition.
Puisque l’iiistoire a pour théâtre les sociétés et que les sociétés sont composées d’êtres humains, il est bien clair que le phénomène historique est en sus de tous les phénomènes qui appartiennent à la vie individuelle. De la sorte il apparaît que la science historique, contenant un phénomène de plus, est supérieure à la science de la vie et plus compliquée. En conséquence elle ne peut se constituer que lorsque la science de la vie aura elle-même posé ses propres fondements; or il n’y a guère que quatre-vingts ans que les vrais fondements de celle-ci sont posés. Mais est-ce que l’étude des êtres vivants peut être abordée de plain pied et sans quelque science inférieure et moins compliquée qui lui serve en quelque sorte de base et de support? non certes. Tout ce qui chez les êtres vivants entretient la vie, je veux dire la grande fonction de la nutrition relève immédiatement de la chimie; et vous savez comme moi que la constitution de la chimie est l’œuvre du XVIII' siècle. Sommes-nous au bout de ces subordinations? pas le moins du monde. La chimie n’a été pendant de longs âges que de l’alchimie, tant que la physique n’a pas été constituée; en effet comment spéculer ur les propriétés chimiques des corps, si l’on n’a auun moyen de tenir compte de leurs propriétés de pesnteur, de chaleur, de lumière et d’électricité? La c'4mie est donc subordonnée à la physique, selon le ses que j’attache ici à ce mot; mais la physique est de coi^titution récente, ne remontant guère au delà de Galée et des commencements du xvii' siècle. Est-ce touidans cette subordination hiérarchique? non pas encce. La physique, avec l’astronomie qui n’en est qu’ue branche, est dépendante étroitement des ma-
thématiques; et, de leur côté, les mathématiques, qui, elles, n’ont rien qui les précède, ne remontent pas à une antiquité très-reculée : ce sont les Grecs qui les fondèrent. Ce rigoureux enchaînement montre comment la découverte de la science de l’histoire a été ajournée à une date si près de nous.
Il montre aussi que je n’ai pas eu tort d’affirmer que ce grand fait de subordination pénétrait jusqu’au cœur de l’histoire. La nécessité qu’il impose aux sciences de n’apparaître que l’une après l’autre et dans un ordre absolument déterminé représente à nos yeux, en linéaments parfaitements distincts, la marche, la direction, le progrès.
Quand je parle de la constitution des sciences et de leur superposition successive, je n’entends que le point précis où chacune établit ses théories fondamentales; car, une fois constituées, les sciences se prêtent toutes sortes de secours réciproques, aussi bien les supérieures aux inférieures, que les inférieures aux supérieures.
Comme l’histoire se passe dans le temps et comme la marche de l’évolution est fort lente, relativement du moins à la courte durée de notre vie individuelle, plus on s’enfonce dans l’antiquité, plus on allonge la portion de cette évolution qui est accessible à nos recherches. Aujourd’hui, grâce à des trouvailles toute récentes, on tient la série entière, sauf les origines qu, en ceci comme dans le reste, nous échappent nécessirement. A la vérité, il s’y rencontre des lacunes imputantes; mais un judicieux système d’intercalation prmet d’en combler quelques-unes; et, en somme, i>us avons des documents suffisants pour établir les 'ois grandes phases de l’humanité ; la première à ous connue et la plus ancienne, celle qui se caractéris par la création des outils les plus simples et l’emph de
quelques métaux faciles à travailler; la seconde qui lui succède, où les arts nécessaires à la vie reçoivent un ample et brillant développement, et où règne l’empirisme; la dernière à laquelle nous appartenons, où les sciences positives font leur apparition, et où la théorie prend la direction des idées.
Ce que sont dans les autres sciences les observations et les expériences, les livres et les textes le sont dans la science de l’histoire. Mais plus on remonte vers l’antiquité, plus les documents écrits soit sur le papier, soit sur la pierre, deviennent rares ; et enfin on atteint des temps où ils manquent tout à fait. Alors on y supplée par des renseignements tirés des monuments, des sépultures, des instruments de guerre, en un mot des débris de toute espèce que la terre renferme et qui servent de témoins. La terre est un dépositaire fidèle; sans son pouvoir de conservation, que saurions-nous de l’homme préhistorique, des flores et des faunes antédiluviennes?
Quelque flottantes que paraissent les langues qui n’ont d’existence que par la parole vivante transmise I de bouche en bouche, cependant elles n’en rendent
I pas moins témoignage des choses antiques par leurs
j racines, variables selon les races d’hommes, mais sans . doute aussi anciennes que ces races. Il ne faut pas croire que les langues perfectionnées qui servent d’organe aux I nations civilisées aient eu, dès l’origine, la forme qui ■ leur est devenue propre; il ne faut pas croire non plus que les langues des peuples placés au plus bas degré do l’échelle sociale n’aient pas, empreinte dans leur constitution, la faiblesse intellectuelle de ceux qui les parlent. Les recherches de la philologie moderne, en résolvant d’un coté en leurs éléments les langues perfectionnées, et de l’autre en comparant les langues ru-
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cliraentaires, ont démontré que, dans ce domaine aussi, il y a eu une évolution. Trois époques distinctes marquent l’histoire du langage : le monosyllabisme, Tagglutination et la flexion. Entre les langues parlées jadis et celles qu’on parle aujourd’hui à la surface du globe, les unes ont passé par ces trois phases, les autres se sont arrêtées dans leur développement : ainsi l’agglutination renferme le monosyllabisme; la flexion renferme à la fois le monosyllabisme et l’agglutination. Le chinois est le principal représentant encore subsistant aujourd’hui du monosyllabisme primitif. L’agglutination, ainsi dite du procédé par lequel des syllabes indiquant les relations sont jointes aux monosyllabes primitifs, se voit dans les langues dravidiennes. Enfin la flexion appartient aux languessémitiques, par exemple l’hébreu, l’arabe, et aux langues aryennes, par exemple le grec et le latin. Ceci montre comment les archéologies du langage servent à éclairer et à consolider les théories de l’histoire.
A côté des langues je placerai les mythologies, qui, remontant très-haut dans l’histoire des peuples, nous renseignent sur leurs conceptions primitives au sujet de l’ensemble des choses. On en comprend l’importance; car là sont déposées les idées que les premiers hommes se firent sur les causes et l’ordre du monde. Ce fut un grand pas dans la voie des spéculations philosophiques, si l’on doit donner le nom de philosophiques à des notions s’élevant spontanément dans l’esprit à la vue des forces diverses, bienfaisantes ou malfaisantes, qui nous entourent et nous dominent. Ce fut aussi un grand pas dans l’organisation des sociétés; car autour de ces spéculations primitives se groupèrent des sentiments et des pratiques qui constituèrent les cultes religieux et lièrent fortement les hommes à un
FAIT A L’ÉCOLE POLYTECHNIQÜE. 439
ensemble d’idées morales. Ainsi naquirent les antiques religions des peuples polythéistes; elles ont leur place déterminée dans l’évolution, et elles remplissent un très-considérable office, comme on le voit chez tous les grands peuples de la haute antiquité.
Ces mythes, c’est le nom que l’on donne aux primitives conceptions religieuses, ont, même les plus élevés, d’humbles racines. Comme exemple, je vous citerai le mythe célèbre de Prométhée. Vous savez que ce titan, prenant en pitié la misérable condition des mortels, déroba le feu au ciel et l’apporta sur la terre. Ce vol courrouça Jupiter, et, faisant saisir Prométhée par ses deux satellites, Vulcain et Mercure, il le cloua sur un rocher du Caucase où un vautour venait lui ronger le foie. Mais le développement du mythe ne s’arrêta pas là, et l’esprit des Grecs le porta plus loin. Prométhée brave le courroux de Jupiter; car il sait que le règne du roi des dieux ne sera pas éternel, et qu’il doit être détrôné à son tour, si le bienfaisant titan n’est pas délivré. En effet Hercule tue le vautour, et détache les chaînes du captif; alors une réconciliation se fait entre Jupiter et Prométhée; et un nouveau et meilleur règne commence entre les dieux et les hommes. Tels sont les linéaments de ce mythe magnifique, où les Grecs se sont approchés autant qu’il est possible de la symbolisation de l’humanité. Maintenant, quelle est la racine de ce long développement d’idées? Elle est à la fois très-humble et très-curieuse. L’étymologie nous la donne : Prométhée se ramène à un mot sanscrit signifiant celui qui produit le feu en frottant un morceau de bois dans un autre bois. Ainsi par cette signiücation nous voilà reportés au temps où les hommes apprirent à produire le feu d’une façon régulière par le frottement, et consacrèrent par des rites religieux cette heu-
reuse découverte. Puis, à fur et à mesure que l’on s’éloigna du sens primordial et qu’on l’oublia, l’esprit philosophique groupa autour du donneur de feu l’idée de bienfait, de dévouement au service des hommes, de conflit entre les êtres divins et de l’avéneraent d’un âge où ils seraient plus miséricordieux.
Sur les limites des temps historiques se trouvent quatre grands livres, heureusement conservés et qui jettent beaucoup de lumière sur la haute antiquité. Le premier à citer comme le plus récent est Homère; ses poésies, qui furent à la fois pour les Grecs un livre religieux et un livre héroïque, sont de huit à neuf cents ans antérieures à l’ère chrétienne; les dieux n’y sont que des hommes agrandis, plus forts et plus puissants. A une date notablement plus reculée se trouvent deux livres écrits dans deux langues très-voisines du grec, et sous des conceptions mythologiques dont les origines se confondent avec la mythologie des Hellènes : ce sont le Yéda et le Zendavesta. Le Véda, qui est le livre religieux de l’Inde, est un recueil d’hymnes où sont célébrées les forces et les grandeurs de la nature; c’est, comme chez les Grecs, un polythéisme infini, mais où les phénomènes naturels ont à peine revêtu la forme divine. Le Zendavesta, qui est le livre de l’Iran ou plateau central de l’Asie, n’est point polythéiste : il reconnaît deux principes dans le monde, l’un bon, l’autre mauvais, Ormuzd et Ahrimane, et encore le bon principe doit finir par triompher du mauvais ; une morale pure et élevée y est prêchée. C’est aussi le caractère moral qui prédomine dans la Bible, livre non moins ancien que les précédents et qui, le premier dans le monde, proclama le monothéisme. Nous avons perdu Sanchoniaton et Bérose, qui auraient été pour les Phéniciens et les Babyloniens ce que la Bible est pour les
Hébreux; mais en fin ces quatre livres qui nous restent, plongeant par toutes leurs sources en une antiquité encore plus lointaine, nous font assister au développement religieux des peuples les plus importants de l’ancien monde.
A côté de ces quatre livres, je ne veux pas omettre de mentionner certains papyrus égyptiens, certaines inscriptions en caractères hiéroglyphiques, et aussi en caractères assyriens. Ils ne les égalent pas en valeur intrinsèque, mais ils les dépassent en valeur chronologique; car ils sont de beaucoup plus anciens. Ce sont les textes les plus reculés que nous possédions. Là nous apprenons, sinon complètement, du moins par fragments, comment les Égyptiens, premier peuple civilisé sur la terre autant que nous sachions, envisageaient le monde, les dieux, la vie et la mort.
Je viens de vous indiquer quels sont les livres les plus anciens; comme complément, je vous indiquerai quels sont les monuments qui appartiennent à la date la plus ancienne. Les uns sont datés, les autres ne le sont pas. Les monuments datés, approximativement du moins, sont ceux d’Égypte : là, quelques pyramides et quelques temples atteignent les dernières limites des temps historiques; rien de plus antique n’est connu sur la terre. Vous êtes des enfants, vous autres Grecs, disaient les prêtres égyptiens à Solon, et ils avaient raison; la vieille Grèce est jeune à côté de l’Égypte. Les monuments non datés sont ceux que l’on connaît sous le nom de mégalithiques : ce sont de grandes pierres brutes, les unes dressées, les autres couchées, et connues sous le nom de menhir et de dolmen ; les plus remarquables se trouvent à Carnac en Bretagne; mais, maintenant qu’on les cherche, on en trouve à peu près partout. L’usage n’en est pas connu non plus
que l’époque; mais, quelle que soit cette époque, elle est antérieure à celle des monuments égyptiens, ou, tout au moins, elle est un reste de civilisation plus vieille que la leur.
Tous les préliminaires qui donnent une idée de l’histoire générale viennent d’être exposés, sauf un seul, celui qui caractérise la méthode. Chaque science a une méthode qui lui est propre. Pour l’astronomie, c’est l’observation ; l’astronome ne peut qu’observer les phénomènes, il ne peut les modifier en rien. Au contraire, le physicien les modifie à sa convenance pour leur faire dire ce qu’il cherche; autant en fait le chimiste; c’est l’expérimentation, méthode propre à ces deux sciences. La biologie pratique sans doute l’observation et l’expérimentation ; mais sa méthode particulière est la comparaison, soit entre les divers âges d’un même individu, soit entre les divers degrés de l’échelle des êtres organisés, depuis le végétal jusqu’à l’homme. Enfin l’histoire ou sociologie, outre tous les modes précédents dont elle use selon l’opportunité, a pour instrument spécial la filiation, c’est-à-dire la production des états sociaux les uns par les autres. Il faut s’arrêter sur cette idée; car elle est essentielle et sert à rectifier certains préjugés qui sont encore courants. Au dix-huitième siècle, et beaucoup de gens pensent comme le dix-huitième siècle, on reconnaissait hautement la supériorité du temps moderne en lumières et en civilisation, et l’on s’en montrait très-fier; mais en même temps on admettait que les époques antécédentes avaient été plongées dans la nuit de l’ignorance et de la barbarie, que les sociétés orientales n’avaient été qu’un amas d’esclaves trompés par des prêtres; et à celte condamnation générale de tout le passé humain., on ne faisait d’exception que pour l’antiquité gréco-
iï latine, à laquelle on se déclarait bénévolement intérieur dans la culture des lettres et dans la grandeur a morale. Cela est inintelligible. Le progrès total ne se laj compose que de la somme des progrès partiels; et, si }| les choses s’étaient passées comme le prétendaient les d hommes du dix-huitième siècle, si tout ce qu’ils alïectaient de regarder comme ténébreusement barbare l’ar vait été effectivement, leur civilisation, comme la
[nôtre, serait un effet sans cause ; mais la liaison de l’effet à la cause se retrouve dès qu’on admet et constate la filiation historique. Cette constatation est une des œuvres les plus méritoires du véritable historien.
Quel est donc le véritable historien ? C’est celui qui saisit le caractère social des événements et des époques. Quel est le caractère social des événements et des époques? C’est l’ensemble des conditions qui font que, telle civilisation étant donnée, la convergence des effets produits favorise le passage à une situation plus développée, soit qu’il^ s’agisse d’organiser quand un ordre se constitue, soit qu’il s’agisse de dissoudre quand un ordre se décompose par usure et décadence. De ce précepte, je ferai l’application à un seul exemple, celui des croisades. Ce mouvement de l’Occident chrétien contre l’Orient musulman a été très-sévèrement jugé par les philosophes du dix-huitième siècle; ils n’y ont vu qu’un amour désordonné de la guerre et des aventures, une impulsion de fanatisme, une œuvre calamiteuse pour ceux qui envahissaient et ceux qui étaient envahis. Autre doit être le jugement de l’histoire. Depuis longtemps l’Occident se défendait péniblement contre les musulmans, qui l’entamaient de tous côtés; dès qu’il le put, il prit par les croisades l’offensive ; et, si l’on considère que c’est l’Occident qui devait donner naissance au développement moderne, et que les mu-
sulmans devaient tomber dans la luillité, on reconnaî- ; tra que les croisades furent un événement amené par ^ la situation réciproque des deux parties et favorable à révolution commune.
Les deux sciences qui traitent des êtres vivants, la biologie et l’iiistoire, ont cela de particulier que la substance qui fait l’objet de leur étude crie et témoigne sa douleur quand le mal vient la frapper. Telle est la con- i dition du médecin au chevet du malade, de l’historien ■ au chevet des nations saisies par la main de fer du malheur. Il faut pourtant pénétrer dans ces domaines pour y chercher, d’un esprit lucide et d’une main ferme, le : réel et le vrai, seul flambeau qui nous serve à rendre, ' dans notre condition mortelle, ce qui est bon meilleur, ‘ ce qui est mauvais moins mauvais. Résumons donc en r' quelques mots cet aperçu. L’histoire est un phénomène ; naturel et, à ce titre, soumis à des conditions déterminées que nous ne pouvons modifier sans limite à notre profit. Comme elle est subordonnée à la science de k * vie, laquelle est elle-même subordonnée aux sciences chimiques et physiques, celle de l’histoire est la plus compliquée de toutes et constituée la dernière. Le pro- ; cédé d’étude qu’elle emploie essentiellement est la fi- \ liation, c’est-à-dire l’engendrement des états sociaux les b uns par les autres. Enfin elle constate que l’humanité est soumise à un mouvement de développement qui la I porte à des degrés échelonnés de civilisation, et que ce ' mouvement, quand il a atteint la phase des sciences positives, devient assuré, mesurable par le progrès même de ces sciences et indéfiniment progressif.
Nota. — En rédigeant cette leçon à la hâte, j’avais esquissé à la hâte aussi un programme que voici ;
2® Leçon. La terre et l’homme.
3° Leçon. L’homme préhistorique et l’homme sauvage.
4' Leçon. Comme entre l’homme préhistorique et les Égyptiens, dont la civilisation apparaît toute formée, une lacune existe, j’intercalais une civilisation intermédiaire dont je prenais le type chez les Mexicains et les Péruviens.
5® Leçon. Les Égyptiens.
6® Leçon. Les Babyloniens.
7® Leçon. Les Indiens et les Iraniens.
8® Leçon. Les Juifs et les Phéniciens.
9® Leçon. Séparation des peuples progressifs et des peuples improgressifs, qui semblaient jusqu’à cette date confondus. Chinois.
10® Leçon. Considérations générales au sujet de l’antique civilisation fondée sur l’empirisme et les arts industriels.
H® Leçon. Commencement de la civilisation fondée sur la science. Les Grecs.
12® Leçon. Les Romains. Formation d’un corps politique soutenant et propageant la civilisation.
13® Leçon. Émpire romain. Décadence du polythéisme gréco-romain. Établissement du christianisme.
14® Leçon. Émpire barbare. Conquête de la Germanie par Charlemagne. Formation des langues néolatines. Transmission laborieuse du savoir antique à l’Occident.
15® Leçon. Moyen âge, catholicisme, féodalité ; arts, poésie et science de cette période.
16® Leçon. Arabes, leur histoire; introduction, dans l’Occident, de leur savoir, qui est tout grec; demi-renaissance.
17® Leçon. Di.ssolution du régime catholico-féodal durant le quatorzième siècle et le quinzième. Les grands schismes.
18® Leçon. Découverte de l’Amérique.
19® Leçon. Seizième siècle: Réforme, Rabelais, Montaigne, Cervantès, Sliakespeare.
20® Leçon. Dix-septième siècle : Les grandes monarchies. Formation d’un art en rapport avec elles, d’origine française, et prenant un grand ascendant en Europe. Progrès rapide des sciences : astronomie et physique.
21® Leçon. Dix-huitième siècle : l’équilibre européen. Fermentation de l’esprit d’examen, d’incrédulité et de révolution. Constitution de la chimie et de la biologie.
22° Leçon. Révolution française. Rénovation de l’art, de la poésie, de l’esthétique. Développement continu des sciences. Constitution de la sociologie.
23® Leçon. Marche et but de l’humanité.
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