LIVRE V. DE L\ DÉCORATION
colonnes, et c’est ce que 'l’on a dû remarquer dans les chapitres précédents.
On a aussi donné du renflement aux colonnes, à l'imitation du corp.s humain, qui est plus large vers le milieu que vers les extrémités. Mais les architectes sont encore partagés sur ce sujet, parce qu’on n’en a point d’exemple antique : il y en a même qui traitent ce renflement d’abus insupportable. Cependant l’usage de renfler les colonnes à leurs tiers est si pratiqué par les modernes, qu’on n’en voit presque point qui ne le soit. C'est pourquoi on a cherché plusieurs moyens pour le faire agréablement ; car, moins il est sensible, et plus il est beau. Or, pour savoir de quelle manière ondoit les dirainucrou les renfler, voici les deux pratiques que donne 'Vignolc, lesquelles je rapporterai préférablement à plusieurs autres, qui sont à la vérité moins mécaniques, mais plus difficiles à exécuter.
Manière de diminuer les colonnes.
Après avoir déterminé la hauteur et la grosseur de la colonne , avec la quantité dont on veut qu’elle diminue depuis le tiers jusqu'au haut, il faut dt^rire un demêcerclc sur le diamètre CD : ensuite mener la parallèle GE i l’axe AB , en sorte quelle vienne rencontrer le demicercle au point E afin d’avoir l’arc CE : on divisera ensuite la ligne AM en un certain nombre de parties égales , comme en dix ou douze , mais je me contenterai de ne la diviser ici qu’en six , afin de rendre la figure moins confuse : il faut diviser de même l'arc CE en autant de parties égales que la ligne AM , et par chaque point de division mener des parallèles à l’axe ; on mènera aussi par les points I d’autres parallèles au diamètre CD , qui venant rencontrer les précédentes, donneront lès points K qui marqueront de combien la colonne doit diminuer. Or, pour tracer cette diminution , il faut prendre une grande règle flexible, et la faire passer par tous les points que la courbe doit rencontrer.
Manière de racler les colonnes.
Ayant déterminé les mesures de la colonne et tiré le diamètre DE , qui doit passer par le tiers de l’axe AB, comme ci-devant, il faut avec le compas prendre le demi-diamètre CE ( que je suppose égal à celui
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de la colonne), et le porter à l’extrcmite' G du diamètre GH, en sorte que Venant rencontrer l'axe AB au point I , la ligne GI soit égale au demi-diamètre CE; ensuite il faut prolonger cette ligne aussi bien que le diamètre DE, lic manière que l’un et l’autre venant se rencontrer, donnent le point F, duquel il faut tirer un nombre de lignes qui viendront couper l'axe de la colonne en autant de points différents LL , etc. , au-dessus et au-dessous du point C ; sur chacune de ces ligues au-delà de l’axe, il faut faire LK égal à GI , c'est-à-dire au demi-diamètre CE, et alors on aura tous les points K par lesquels doit passer la courbe qui fera le rcnlleinent et la diminution de la colonne.
Ce que l’on vient d’enseigner au sujet de la diminution et du renflement des colonnes , sert pour tracer l’épure , c’est-à-dire le patron , à l’aide duquel on pourra creuser dans une planche la courbure dont il .s’agit, alin qu’appliquant ensuite cette concavité sur le vif de la colonne, on puisse, en la faisant tourner à l'entour de l'axe, diminuer le fût et lui donner une figure (jui s’accorde parfaitement avec ce que l’on aura tracé eu premier lieu.
La difficulté d’avoir des pierres d’une assez belle grandeur pour faire des colonnes toutes d’une pièce , n’embarrassait guère les anciens ; lorsqu’ils étaient contraints de Ic.s faire de plusieurs morceaux, ils les posaient avec tant de précaution les unes sur les autres , que les joints ne paraissaient point : pour cela ils laissaient le parement brut comme je l'ai dit ailleurs ; mais ils étaient très-attentifs à tailler les pierres justes sur leurs lits, afin qu’elles se rencontrassent parfaitement, se gardant bien de se servir de cales pour les dresser et les ficher comme nous faisons aujourd'hui , et lorsqu’elles étaient toutes posées, ils les polissaient, et donnaient à leur face la figure qu’elles devaient former, poussant les moulures les plus délicates sur le tas , parce qu’autrement elles n’auraient pu .se rencontrer juste , si elles avaient été taillées chacune à part.
Il y a apparence que les anciens n’ont jamais employé d autres colonnes que la circulaire, puisque toutes celles qui nous restent ont cette figure, et je crois qu'il n’y a que le mauvais goût de quelques architectes modernes qui en ait pu imaginer d’ovales, de triangulaires et à pans. Un défaut insupportable des colonnes ovales, cest que si elles fout face jrar le côté du plus grand diamètre , et qu’on veuille se
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servir de ce diamètre comme de modules, elles devieunent d’une hauteur extravagante lorsqu'on les regarde du côté le plus étroit , parce que le petit diamètre n'a plus de proportion avec la hauteur de la colonne. IjC contraire arrive si l'on veut prendre le petit diamètre pour module ; car, quand on vient à les regarder du côté du grand, elles sont trop basses et écrasées. Je ne dis rien des colonnes triangulaires , étant si défectueuses, qu'elles ne méritent pas qu'on s'y arrête : à l'égard de celles qui sont à pans , je les trouve plus supportables. Mais , après tout , quelle nécessité de vouloir donner aux colonnes des figures extraordinaires ? Est-il possible que les hommes aient tant de peine à se conformer aux règles de la nature ! Et ne seront-ils jamais convaincus que ce n’est qu’eh l’imitant qu’on peut réussir.
Les colonnes torses paraissent aussi peu approuvées des habiles gens; car, les colonnes étant faites pour soutenir un fardeau, la raison veut qu'on leur donne toute la force qu’elles peuvent avoir. Ainsi c’est un défaut de les affaiblir par des retours qui les éloignent de la perpendiculaire. Cependant leur beauté a fait qu'on n’a point eu égard à cette considération , puisqu'on les emploie aujourd’hui comme un des plus beaux ornements qu’il y ait dans l’architecture , non pas à la vérité à des endroits qui demandent de la solidité, mais dans des lieux de distinction , comme aux autels, aux tombeaux , aux salons, etc. Au reste, comme les occasions de s'en servir semblent n’avoir pas grand rapport avec un traité comme celui-ci , je ne m’arrêterai point à montrer comment l’on s'y prend pour les tracer, parce que d’ailleurs il n’y a point de livre d’architecture où cela ne se trouve.
Il y a aussi des colonnes symboliques , et qui représentent des figures humaines. Leur origine vient des Grecs , qui , voulant conserver la mémoire de leurs victoires, donnaient souvent aux colonnes de leurs édifices publics la figure et la ressemblance de leurs ennemis. Les femmes des Cariens réduites en servitude , et les Perses vaincus par les Lacérlémoniens à la bataille de Platée, furent les premiers sujets de CCS colonnes : de là sont dérivés les noms des cariatides et des persiques , qu’on a donnés depuis aux colonnes qui ont été faites sous des figures humaines. Cependant on ne donne plus aux cariatides des représentations d’esclavage et de servitude comme autrefois , ces caractères étant trop injurieux au beau sexe ; on leur en donne de tout opposés,
ne les employant plus que sous les symboles de prudence , de sagesse , de justice, de tempérance, etc. Quand elles sont isolées, elles ne doivent porter tout au plus que quelque balcon , tribune , ou couronnement léger : mais lorsqu’elles joignent un mur , il est à propos de les mettre sous une console qui paraisse porter tous les poids de l'entablement.
F>es colonnes persiques sont le plus souvent représentées sous des ligures d'hommes nerveuï et barbus : elles conviennent beaucoup mieux que celles des femmes pour représenter l’esclavage. On en fait aussi des symboles de vertu , de force , de valeur , et même des divinités de la fable, comme quand on leur donne des figures d’Hercule, de Mars, de Mercure , ou de faune et de satyre.
Il y a encore d’autres colonnes symboliques de figures humaines, dont la moitié du corps parait sortir d'une gaine ; ces colonnes sont nommées ternies ^ et ne doivent jamais entrer en parallèle avec d'autres colonnes, non plus que les cariatides. Cependant elles ont cet avantage, qu’on leur donne telle élégance que l’on veut, en alongeant leurs gaines pour les faire monter à une hauteur convenable à l’entablement qui est au-dessus.
Comme les figures contribuent extrêmement à enrichir la décoration , et qu’il faut beaucoup d’art pour qu’elles accompagnent les ordres agréablement, voici quelques observations de M. de la Hire, tirées du Traité d’architecture qu’il a dicté autrefois dans son école du Louvre.
Je suppose ici que l’ordre est Ionique, et qu’il tient le milieu entre les autres , afin de faire une comparaison plus juste, et qui convienne mieux entre les figures et les colonnes. Je suppose aussi que la colonne a dix-huit modules ou neuf diamètres de hauteur.
Je prends d'abord 'une colonne d’une moyenne grosseur, dont la hauteur est de dix-huit pieds et le diamètre de deux pieds , et je trouve par expérience qu’une figure qui a six pieds de hauteur peut fort bien l'accompagner : cette figure sera donc le tiers de la hauteur de la colonne.
Si la colonne a 27 pieds de hauteur ou 3 pieds de diamètre , on peut donner à la figure 7 pieds et demi ; si elle a .36 pieds de hauteur et 4 pieds de diamètre , la figure peut avoir environ 9 pieds ; si elle a 45 pieds de hauteur et 5 de diamètre , la figure peut en avoir 1 0 et demi ; enfin , si la colonne a 54 pieds de hauteur et 6 pieds de diamètre , on peut donner a la figure ta pieds de hauteur.
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Dans ces proportions , la figure est augmentée dej>uis 6 pieds , à raison d'un pied par toise d’augmentation à la hauteur de la colonne : mais si la colonne n’a que lu pieds de hauteur et un pied et demi de diamètre, une figure de 5 pieds peut fort bien y convenir. Si elle n'avait que () pieds de hauteur , on y pourra mettre une figure de 4 pieds et demi ; ce qui montre aussi que la même règle pourra servir pour les colonnes plus petites que i8 pieds , en diminuant la hauteur des figures au-dessous de la moyenne qui est de 6 pieds , à raison d’un pied par toise de diminution de hauteur à la colonne, et semblablement dans une même raison pour les hauteurs qui sont entre deux.
Pour ce qui est de la proportion que doivent avoir entre elles des figures posées à différentes hauteurs , il n'est pas possible d'en donner de mesures certaines, parce qu’on juge la ligure plus ou moins éloignée de l'œil suivant les accompagnements. On doit aussi remarquer que les figures qu’on met sur les colonnes , doivent être un peu plus grandes .que celles qui sont posées contre les bâtiments, ou dans une niche, et moins gi-osses et moins garnies de draperies que celles qui sont isolées et qui n’ont point d’autre fond que le ciel.