SCÈNE QUATORZIÈME
« s'arrêter, dans la rivière frissonnante. Le vieux « Tom, notre chien fidèle, veille, d'un œil jaloux, a sur les hautes piles de papier, qui, du matin au « soir, s'élèvent en pyramides... Et moi, je cher- « che vainement celui qui était l'âme de cette mai- « son bénie. Ah ! frère, tu n'aimes donc plus ton « pays, que tu n'y reviennes pas?... Et ces heures « tranquilles du travail accoutumé, qui, sans ennui, « ni regret, disparaissent la veille, pour renaître le (c lendemain, les as-tn oubliées?... »
MONTGOLPIER, il se lève.
Moi, oublier ma paisible demeure, et le bonheur d'autrefois?... NonI rien ne saurait les effacer de mon cœur! Quelle que soit l'issue de l'expédition de Pilâtre, je partirai demain ; j'irai retrouver ma chère retraite du Vivarais!... M. de Versac, je vous fais mes adieux.
DE VERSAC
Eh! quoi ! vous voulez partir au moment où tout Paris s'occupe de vous ; quand chacun parle avec enthousiasme de votre invention, et vous décerne un brevet de génie !
MONTGOLFIER
Je ne prétends h rien de semblable, M. le baron; et j'étais loin de penser que ce qui n'était pour moi qu'un simple amusement, ferait un jour tant de bruit dans le monde.
DE VERSAC
Un simple amusement ?... Ce n'est point par un grand effort de science et d'étude que vous est venue l'idée des ballons, M. Montgolfier ?...
MONTGOLFIER
Mon Dieu non, mon cher baron ; c'est dans un moment de rêverie et de repos cfue celte idée m'est venue. J'étais, un matin, sur la grande terrasse de ma fabrique, et "je m'amusais à voir courir les nuages sur le ciel. J'admirais leurs formes bizarres, leurs évolutions rapides, leurs brillantes couleurs ; et il me vint tout h coup la pensée de fabriquer des nuages factices, qui, à l'imitation des nuages naturels, s'élèveraient dans les plus hautes régions de l'air. D'un autre côté, je voyais lafumée des cheminées de notre usine s'élever et flofter dans les airs, tout comme les nuages. Rapprochant ces deux faits, il ne me parutpas impossible de composerdes nuages artificiels, pareils h ceuxde la nature. Je fis de petits glo-" bes de papier, et je les remplis de fumée, en y faisant brûler de la paille humide La fumée, comme la vapeur d'eau qui compose les nuages, est plus légère que l'air. Elle devait donc s'élever au-dessus de la. terre, en entraînant mes légers globes.de papier. .. L'expérience réussit... Dès lors je m'amusai souvent à fabriquer de petits globes de papiers blancs, roses, argentés; etemmenant avec moi Josiane dans la campagne, je me plaisais à la voir faire avec ses petites mains d'enfant, ce que la nature fait avec sa grandeur et sa majesté... Les gens du pays, témoins de nos jeux, appelèrent mes petits globes des montgolfières... Cependant mon frère Joseph, la forte tête de la famille, qui avait étudié les sciences h Paris, rectifia mon explication. Il substitua une théorie scientifique h la poésie de mes nuages bien-aimés. Il me montra que si mes petits globes s'élevaient, c'était parce que je les remplissais d'air