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La science de la main

J'ignore si ta main a la peau sèche ou douce, Si tes doigts sont noueux, ou pointus ou carrés Et quels sûrs pronostics peuvent être tirés

D'après la forme de ton pouce.

Quel que soit ton système, il faut en convenir,

Ta main, doublement occupée,

Doit être faite pour tenir

La plume aussi bien que lepée.

Barthélémy.

Ce fut une individualité bien accentuée que celle de l'élégant écrivain qui signa ce livre.

Gentilhomme dans toute l'acception du mot, il devint savant par intuition, presque à son insu; doué du grand désir de connaître, et merveilleusement disposé par la nature de son organisation impressionnable, à saisir et concevoir rapidement, il se laissa facilement séduire par la révélation d'une science dont la démonstration frappa son esprit et dont, avec la ténacité qui lui était propre, il se promit d'avoir le dernier mot. •

Mais avant d'aller plus loin, esquissons en peu

de mots la vie de l'homme aimable, qui, comme l'a dit le poëte Barthélémy, sut « tenir la plume aussi bien que l'épée ; » cela nous conduira à apprendre au lecteur comment il fut amené à devenir le grand prêtre de la chirognomonie.

Né le 13 mars 4791 à Yvetot, Casimir Stanislas d'Arpentigny, destiné à l'état militaire, entra àl'École de Saint-Cyr où il ne tarda pas à se faire remarquer

— non pas seulement à cause de ses progrès rapides

— mais surtout par la verve malicieuse et endiablée qui lui inspirait des satires versifiées dont personne à l'École n'était à l'abri, pas même le général commandant en chef, qui se vit un jour chansonné d'une façon si flagellante qu'il se crut dans l'obligation de sévir contre le coupable avec une rigueur qui décelait toute la profondeur de la blessure faite à son amour-propre.

D'Arpentigny allait sortir comme sous-lieutenant. Il fait renvoyé de l'École.

La punition était sévère, le jeune homme s'en consola, en songeant que sa chanson le vengerait.

Il eut raison, elle fit le tour des casernes de France.

Toutefois, privé de l'épaulette qu'il touchait déjà du doigt, il comprit qu'il lui fallait à tout prix la reconquérir, et il entra bravement comme simple soldat au 29e de ligne.

Trois ans après, il était sous-lieutenant.

Fait prisonnier de guerre à Dantzick, il rentra en France en 1814 et fut mis en non activité.

Entré au 66e de ligne en 1815, il fut licencié à la suite des événements et reprit du service en 1818. Lieutenant en 1820, il fît la campagne d'Espagne — puis au retour, il fut admis dans les gardes du corps du Roi, compagnie de Croy.

La révolution de 1830 renversa du même coup le trône et ceux qui l'entouraient de leur épée.

D'Arpentigny entra comme capitaine au 40e de ligne; décoré de la Légion-d'Honneur en 1833, il resta au service jusqu'en 1844, époque à la quelle il prit sa retraite.

Trente années de services honorables. Voici la part du soldat.

Arrivons à l'écrivain.

Nous avons dit qu'il avait pris part à la guerre d'Espagne.

C'est à cette guerre qu'il faut faire remonter la cause première de ses études chirognomoniques.

Un jour que le jeune officier parcourait pédestrement une des routes de l'Andalousie, il fut accosté par une hechicera (sorte de bohémienne) qui lui demanda sa main afin de tirer son horoscope.

Cette fille, qui accusait le type mauresque dans toute sa pureté, était fort belle, et elle sollicitait avec instance ; d'Arpentigny consentit volontiers à soumettre, en riant, sa main à son investigation et à entendre débiter gravement je ne sais quelle prédiction mirifique, en rapport avec la générosité du lieutenant qui, tout en continuant sa route, songeait à cette forme de divination par les lignes de la main, et à certains termes bizarres, dont s'était servie la bohémienne, qui avaient attiré son attention.

Il se dit sans doute que si la chiromancie pratiquée par les bohémiens et les bateleurs ignorants

n'était qu'une innocente supercherie destinée à leur procurer de gros sous, il n'en était pas moins vrai qu'en étalant leur prétendue science, ces mêmes gens ne faisaient que répéter des mots qu'ils tenaient de leurs pères, qui les avaient appris de leurs devanciers.

Au milieu du fatras obscur de phrases creuses qu'ils débitent, l'observateur saisit au passage des expressions qui semblent dériver d'un langage disparu et dont le caractère typique conserve sa force.

D'Arpentigny pensa de la sorte probablement, car il voulut étudiera fond la question et il ne négligea rien pour trouver la vérité qu'il voulait avoir claire, palpable, évidente.

Pendant vingt années il se livra avec opiniâtreté à ce travail ardu et difficile, car, comme il arrive toujours en pareil cas, au fur et à mesure que le pionnier de l'idée marche sans cesse devant lui , sondant les profondeurs de la route, l'horizon s'élargit et de nouveaux chemins s'ouvrent.

Il compulsa d'abord les écrits d'Avicenne et de Frœtichius, il corrobora entre elles l'opinion d'Antiochus-Tibertus et celle de Taisnier, il fouilla Platon et Aristote, interrogea Ptolomée, s'inspira d'Averroès ; bref il lut tout, apprit tout, puis, lorsqu'il eut meublé son cerveau de toutes les remarques faites par les autres, il jugea que tout cela ne serait que doute, jusqu'au jour où il saurait de visu.

Ce fut alors qu'il compara les mains de tous les gens avec lesquels il fut en relation, qu'il remarqua les plus infimes détails de leur conformation, qu'il analysa leur aspect, et qu'il édifia enfin, le premier, un système exact, basé sur la logique et le raisonnement.

Et après avoir interrogé minutieusement les arcanes les plus sombres du mystère de la main dont chaque jour son intelligente perspicacité déchirait le voile, il se résolut enfin à publier son livre.

Un livre clair, précis, qui a le grand avantage d'être à la portée de tout le monde, d'appeler les choses par leur nom, et de ne pas viser au merveilleux.

Pas de prétentieuse et puérile mise en scène.

C'est simple, net, concis — et, ce qui ne gâte rien à l'affaire, pour un livre philosophique — écrit avec ce charme éblouissant qui séduit et captive le lecteur par l'impromptu du trait, la force de l'expression et la richesse de l'idée.

Au reste, veut-on savoir ce que pensèrent les maîtres en l'art d'écrire de cette œuvre ingénieuse et unique?

Voici une lettre que le chantre d'EIvire adressa à l'auteur de la Sience de la n ain, lorsque le livre parut :

« Monsieur,

« Je vous ai lu avec un vif intérêt, votre style en a donne à la science la plus conjecturale. Lors « même qu'il n'y aurait pas vérité théorique com- « plète dans le système, il y aurait charme dans « l'exposé.

« J'ai tardé à vous le dire parce que j'ignorais voce tre adresse ; plusieurs de mes amis qui sont les vô- « très se chargent de vous remettre ce compliment « sincère et ce regret de vous l'avoir fait attendre.

« S'il y a une révélation dans la main, croyez à « la mienne, quand elle vous accuse tout le plaisir « que vous m'avez fait.

« Nous avons été camarades dans les gardes-du- « corps, je me félicite que nous le soyons encore ce dans la philosophie naturelle.

« Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentice ments les plus distingués.

« Lamartine.

« 29 juin 1857. »

Voici Jules Janin qui, lui aussi, rend hommage à l'écrivain dans quelques lignes aimables :

« Prenez garde ! vous me donnez un livre à moi ! a si je n'étais pas indulgent, je pourrais vous en ac- « câbler.

« D'autant plus que vous avez fait là une chose ce charmante, ingénieuse, probable, bien dite, cu- « rieuse. Je vais en faire mon profit tout de suite.

« Quand j'aurai lu votre livre avec le soin que cela « mérite, vous me permettrez bien, je l'espère, d'en ce parler à mes lecteurs du Journal des Débats. Ce (( sera pour moi une grande joie de vous témoigner ce publiquement toute ma reconnaissance pour vos

« bonnes façons d'agir avec moi. Maintenant dans « tous les cas, absent ou présent, de près et de loin. « croyez-moi, je vous prie absolument, « Tout à vous.

« J. Janin. »

Nous n'avons pas le dessein de publier ici tous les témoignages de sympathie qui furent donnés à M. d'Arpentigny à l'occasion de ce volume, toutefois nous ne pouvons résister au désir de citer encore celle-ci qui émane d'un homme de goût dont les jugements font autorité :

« Monsieur,

« Je viens vous remercier pour le plaisir que m'a « fait votre livre. Je l'ai lu ce livre, et, ce qui ne « m'arrive guères, je l'ai relu. Les cotés scienti- « tiques de vos observations me semblent problé- • matiques, je ne m'en inquiète pas; on peut coni tester votre système, mais non pas vous.

« Vous n'êtes pas du tout banal, Monsieur, et vous « ;ivez à chaque page l'attrait de la nouveauté. Je ne « sais pas bien >i je tiens votre science pour vraie, ce u que je sais c'est que je tiens votre talent pour 1res-

« éminent et très-original. Vous avez beaucoup vu, « encore plus deviné. Vous mettez à tout de la dis- « tinction, même dans les hardiesses les plus ris- « quées, et puis, lorsqu'on s'y attend le moins, les « ailes vous poussent, et vous voilà dans les hauteurs « lyriques. Vous êtes un poète d'une gaieté piquante ce et d'une verve singulière. Vous n'appuyez jamais ce trop, vous glissez et vous échappez dans un rayon.

ce Merci donc, Monsieur, pour les impressions que ce je vous dois. Je crois un peu à votre main, mais ce je crois tout à fait à votre charme. Vous avez beauce coup d'imagination dans l'esprit, d'inspiration ce dans le style, et la grâce de l'imprévu.

« A bientôt, Monsieur, et mille amitiés. » ce J.-M. Dargaud.

« Paris, le 23 mars 1858. »

Ces lettres résument l'impression que causa l'apparition du livre qui fut accueilli avec plaisir par le public et avec joie par les amis de d' Arpentigny et ils étaient nombreux. — Il était en commerce d'amitié avec tout le Paris illustre parle talent ou la naissance.

Sa plume incisive et profondément spirituelle se

plut à retracer ies milles souvenirs de sa vie d'officier, et il a laissé des pages pétillantes de verve et de malice.

Lorsque j'eus l'honneur de le connaître — il était dans les dernières années de sa vie, — c'était un beau vieillard, plein de verdeur et de feu, dont les lèvres ne s'entr'ouvraient que pour laisser passer des traits finement satiriques.

Ses boutades égratignaient et sa caustique humeur criblait de pointes acérées ses meilleurs amis qui se résignaient à recevoir à bout portant cette mitraille, cinglant dru, en songeant que personne n'en était exempt.

Et puis c'était toujours Fesprit qui fournissait les projectiles.

D'Arpentigny avait la science du bien dire et il causait avec un entrain tout juvénile.

11 avait beaucoup étudié les hommes — et le résultat de son étude fut que les femmes leur étaient infiniment préférables; — aussi aimait-il beaucoup les femmes, qui le traitaient en enfant gâté.

Les plus nobles et les mieux placées de. la foule parisienne s'entendirent pour entourer de soins délicats et de touchantes attentions la viellesse de ce railleur incorrigible qui n'abdiqua jamais le droit de tyranniser leur cœur.

Un soir il s'endormit paisiblement, en murmurant le nom de l'une d'elles ; le lendemain matin on le trouva mort dans son lit.

Et sa bouche avait dû se fermer en esquissant encore un malicieux sourire.

H. GoURDON DE GeNOUILLAC.

LA

Connais-toi toi-même. Belle et sage maxime à laquelle il est plus aisé à la généralité des hommes d'applaudir que de se conformer.

En lonie, où la terre fournit presque d'elle-même ce qui est nécessaire aux hommes, et où. vu la chaleur du climat, une grande partie des besoins inhérents à nos latitudes, sont ignorés, on a pu la graver sur les frontons des temples comme un précepte que chacun, dans l'intérêt le mieux entendu de son bonheur, était tenu de mettre en pratique; mais, dans nos rudes contrées où nous n'obtenons rien du sol qu'à ta sueur de notre front, ou Les forces de notre

corps et de notre esprit s'épuisent dans une lutte sans fin contre les éternelles agressions du froid et de rhumidité, le temps nous manque pour nous livrer à cette belle étude de nous-même, depuis si longtemps recommandée. Aussi, est-ce dans notre brumeux Occident, et depuis que la population, en s'y multipliant outre mesure, nous a rendu le travail manuel de plus en plus obligatoire et pénible, que sont nées ces théories destinées à nous révéler, par le facile examen de quelques signes physiques, le secret de nos penchants et de nos facultés.

Qui n'a lu Gall, et ses adeptes enthousiastes, les phrénologistes? mais leur étude est épineuse et leurs conclusions souvent contradictoires. — Qui n'a lu Lavater et les autres physiognomonistes? mais leurs indications sont vagues, dans leur apparente précision, et leurs décisions souvent trompeuses. Cependant, une théorie aidant à l'autre, la physiologie a fait un pas. — Ainsi la lumière s'accroît dans la crypte, à mesure qu'une lampe de plus est allumée sous ses • voûtes. — Encore une découverte, et peut-être cette science atteindra-t-elle un degré suffisant, sinon complet, de certitude. Or, les signes indicateurs de

nos entraînements et de nos instincts, que Gall a vus dans les protubérances du crâne et Lavater dans les traits de la physionomie, je crois les avoir trouvés — non pas tous, mais ceux qui ont trait à l'intelligence — dans les formes de la main.

Et en effet, après la parole, que Charron appelle la main de l'esprit, la main n'est-elle pas, surtout dans la sphère des choses, le principal instrument de notre intelligence? Elle a donc beaucoup à nous révéler sur les répugnances et les aptitudes intellectuelles de chaque individu.

Car, de même que les animaux ont une organisation conforme à leur instinct, de même que le castor, que la fourmi, qui ayant reçu l'instinct, l'un de bâtir et l'autre de charpenter, ont en même temps reçu l'instrument sans lequel ils ne pourraient ni bâtir ni charpenter; de même que parmi les animaux d'une même famille dont les instincts sont identiques, l'organisation est également identique; tandis que parmi les animaux d'une même espèce comme les chiens, les araignées, par exemple, dont les instincts sont différents, en partie, l'organisation est aussi en partie différente; de même, dis-je, Dieu en nous dotant

d'instincts divers, nous a logiquement dotés de mains de formes diverses. La main d'un poète ne peut ressembler à celle d'un mathématicien, ni la main d'un homme d'action à celle d'un homme de contemplation. Je n'entends pas parler d'un poëte appris, d'un mathématicien appris, mais d'un poëte que la nature a fait poëte, mais d'un mathématicien que la nature a fait mathématicien. Encore une fois, ce serait avoir une bien faible idée de la prévision de Dieu, de sa justice, de sa puissance, que de croire que les instruments dont il nous a munis ne sont pas appropriés, par la variété de leurs formes, à la variété de nos intelligences.

C'est sur cette vérité, et en partant de ce point de vue, que j'ai établi mon système. De plus habiles, s'ils le jugent digne de leur attention, le reprenant au pied, l'exposeront et le développeront mieux que je n'ai su le faire. Je ne réclame que l'honneur d'avoir le premier entrevu les plages fécondes de cette science nouvelle (1).

(1) Ou peut-être retrouvée, car Anaxagoras, dit- on, voyait aussi des signes indicatifs des tendances de l'esprit dans les formes de la main. Les Grecs ont presque tout entrevu ou deviné.

(Note de l'auteur.)

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