‹ La science au théâtre, comédiesChapitre 184 sur 272 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

FRESQUELLY, SIR EVANS, il a l'air rêveur.

Un PETIT PAYSAN les suit, portant une bêche, des marteaux, une boite du fer blanc, un filet rempli de minéraux, tout l'attir.iil d'un géologue. Us (.nlrent par le foad.

FRESQUELLY, au petit paysan.

Petit Nicolas, va porter tout cela à l'auberge du Renard bleu. (Le pelit paysan sort par la gauche.) (A sir Evans.) Eh bien, mon cher Evans, voilà donc le but de notre voyage aux bords de la Lena, pleinement rempli! Nous étions venus, connaissant la célèbre découverte faite au temps de Guvier, tâcher de trouver sous le sol de ces rivages, durcis parle froid, le corps intact d'un MaiTimouth, et nous avons été assez heureux pour y parvenir... Je suis encore tout émerveillé d'un pareil succès!... Découvrir sous la terre glacée, un Éléphant, dont la chair est encore parfaitement conservée. Pouvoir manger un bifteck qui remonte au déluge... mais c'est admirable, incroyable!, invraisemblable !

SIR EVANS

Pardonnez-moi, mon cher professeur, si je ne partage pas votre enthousiasme ; mais ce n'est pas à l'état de conserve que j'aurais voulu voir ces colosses des temps primitifs. J'aurais voulu les voir vivants, debouts, majestueux et terribles. J'aurais voulu contempler leurs formidables troupeaux,

écrasant sous leurs pieds des fougères arborescentes, et déracinant, comme des brins de paille, les sapins des forêts de l'ancien monde.

PRESQUELLY.

Mais c'est un rêve que vous faites-là, mon cher Evans ! Prenez garde! rêver l'impossible est parfois dangereux.

SIR EVANS

Mon cher maître, je n'ai jamais connu ma mère, morte peu après ma naissance, et mon père succomba bientôt, à une maladie de langueur. Je me sentais envahi, à mon tour, par le spleen héréditaire, et je prenais en dégoût les hommes, la nature et la vie. Mais Dieu vous envoya sur ma route. « Je vous sauverai », me dites-vous. Et m'entourant d'une tendresse sans bornes, m'enseignant votre noble science, vous m'avez fait aimer les hommes et la nature... Grâce à vous, j'ai maintenant un but, un intérêt, une passion, dans ma vie. Grâce à vous, une étude nouvelle captive mon esprit, fortifie mon âme, et remplit les louL^des heures de mon existence... Ne m'empêchez donc pas de laisser errerma pensée surles grands spectacles de Tancien monde. J'aime à évoquer les premiers hommes qui ont rencontré, sur la terre, à peine sortie du chaos, tous les hasards, tous les dangers, toutes les luttes de la vie... Qui dira jamais leurs terreurs, leurs angoisses, leurs soufï'rances, devant les périls qui les menaçaient; mais aussi leurs surprises, leurs attendrissements, leurs joies et leurs extases, à la vue des merveilles que montrait à leurs yeux la v

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ginité de la terre? Ah ! que n'ai-je été le frère de ces premiers enfants de la création!

Il tombe, rêveur, sur le banc de mousse.

FRESQUELLY, à part.

Ce n'est plus le spleen, c'est l'idée fixe!..; Il est sur le chemin de la folie !... Il faut, à tout prix, changer le cours de ses pensées ; il faut l'arracher d'ici. (.\ Evans.) Eh hien, mon jeune ami, je crois que nous pouvons, maintenant, dire adieu à la Sibérie. Nous avons trouvé le superbe fossile que nous étions venus chercher aux bords de la Lena; nous pouvons repartir.

SIR Evans.

Libre à vous de repartir, mon cher maître; pour moi, je reste ici.

FRESQUELLY.

Vous voulez rester dans ce pays sauvage ?

SIR EVANS

J'y suis décidé ! Ici je n'aurai plus le spectale du prosaïsme de la terre actuelle; je vivrai dans le souvenir de la nature étrange et mystérieuse des âges primitifs. Mon imagination fera renaître les animaux fantastiques, les plantes gigantesques, lesfleurs bizarres, dont les empreintes sont incrustées dans les profondeurs de ce sol glacé.. . Ah ! maître, laissez-moi aux visions qui m'enivrent!

FRESQUELLY.

Voyons, voyons, sir Evans, vous avez confiance

en moi, n'est-ce pas? Vous partirez avec moi ; vous reviendrez à Paris, oti le bonheur vous attend.

Mouvement de sir Evans.

SIR EVANS, avec doute.

Le bonheur?

FRESQUELLY.

Oui, je songe à vous faire accorder, à Paris, la main d'une femme jeune, charmante, et...

SIR EVANS, il se lève vivement.

Un mariage ! Je vous en prie, ne me parlez jamais ni de- mariage ni d'amour... J'aime... mais celle à qui j'ai donné mon cœur est une femme que je ne verrai jamais qu'à travers le mirage de ma pensée.

FRESQUELLY.

Et qui donc aimez-vous ?

Sm EVANS.

J'aime la femme idéale et pure, qui vivant h une époque lointaine, n'a connu ni la coquetterie, ni l'hypocrisie, ni le mensonge, nés de la civilisation moderne !

FRESQUELLY, à part.

Il est amoureux d'une femme avant le déluge! Décidément c'est une monomanie!

SIR EVANS

Pourquoi retournerais-je en Europe ? Je n'y verrais que des femmes frivoles, légères ou capricieuses et des hommes curieux, indifférents ou jaloux ? Je reste, en Sibérie. J'y reste, pour respirer le souf-

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