SCÈNE VI
mettre en pratique le système de Linné, qui classe les plantes par le nombre des étamines.
BARNEVILLE
Eh! mais ! ce n'est déjà pas si facile de compter les étamines !... Je n'ai jamais pu en venir à bout, moi ! Mais ce gaillard de Gilbert ! Il vous prend une lleur : une, deux, trois, quatre, cinq étamines!... C'est comme s'il comptait les doigts delamaiu!... Et crac ! il la met dans la classe à laquelle elle appartient... Là sont les Monandries, les Diandries, les Tétrandries ; ici les Pentandries, les Icosandries .. Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais tous ces mots grecs, écrits par Gilbert, sur de petits carrés de fer blanc, suspendus devant chaque plante, ça fait très bien dans le jardin.
LOUISE
Il vaudrait mieuK moins de mots grecs et plus de connaissance de la nature... Et M. Gilbert au lieu de compter passivement les étamines d'une ileur, ferait mieux d'étudier les plantes, pour les classer d'après leurs caractères.
BARNEVILLE
Ouais ! pour perdre son temps, comme le fait ce rêveur de Bernard... Le système de M. Linné est le meilleur, ma lille, et Gilbert fait fort ])ien do s'y conformer.
LOUISE
Oui, jusqu'à ce c^u'une bonne méthode naturelle vienne remplacer le système de Linné, comme le système de Linné a remplacé celui de Tournefort.
BARNEVILLE
En attendant, Gilbert continuera à. compter ses étamines et vous, vous serez Mme Gilbert (A Louise, (lui pioui-e.) Voyons, ne pleure pas ma Louise, tu seras heureuse, j'en réponds !
LOUISE Et moi, je vous réponds du contraire
BARNEVILLE
Or, çà, ma Jille, vous faudrait-il un prince, i our
ovi î>
mari
LOUISE, soupii-aul
Non, mon père, il me faudrait tout simplement, celui que j'aime.
BARNEVILLE
Parleriez -VOUS de ce paresseux de Bernard?
LOUISE
M. Bernard de Jussieu n'est point un paresseux, c'est un chercheur. 11 cherche une méthode nouvelle^ qui puisse simplilier l'étude des plantes. Celte recherche constante est la cause de ses rêveries, de ses préoccupations. Attendez encore et vous le verrez toucher au Ijut de ses travaux.
BARNEVILLE
Allons donc ! que pourrait-il sortir de cette folle cervelle ?... Voilà un an que Bernard est ici, et ses
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plates bandes sont toujonrs sans dessus dessous!... J'ai vu des pieds-d'allouette les racines en l'air !. . .
LOUISE
Il faut bien découvrir Its racines, pour les étudier !
B\RNEVILLE
Etudier les racines 1 Et pourquoi faire, grand Dieu"? Les plantes de Gilbert n'ont pas les racines en Taii'. que je sache, et nulle part on ne peut en trou \ or de plus belles.. . Va voir sa collection de pavots : il y en a do rouges, de blancs, de roses, dt: violets, de panacliés. C'est un coup d'(pil su[)erl)e.
LOUISE
V^ous, mon père, voi:s ne voyez dans les Heurs que l'ornement des jardins ; Gilbert y trouve le pain de chaque jour ; ma tante, un élément de commerce : Suzette les cueille pour régaler ses moutons ; M. Buziquet les range parmi les drogues (souriant, on moniraut les ileurs (lo sa coift'ai-e) et moi, j'en fais ma parure.. Mais pour M. Bernard de Jussieu. la plante est une créature qui respire, qui vit, qui souffre, qui meurt et qui renaît. Or, toute créature appartient à une famille, et M. Bernard de Jussieu veut donner une famille à chaque plante !
BARNEVILLE
Rêves et balivernes, ma fille !
LOUISE
M. Bernard assure que ce n'est qu'une question de temps et d'observation.
BÂRNE VILLE
Taratata ! Ecoute ])ien, Louise. Gilbert a toutes les qualités que je désire rencontre r dans mon gendre. Bernard, au contraire, est un utopiste, qui, parmi ses nombreux torts, a celui de t'avoir farci la tête d'idées inutiles et ridicules.
LOUISE
Je vous assure, mon père...
BARNEVILLE
Qu'il ne soit plus questionde Bernard, je vous prie. Ne m'en reparlez jamais, jamais, entendez-vous!... Et pour en finir, je vais annoncer à Gilbert qu'il sera mon gendre...
LOUISE, pleurant Mon père !...
BARNEVILLE
Le beau mallieur. vraiment, que d'épouser un jeune homme bien fait de sa personne, gai, aimable, et qui plaît à tout le monde !
LOUISE, plpurant Excepté à moi !
BA.RNEVrLLE, patoniollonimt
Allons ! ma fille, séchez vts larmeîi, et tenez-vous prête à nous rendre cliez le notaire, (il sort par la £?aucho).