‹ La science des espritsChapitre 33 sur 84 · IRÈNE · texte numérisé non relu

IRÈNE

Vers le milieu du quatrième siècle, à Trémithonte dans l'ile de Chypre, vivait le saint évêque Spifidion, l'un des pères du concile de Nieée. C'était un doux et vénérable vieillard.

pauvre comme le Christ, pénitent comme un ascète, et charitable comme un apôtre. Il avait été marié, et sa femme en mourant lui avait laissé une fille nommée Irène, qui voua son âme à la prière et son coips à la yii^injté. Il demeurait avec elle, dans une cabane entourée d*un petit jardjifi que Tév^ue cultivait lui-même.

Il était le conseil de toute la contrée, Irène en était la providence : elle soignait les maladei^ et visitait les pauvres , les enrichissant de courage et leur faisant l'aumône de tous les trésors de son cœur. Puis elle priait, elle jeûnait, elliB veillait, si bien que sa santé déclinait en même temps que son &me se détachait de plus en plus de la terre.

A peine sortie des Catacombes, TÉglise chrétienne, que Constantin venait de couvrir de sa pourpre, semblait alors être atteinte du mal qui consuma Qiçrçule lorsqu'il eut touché la robe sanglante de Déjanire; elle se déchirait les entrailles, l'arianisme agressif et une orthodoxie turbulente se la disputaient par lambeaux. L'astucieux et cruel Constance venait de rafraîchir avec le sang de sa famille la pourpre du manteau de Constantin. pfMlien ftudiait la philosophie ^slm Athènes,

et au milieu du misérable conflit dés théologiens et des rhéteurs, presseiitant, stths vôUlpirs'y t'é^i-^ gner, le yaste écroulement de FaiipirB, ilrêVaît les Vertus d'un autre âge, et, dans là solitude des Vieux temples abandonnés, ilpleutaît en songeant h U gloire des andtos dieux.

Le christianisme , en eflét , VOUait lé tièox monde à la mort, et faisait des saints s6ns ainélidj^r les mœurs publiques; bien au contmire, laputrt^ faction se hâtait de faire place à la Vie nouvelle, L'Église temporelle ayait déjàd'affiréuXêré* ques, comme Georges de Cappadocë, leli saints ci^oyàient phis que jamais à la fin prôkihainé du monde et fuyaient au désert. Spiridiôtt et sa flllé étaient des ascètes comme saint Paul TErmité et comme saint Antoine, mais ils avaient compris que toute la vie divine est dans l'esprit de ôha-*rite. Spiridion était donc resté évêque, et pour faire comprendre à nos lecteurs comment il en^ tendait la charité, nous allons raconter utte ariecdôté de sa vie.

C'était à la fin d'un carême, d'un tartmë tel que les faisait Spiridion; les maigres aliments de la sainte quarantaine étaient épuisés, on était au jour du Vendredi-Saint. Spiridion devait

piafiier cette joutuéé et la suitante âans prendra amime nourrtture, il n'aVàit dôucrieti chë* laS, riea qu'un morceau de cbaii* de pôrcî ^"^ pendu ft là famée du %er et Wserrô pour lêg fôWs de Pâques, Iditsque vient frapper à sa porte un voyi^eur exténué dô fatig^ et de besoiu, L'évêque de Trémitlionte lé teçoit àtec empressement et l'entoure de soius paternels; mais il s'aperçoit bieUtôt que son hdtè va s'évanbuir d'inanition. Que faire? il est tard, point d'hâ^ bitation prochaine, la ville est assez éloignée, Spiridion n'hésite pas. Il coupe un morcé&u dé viande salée, la fait cuhi^ et la présente au vôyA-^ geur. Celui-ci la repousise avec étôunauent et épouvante : Je suis chrétien, mon père, dit-il à TéVêque, comment donc aujourd'hm m'offrezvous de la Chair à manger! Me èroyez^vous cd^^ pable d'insulter ainsi par mon intempérance à la mort du Christ, notre maître?

— Je suis chrétien comme vous, mon fils, lui répond doucement Spiridion, et, de plus, je suis évêque, c'est-à-dire pasteur et médecin. C'est comme médecin que je vous présente ces aliments,' les seuls qu'il soit en mon pouvoir de vous offrir* Vous êtes épuisé, et demain peut^tre

il serait trop tard pour vous sauver la vie ; jmn-gez donc c.es aliments que je bénis, et vivez*— Jamais, réplique le voyageur, car vous me c(hi-seillez ce que vous ne feriez pas vpus^mêiDe.

— Ce que je ne ferais pas pour moi peut-êtiîe, dit le vieillard, mais ce que je ferais certaine-^ ment pour vous, comme vous aU^z le faire pour moi qui vous en prie, Tenez, youlez-yous que je porte à ma bouche un peu dç cette viande pour vous engager à en faire usage sans scrupule ?

Et saint Spiridion prit et mangea yn peu de viande de porc pour engager son hôte à en faire autant ; car la charité, suiyant lui, était une loî plus impérieuse que celle de l'abstinence et 4u jeûne.

Voilà quel était saint Spiridion de Trémi^ thonte, voilà sans doute quelle était aussi sa fille Irène.

Ces deux anges de la terre n'avaient qu'un cœur et qu'une âme. Quand Spiridion allait visiter son diocèse, Irène gardait l'ermitage et y recevait les pauvres, les pèlerins et les chercheurs de bons conseils ; tout ce qu'elle faisait ou disait était approuvé d'avance par son père, et Irène, de i^on côté, pe disait que les choses que Spiridion

— âoë —

lui-même eût dites, et faisait avec une merveilleuse divination les bonnes œuvres qu'il eût faites.

Ces deux saints furent momentanément séparés par ce travail de renaissance que nous avons coutume d appeler la mort^ Ce fut la plus jeune qui fut appelée la première à la délivrance. Irène s- éteignit doucement^ comme une lampe dont rhuile est épuisée. Spiridion lui raidit les derniei^s devoirs, mais il ne la pleura point, car elle ne l'avait pas quitté, il la sentait plus que jamaijs unie k sa pensée et à son cœur. Il lui semblait qu'il avait une double mémoire et une double pensée. Irène avait tit)uvé peut-être son paradis dans l'âme bienheureuse de Spiridion.

Ces détails étaient nécessaires pour expliquer l'anecdote qui va suivre.

Pendant une absence de Spiridion, un chrétien partant pour un long voyage avait remis entre les mains d'Irène une somme d'argent qui était toute sa fortune. Irène avait enfoui le dépôt et n'en avait parlé à personne.

Lorsque le chrétien fut de retour, Irène était morte, et grand fut Tétonnement du saint évè-

que en s'entendant réclamer un dépôt dont il n'avait pas connaissance .

Il se rendit alors sur le tombeau d'Irène et l'appela trois fois à haute voix. Irène alors répondit du fond de }a tombe dt dit : Mon père, mon père, que me voulez-vous? O^est du ^loins ee que rapportent les l^endaires.

-^ Qu'as-tu fait de l'argent que notre frère t'avait confié? dit Spiridion.

♦— Mon père, je l'ai enfoui à telle et telle place.

Le père creusa et trouva le dépôt intact.

Évidemment cette histoire est controuvée quant aux détails, mais elle peut être vraie quaat au fond.

Personne ne supposera que Tâme des morts et surtout celle des justes soit enfermée dans la tombe pour y sentir la lente corruption de la ehair et des ossements.

Irène n'était donc pas dans la terre. Que le saint homme se soit rendu sur la tonibe de sa fille pour évoquer des souvenirs et obtenir par sympathie magnétique une intuition de seconde tue, il n'y a rien là qui nous semble impossible. Nous croyons à l'union intime des âliies saintes

que la mort ne saurait séparer. Dien remplit la distance qui séf^re le ciel de la terre, et n'y laisse pas de vide entre les Cœurs. Les souvenirs d'Irène ont donc pu se communiquer à Spiridion; et d'ailleurs, qui dait si la sainte fille n'avait pas autrefois parlé à «on père de ce dépôt? Son grand âge et les soins nombreux de son épiscopat loi avaient peut-être fait oublier cette confidence. Ne nous arrive-t-il pas souvent d'admirer comme une pensée nouvelle ce que nous avons dit ou

mêihé écrit autrefois? De combien de rémi-

niscences vagues ne sommes-nous pas poursuivis,

et qui pourra dire toute la place qu'occupent les souvenirs déjà plusieurs fois efEkcés dans les rêveries de notre veille et dans les rêves de notre sommeil?

Nous rapprocherons de cette révélation dlrène à SiJîrïdion son père, une aventure plus récente et moins connue.

Il s'agit de Sylvain Maréchal , un bonhotUttie excentrique du siècle dernier, qui se croyait po-^ ^tîvement athée.

Sylvain Maréchal n'adnlettait donc pas Texis^ tence de Dieu, et, pour être logique, il niait également l'immortalité de l'âme; il avait fait de

mauvais veis pour défendre cette mauvaise cause; C'était d'ailleurs un homme honorable, aimé de sa femme et estimé de ses amis.

Lorsqu'on lui parlait de la mort, il dirait ordinairement que c'était le grand sommeil, et ajoutait sentencieusement ce distique, l'un de ses péchés contre Apollon :

Dormons jusqu'au bon temps, Nous dormirons longtemps.

Lui que le progrès de son siècle n'aYait conduit qu'à l'athéisme, il doutait un peu du progrès et ne croyait guère, à ce qu'on voit, à la venue d'un temps meilleur, l'athéisme n'étant ordinairement que le désespoir d'une croyance découragée.

Les gens qui ne croient pas à l'immortalité de l'âme meurent, hélas! comme les autres. Sylvain Maréchal vit venir l'heure du grand sommeil. Sa femme et une amie nommée madame Du four veillaient auprès de lui; l'agonie avait commencé. Tout à coup le mourant, comme s'il se rappelait quelque chose, fait un grand effort pour parler.

Les deux dames se penchent vers lui Alors ^

d'une voix si faible qu'on l'entendait à peine, il

dit ces mots : Il y a quinze,,.,, et la voix aspira. Il essaya de reprendre et munmira encore une fois : Quinze; mais il fut impossible d'entendre le reste. Ses lèvres remuèrent de nouveau un peu , puis , faisant un grand soupir, il mourut.

La nuit suivante, madame Dufour, qui venait de se coucher, n'avait pas encora éteint sa lampe, lorsqu'elle entendit sa porte «'ouvrir doucement* Elle mit la main devant la lumière et regarda. Sylvain Maréchal était au milieu de sa chambre, vêtu comme de son vivant, ni plus triste ni plus gai.

— Chère dame, lui dit*il, je viens vous dire ce que je n'ai pu achever hier : il y a quinze cents francs en or cachés d^ns un tiroir secret de mon bureau; veillez à ce que cette somme ne tombe pas en d'autres mains que celles de ma femme.

Madame Oufour, plus étonnée qu'effrayée de cette pacifique apparition , dit alors au revenant :

— Eh bien, mon cher athée, je pense que vous croyez maintenant à l'immortalité de l'âme.

Sylvain Mî^réchal sourit tristement, branla li^-

gërement la tète, et ne répliqua qu'en népétont une' denfière fois son distique :

Pormo^8 jusqu'au bon temps, Nous- dormirons longtemps.

Puis il sortit. La frayeur prit alors madame Dateur, ce qui prouve qu'alors seulement elle fut complètement éveillée; elle se jeta hors du lit pour courir à la chambre de son amie, madame Maréchal, qu'elle rencontra venait, de son côté, chez elle, pâle et tout effarée. — Je viens de voir M. Maréchal, dirent en même temps les deux femmes ; et elles se racontèrent les détails à peu près identiques de la vision qu'elles venaient d'avoir chacune de son côté.

Les quinze cents francs en or furent trouvés dans un tiroir secret du bureau.

Nous tenons cette histoire d'une amie commune des deux dames qui la leur avait souvent entendu raconter. Nous la croyons vraie, mais nous pensons que les dames, lorsqu'elles virent le fantôme, étaient déjà tombées dans un état de demisotnineil. Préoccupées des dernières paroles de Maréchal, elles les rapprochèrent avec la lucidité particulière aux rêves des personnes affligées de

mille petites dreonstaaces qu'elles avaient sues sans les remarquer et qui s'étaient graivées dans leur réminiscence involontaire ; le mourant, d'ail^ leurs, avait projeté a^ec force sa volonté dans ces deux âmes sympathiques ; ce qu'il voulait leur dire, il leur avait communiqué la force de le deviner. Elles le revirent absolument, comme on voit en fève, avec ses habits de tous les jours et sa manie de réciter de méchants vers; elles le virent com^ me on voit toujours les morts, daiis tinç espèce de miroir rétrospectif; elles le virent comme une somnambule Taurait vu, aitesi que le secret da sa cachette et de wn oy. r

Il y a là un phénomène très^remarquable d'hat* lucioation coUeetiv^ M ^myltanée , avec identité de secwde vue.; bwm il Ry .«: we» qui puisse prouver quelque ehosa «n , fayeur de^ évocations et du retour des trépftssési ^

jQuoi qu'il en soit du fa^tôç^e de Sylvain M^ré ehi^i, son incréd^iUté posthume .Apus rappaUeunt) pensée fort singulière de Swedenboi^. l4i foi, dit-il, étant une grâce qu^il f^ut mériter, Dieu, ne l'impose jamais à personne, même après la mort. Aussi n'est-îl pas rare de rencontrer, dans le monde des esprits, des incrédules qui

nient plus que jamais ce qu'ils ont touypùrs nié , et qui échappent à réridence de Timmertalité en supposant qu'ils ne sont pas morts, mais seulem^it atteints de quelque maladie mentale qui a déplacé le siège de leurs sensaticms. Ils vivent toujours comme ils vivaient sur la terre, se plai* gnant seulement de ne plus voir ce qu'ils voyaient, de ne plus entendre ce qu'ils entendaient, de ne plus goûter ce qu'ils goûtaient, de ne plus posséder ce qu'ils possédaient ; ils vivent ainsi d'une fausse existence, protestant contre la véritable vie^ et toujours trompés dans leur ennui par l'espérance de la mort. Ces imaginations du mystique suédois sont aussi ingénieuses qu'effrayantes et sufBmient pour nous eltpliquer, sinon le «ommeil léger d'Irène dans son tombeau de Trémithonte, du moins la double visite nocturne de Sylvain Maréchal, le lendemain de sa mort, pour d^ intérêts matériels et mesquins, si, aux suppositions tirées de l'imagination des mystiques, nous ne préférions mille fois les simples hypothèses de la science et de la raison.

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