SCÈNE II
GHRISTIANA, RAMPONEAU, DIANE.
RAMPONEAU
Eh! oui, mademoiselle Christiana, c'est nous!... Notre promenade est terminée... Nous venons de remiser notre traîneau et nos coursiers... deux
rennes superbes... à l'auberge du Renard bleu, et nous sommes disposés à (aire le pluR grand honneur au dîner qui nous attend dans votre cliaumière hospitalière... Quand je pense que je vous ai vue toute petite... tenez, pas plus haute que ça... (Il fait un geste avec la main.) et que maintenant 'vous voilà bonne à marier... ça ne me rajeunit pas I...
CHRISTIANA
Ah! je me souviens très bien, M. Ramponeau, de vous avoir vu ici, pendant que mon pauvre père vivait encore.
RAMPONEAU
Le pêcheur Ivan Pétrowick? C'est lui qui m'a vendu ma cargaison d'ivoire, à mon premier voyage dans votre Sibérie!... Et comme il était bon, franc, serviable, votre père, le pêcheur Ivan Pétrowick.
DIANE
Ghristiana a hérité de toutes ses excellentes qualités, mon oncle; car c'est avec une bonne grâce charmante qu'elle a mis, dès notre arrivée, sa chaumière à notre disposition; et elle rend plus faciles, par ses bons conseils, nos promenades dans les environs. (A Ghristiana.) Sais-tu d'où nous venons, dans notre traîneau?
GHRISTIANA.
Non, Madame.
DIANE, montrant le fon'1, à gauche.
De là-bas, tout là-bas.
SCtNE DEUXIÈME 9
GHRISTIANA.
Des îles d'ivoire ?
DIANE
Précisément. Nous avons vu la Lena se diviser en plusieurs bras, pour se jeter dans la mer Glaciale. C'est un spectacle superbe ! (A Ramponeau.) Aussi diton, ici, les bouches de la Lena, comme on dit les bouches du Nil, du Danube et du Bosphore.
RAMPONEAU
Pourquoi n'ajoutes-tu pas : les bouches du Rhône ?
DIANE, riant.
Parce qu'il y a trop de moustiques!
GHRISTIANA, timidement.
Et sir Evans, où l'avez-vous laissé ?
DIANE
Nous l'avons laissé un pied sur un glaçon du fleuve, et l'autre sur un glaçon de la mer. Il nous rejoindra tout à l'heure.
RAMPONEAU
Quant à son professeur, le savant M. Fresquelly, il a les deux pieds sur le même glaçon.
GHRISTIANA, riant.
Mais il va s'enrhumer !
DIANE
Non! Ces Messieurs, armés de pioches, fouillent les profondeurs des rivages glacés de la mer, pour en dégager le Mammouth qu'ils ont eu le bonheur
de découvrir; et ils mettent tant d'ardeur à ce travail, qu'ils ne s'aperçoivent ni du vent, ni du froid... Mais moi, qui n'ai pas le feu sacré de la science, je ne serais pas fâchée de me réconforter un peu... Et tu serais bien gentille, ma petite Ghristiana, de me donner une tasse de lait, tout chaud.
RAMPONEAU
Mais ma nièce, il n'y a ici, ni vache, ni chèvre, ni brebis!..,
GHRISTIANA.
Il y a de grands troupeaux de rennes, M. Ramponeau; et je serai charmée d'offrir à Madame le lait des nourrices sauvages de notre Sibérie.
Elle entre dans la chaumière.
DIANE, à Ramponeau.
Des courses en traîneaux si rapides qu'on en perd la respiration... des fourrures si épaisses qu'elles bravent le thermomètre... (Elle croise son manteau de fourrure.) une terre unie et blanche, comme la nappe d'un repas de cérémonie... une mer sur laquelle on marche... (Monlranl Ghristiana, qui sort delà chaumière, une tasse de lait à la main.) des paysannes habillées comme' des chanteuses d'opérettes... (Elle regarde la tasse que lui ofTre Ghristiana.) et du lait crémeux, comme du lait de brebis... (Elle prend la tasse.) écumeux, comme du laitd'ânesse... (Elle porte la tasse à ses lèvres et boit.) savoureux comme du lait de chèvre... (Elle rend la tasse vide à Ghristiana, qui la prend et entre dans la chaumière.) Mais la Sibérie est un pays charmant!... Et quand je pense que vous ne vouliez pas me laisser partir avec vous ! Vous me