‹ La science des ingénieurs dans la conduite des travaux de fortification et d'architecture civile. Par BelidorChapitre 166 sur 207 · I.tVIlE V. BE LA BKCOUATION. 5ii · texte numérisé non relu

I.tVIlE V. BE LA BKCOUATION. 5ii

juste sans en avoir fait une longue et pénible étude. Peu de gens ont assez de loisir et assez de eourage pour lire vingt-cinq ou trente gros volumes, qu'on ne peut avoir qu’en faisant des dépenses considérables auxquelles on ne peut pas toujours sullîre; et ce serait leur abréger beaucoup de chemin, que de leur donner en peu île mots tout ce qui pourrait contribuer à les mettre en état , non seulement de travailler par eux-mémes, mais de porter un jugement solide de tous les édifices qui méritent quelque attention , soit que leur profession les y engage, ou seulement pour satisfaire leur curiosité, principalement sur un sujet qui est purement de goût, et où tout le monde se croit en ilroit <le blâmer ou d’applaudir. Je me suis donc chargé de toute la peine que pouvait donner le soin de débrouiller et de mettre en ordre les pensées et les principes de tant d’auteurs différents, dans respérance qu’on serait satisfait du motif qui me guide.

5ia

. livre SIXIÈME,

Qtl COMPREND LA MANIERE DE FAIRE LES DEVIS POl'R LA CONSTRCCTION DES FORTIFICATIONS ET CELLE DES BATIMENTS CIVILS.

(^OMME 011 ne peut bien faire les devis sans avoir une connaissanciparfiiile des ouvrages que l'on veut exécuter, il m’a paru qu’il convenait de ne traiter cette matière qu’après avoir enseigné tout ce qu’on a vu dans les quatre premiers livres: car, pour bien dresser un devis, il faut non-seulement savoir faire un bon choix des matériaux, afin de spécifier les conditions de ceux que l’on voudra employer, et la manière de les mettre en oeuvre ; mais il faut encore régler les dimensions des ouvrages, afin qu’on puisse voir toutes les partirularités du projet Jusque dans les moindres parties. C'est dans un devis qu’un ingénieur habile peut donner des marques de sa capacité, et c’est en effet l’endroit par lequel on peut en juger sûrement; car, s'il a du goût et de bons principes d’architecture militaire et civile, il le fera voir par les dimensions qui seront prescrites dans son devis; s’il a l’esprit net et juste, on y apercevra un ordre et un arrangement qui rendront intéressants les sujets les plus ingratsj enfin, s'il est capable de faire exécuter les travaux les plus difficiles, on en sera convaincu par les détails bien circonstanciés de tout ce qui doit entrer dans leur construction : .sa pénétration ira même jusqu’à prévoir les accidents qui pourraient survenir, et rien ne lui échappera. On peut donc dire qu’un devis doit être regardé comme le. chef-d’œuvre de l'ingénieur, et que c’est de là que déjicnd absolument l’exécution bonne ou mauvaise du dessin que l’on a en vue. Combien de fois n’cst-il pas arris'é que de grands ouvrages ont échoué faute d’avoir été précédés d’un bon devis ? Et que ne pourrait-on pas alléguer pour en prouver la conséquence ?

Dans l'usage ordinaire ce sont .MM. les directeurs de fortifications

l-IV. VI. DE LA MANIÈRE DE FAIRE LES DEVIS, qui font les devis, et le plus souvent les ingénieurs en chef: mais comme il n’y a point d'ingénieurs qui ne puissent se trouver dans le cas de projeter par cux-mèincs, on peut regarder ce sixième livre comme celui qu’il importe le plus de bien savoir, puisque, comme je l'ai déjà dit, les autres qui précèdent n’en sont que l’introduction.

I/e devis est un mémoire instructif de toutes les parties d’un ouvrage qu’on veut construire; il explique l’ordre et la conduite du travail, les qualités et façons des matériaux, et généralement tout ce qui a rapport à la construction et à la perfection de l’ouvrage.

Ses qualités principales sont que toutes les matières soient mises dans un bel ordre, énoncées clairement et bien détaillées, sans confusion, n’omettant rien d'essentiel , et ne laissant aucune équivoque qui puisse donner lieu dans la suite à des contestations avec les entrepreneurs: il doit être relatif au plan et profil du projet. Quand il est revêtu de toutes ces conditions, il sert de guide à l’entrepreneur, aux ouvriers et à l’ingénieur même, parce qu’alors il assujétit les uns et les autres à travailler de concert et conformément à l'intention du directeur ou de celui qui a fait le projet.

Il n’y a point de sorte d’ouvrage qui ne demande son devis particulier: mais comme il faudrait un détail infini pour en circonstancielchaque espece, je me contenterai d'en donner une idée générale, qui suffira pour en faire l'application à toute sorte de travaux, et à ceux même dont je ne ferai point mention. Pour cela nous supposerons, comme nous l’avons fait jusqu'ici, qu’il s’agit de bâtir une place neuve dont tous les dessin s sont cotés et réglés définitivement, et qu’il n’esi plus question que d'en faire le devis, pour ensuite procéder à l’adjudication. En remplissant ce dessin, je remettrai sous les yeux du lecteur toutes les différentes espèces d'ouvrages dont j’ai fait mentiou jusqu’ici. •Mais avant cela il est h propos que je m’arrête on moment, jiour faire voir la disposition générale d’un devis tel que celui dont nous parlons.

Il faut commencer d'abord par faire mention de la situation de la place et de son tracé, des principales pièces de fortifications qui doivent composer son enceinte, comme du corps de la place, des ouvrages détachés et des chemins couverts. On doit dire un mot en passant des mesures qu’il faudra prendre pour établir le rez-de-chaussée général, et pour former la distribution des rues; de là on passe aux dimensions

5i4 1-A SCIENCE DES INGÉNIEURS,

de chaque espèce d'ouvrage, commençant par le corps de la place, et continuant par les antres ouvrages détachés, et cck à mesure qu’ils s'éloignent du centre. On fait mention des épaisseurs que doivent avoir les murs au sommet et sur la base, de leurs talus, retraites et empattements, de-la hauteur et épaisseur des contreforts, de la largeur et profondeur des fnssé.s, de la dis|K>siticn des chemins couverts et glacis, des voûtes, portes, souterrains et latrines, le tout en général seulement: c'est ce qui doit faire la première partie du devis.

On entre ensuite dans le détail de la qualité des matériaux, comme des mortiers, ciment, sable, chaux, pierre de taille, moellon, pierres de parement, carreaux et boutisses, joints, hauteur des assises, libages, fichage des pierres, fer, bois, pilotis, placage et gazonnage, ce qui forme la seconde partie; et on continue en reprenant chaque ouvrage fun après l'autre suivant l’ordre de sa construction particulière, détaillant toutes les précautions , assujétissements, formes et règles du travail dans tontes leurs circonstances, observant toujours de commencer par le corps de la place, comme il vient d’être dit, et d’en épuiser la matière avant que de passer aux autres ouvrages, qu'on doit ensuite traiter tour-à-tour avec la même méthode.

Enfin le devis se termine par la construction des ponts, puits, magasins, arsenaux, hôpitaux, pavillons et’ corps de casernes, quoique cependant il soit d’usage de faire un devis particulier pour ces derniers. En tout cas, on doit garder le même ordre pour ces sortes de bâtiments, que pour la place même, c’est-à-dire, désigner d'abord leurs dimensions principales, parler ensuite de la qualité des matériaux, et suivre après en détail l’ordre de leur construction, commençant par les gros ouvrages, et finissant par les légers; après quoi l’on met les conditions qui regardent les entrepreneurs.

'Voilà ce qu’on peut dire en général sur l’ordre et l’arrangement des parties d’un devis. Quant aux antres qualités qu’il demande pour être bien fait, elles se réduisent, comme je l’ai déjà dit, à la netteté et à la précision, c’est-à-dire à distinguer chaque chose clairement, à ne rien oublier d’essentiel, dé même qu’à ne rien mettre d’inutile, à ne faire de répétitions qu’autunt qu'elles sont absolument nécessaires pour un plus parfait éclaircissement, à ne laisser aucune équivoque ou doute qui puisse donner matière aux entrepreneurs de contester, et à spécifier

LIV. VI. DE L A MA.MÈnE DE FAIRE LES DEVIS. 5i5 toujours, autant qu'il est po.ssible, la qualité et la force de chaque nature d'ouvrage, afin que l'entrepreneur soit obligé de s'y assujétir; et que non-sculcnicnt l'on soit en droit de lui faire exécuter son marché dans toutes ses circonstances, mais encore qu’il ne puisse trouver aucun faux-fuyant pour se disculper des frais que le plus ou moins de propreté dans l’ouvrage, on le plus ou moins de force dans chaque chose pourrait occasionner.

Il ne faut pas non plus dans un devis multiplier les titres mal-àpropos: ce defaut le rend ordinairement obscur, et lui ôte cet air de netteté qu’il doit avoir. Il vaut beaucoup mieux renfermer sous un seul titre toutes les matières qui peuvent y avoir rapport, et les apostiller à la marge chacune en particulier, afin qu'on les puisse trouver du premier coup-d'ceil, quand l'occasion le demande.

J'ai tâché de me conformer dans le modèle suivant aux règles que je viens de prescrire, et la lecture en sera plus instructive qu'un plus ample discours. On y trouvera la plupart des dimensions et des conditions qui ont été observées au Neuf-Brisach, que j’ai choisi exprès préférablement à toute autre place, à cause de l’estime que l'on fait de la beauté de ses ouvrages. C’est effectivement le sujet le plus parfait qui puisse être traité: cependant je ne m'a.ssujétirai point au devis primitif qui en a été fait, quoique je puisse le prendre sans balancer pour unique modèle, si cet abrégé me permettait d’entrer dans tout son détail.

J'ai ajouté à la fin de ce devis deux planches qui serviront à développer la fortification du Neuf-Brisach. Les tours bastionnées qui sont représentées sur la seconde, ne sont point tout-à-fait conformes à celles qui ont été exécutées, parce que je les ai tirées d'un nouveau projet que M. le maréchal de Vauban a fait quelques années avant sa mort, pour rectifier celui du Neuf-Brisach : mais comme la différence est trèspeu de chose, j’ai cru qu’au lieu d'y trouver à redire, on me saurait bon gré d’avoir rapporté celles-ci préférablement aux autres, qui sont connues de tout le monde. D'ailleurs il est bon que l’on sache que ces deux planches que j'ai fait graver il y a plusieurs années, ne devaient point se trouver dans ce volume-ci , leur véritable place étant dans celui où je parle de l’art de fortifier les places, et de la manière de faire le.s projets de fortification , que je mettrai an jour dans la suite ; c’est pour-

quoi elles contiennent des lettres et des chiffres dont je ne fais point mention présentement, parce qu'ils ont rapport à un discours qui n’est pas du sujet que je traite ici : mais , sans s’en mettre en peine, il suffira, en lisant ce devis, de jeter de temps en temps les yeux sur les dessins, afin d’avoir une parfaite intelligence de l’objet de chaque article, et on ne trouvera pas moins ces deux planches avec leur dissertation dans le volume dont je viens de parler.

Page 1