FRAGMENT SUR LES RAPPORTS DE LA NATURE ET DE L'ART EN GRÈCE
De toutes les conséquences heureuses produites par la 1 D’après le conseil de quelques-uns de mes amis de l’École fran-
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conservation et l’entretien des temples antiques, il en est une que l’avenir se chargera de tirer tout entière, et que dès à présent je dois faire entrevoir : je veux parler de cet accord entre les monuments grecs et la nature qui les encadre, accord merveilleux qui, grâce aux intelligentes restaurations des archéologues d’Athènes, se révèle aujourd’hui dans toute sa grâce aussi bien que dans toute sa grandeur. A l’époque où les édifices grecs disparaissaient à moitié sous des monceaux de terre et de décombres, on s’épuisait dans un pénible effort pour les compléter par la pensée, et on n’allait pas plus loin. Aujourd’hui, tout ce qui reste étant dès l’abord aperçu, la conception de ce qui a péri est prompte et facile, et, le plaisir de bien voir et d’admirer une fois goûté, on se tourne involontairement vers le paysage, que l’on admire à son tour. Bientôt on arrive à comparer le paysage et le monument, et l’on finit par saisir entre l’un et l’autre un rapport mystérieux, comme un air de famille ou une indéfinissable ressemblance. Dès lors, on a pénétré l’un des secrets de la perfection de l’art antique, et l’on se dit que des artistes nés au sein d’une nature aussi parfaite ne pouvaient s’empêcher de mettre dans leurs œuvres cette merveilleuse beauté qu’ils respiraient avec la vie, et dont leur âme, qu’elle en eût conscience ou non, était toute imprégnée.
Quelques voyageurs sont déconcertés en voyant la Grèce
çaise d’AÜiênes, je reproduis ici ce morceau auquel ils ont bien voulu accorder quelque mérite, et qui leur a semblé répondre à leurs propres impressions. Ce sont les dernières pages d’un long article écrit il y a longtemps pour la Revue des Deux-Mondes (15 août 1851), sous ce titre : Les monuments d'Athènes et les études archéologiques en Grèce. Je souhaiterais que les faits qui y sont décrits et esthétiquement commentés vinssent confirmer la théorie de la beauté de la nature essayée dans ce premier volume, IIe partie, chap. m, à la fin.
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actuelle presque nue, ses montagnes déboisées, ses plaines souvent désertes et stériles, et la plupart de ses fleuves taris. Comme elle a perdu son manteau de verdure, ils pensent qu’elle n’a plus sa beauté. Qu’ils y prennent garde cependant : l’épreuve de la nudité, si fatale aux corps mal faits, la Grèce la brave. Les (leurs, les arbres et les prés ne la gâteraient pas sans doute; mais elle s’en passe et n’en souffre pas, parce que sa perfection, comme toute perfection réelle, lui vient, non de la couleur, mais de la conslitution et de la forme. Une figure vraiment belle peut impunément pâlir; que dis-je? elle y gagne parfois. Le Parthénon était peint des plus vives couleurs : la pluie et les vents qui ont décoloré sa noble face ont-ils donc emporté sa beauté ?
La montagne, la plaine, la mer, les îles se rapprochent et s’unissent en Grèce dans un continuel embrassement; écartez-vous des rivages, cherchez les sommets les plus élevés ou les plus secrètes vallées, vous croyez la mer éloignée; regardez : elle esta vos pieds. Parvenu un jour jusqu’au fond des gorges où se cache Phylé, la forteresse de ïhrasybule, nous pensions bien être emprisonné dans une enceinte de monts. Tout à coup un double rayon de soleil passant entre deux nuages nous montra, à l’orient, la plaine d’Athènes s’achevant doucement à l’Hymette, et, plus au midi, dans un pli de l’Œgialée, un coin bleu du golle d’Éleusis, pris entre les roches comme un fragment tombé de la voûte du ciel. 11 n’est pas de province où ces riches perspectives ne se présentent plusieurs fois. Dans la seule Attique, trois admirables paysages [étalent, dans des situations analogues, la même et toujours nouvelle diversité. La plaine d’Athènes, celle de Marathon et celle d’ Eleusis s’étendent également entre un amphithéâtre de montagnes cl un golfe régulièrement arrondi* que relève et anime a
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l’horizon une île aux formes tantôt sévères, tantôt molles et riantes. Athènes regarde Egine, Marathon l’Eubée, et vis-à-vis la plaine de Thria, que Gérés Eleusine avait fertilisée, Salamine, aride, mais, glorieuse, découpe au-dessus de la mer ses pics dépouillés et rougeâtres. Quatre petits fleuves roulaient autrefois leurs eaux dans çes contrées. La guerre et les hommes ont brisé leurs urnes, bien fragiles, hélas! et depuis lors un trait manque aux paysages que Dieu avait créés sans défaut. Le Céphise éleusinien et
l’Uyssus sont à sec; le Charadros, qui descend d’Aphidné vers l’Eubée, n’a plus d’autre murmure que celui de son nom. Seul, le Céphise athénien, abandonnant à chaque instant son lit raviné, ses tortues aux écailles d’azur et les roseaux de ses rives, pour suivre malgré lui d’étroites rigoles de pierre, va distiller encore quelques gouttes à un sol altéré et semer çà et là sur ses pas quelques fleurs et quelque feuillage.
Ces plaines charmantes sont si bien closes à l’œil, que nulle d’entre elles ne fait soupçonner sa voisine. Cependant les barrières qui les dessinent et les séparent s’abaissent par endroits. Des portes, où vous guident les mouvements mêmes du terrain, donnent accès de l’une à l’autre, y font circuler le même peuple, la même vie, et impriment au pays un caractère d’unité qui lui est propre. Ces spacieuses vallées, ces cirques autour desquels tournent des chaînes de collines, sont comme les chambres d’un même appartement bien distribué. Le voyageur s’y reconnaît, s’y oriente sans peine; c’est, si l’on veut, un labyrinthe, mais un labyrinthe où le fil conducteur est toujours sous la main. La voie sacrée tend d’elle-même du bois d’oliviers au mont Icare, qui forme avec le Corydale, le défilé mystique de Daphné. Le Parnès et le I'entélique s’écartent à Kcphissia pour vous ouvrir la roule
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vers Marathon et Chalcis. Dans le Péloponèse, le dervenâki 1 du Trétos et son ruisseau vous mènent, à travers une forêt de myrtes et de lauriers-roses, jusqu’aux champs de Némée. À ce point, le sentier divisé se perd dans de vagues espaces; mais qu’est-il besoin de sentier? L’Acrocorinthe, pyramidant au nord comme un phare lointain, vous appelle vers les passages resserrés et pierreux qui se rouvriront bientôt aux vignes de la Corinlhie, devant la mer des Alcyons.
Tout ici se tient c A s’enchaîne; mais tout est annoncé et préparé dans le même paysage. Qu’elle se creuse ou qu’elle s’élève devant vous, la terre marche à pas réguliers. C’est surtout la nature grecque qui ne procède point par soubresauts : non it naturel per salins. Près de Mistra, je le sais bien, le Taygète dresse ses contre-forts à pic comme des murs : le grand rocher de Nauplie, tel qu’un baigneur impatient, bondit et plonge de haut dans le golfe d’Argos ; mais par quelle pente insensible l’Attique, s’éloignant à regret de ses ports, gravit longtemps avec une lenteur calculée les lianes du Pentélique, et va s’asseoir enfin au vert sommet de cette montagne, d’où les regards retrouvent tant de mers à la fois! Partout autour d’Athènes, excepté aux endroits gâtés par la main de l’homme, le ruisseau devient rive, la rive devient plaine, la plaine monte unie et continue, semblable à ces lames immenses qu’un souffle égal pousse d’une même et puissante baleine; et quand, arrivé sur la cime, vous demandez où a commencé la montagne, tout vous dit que c’est au ruisseau. De cette gradation qu’observent les plans principaux en se succédant naît, avec la grâce, une singulière harmonie, et cette harmonie produit à son tour la proportion. En effet, lorsque les éléments d'un
1 Urrcenâki, diminutif grec du mot turc dervend, défilé.
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toul se tiennent, s’accordent et se préparent, lorsque nul n’entreprend sur son voisin, soit pour l’effacer, soit pour le dominer seulement, on peut s’assurer que la proportion est dans ce tout. Assis à Tatoï, non loin des ruines de Décélie, je cherche dans cette Attique, qui se peut nommer ['archétype des paysages grecs, j’y cherche une colline trop petite, une montagne à abaisser, un golfe à étendre, une baie h mieux arrondir : rien de défectueux, rien d’incorrect ne se présente à ma vue. La masse Même de l’Hymette ne saurait déparer ce tableau; elle est le fond imposant de cette scène incomparable.
Une rare simplicité met le comble à tous ces mérites. 1! est des sites beaux sans contredit par la richesse qui s’y déploie, mais qu’une indiscrète et exclusive admiration a rendus presque vulgaires. 11 y a une nature théâtrale qui n’a rien à démêler avec la Grèce. Ici, des effets d’ensemble de l’ordre le plus élevé sont obtenus par des moyens presque invisibles, sans fracas, sans charlatanisme. Une telle nature n’enivre pas, ne monte pas à la tête; c’est à l’intelligence qu’elle s’adresse, non aux nerfs ni aux sens. Ce lui qui irait chercher là des impressions ou des secousses se serait trompé. Comme aucune forme n’y prédomine, tout cela est calme, grave et n’excite point. Pour en saisir le sens caché, il faut du temps et un habituel commerce avec les mêmes lieux. Et puis, de même qu’on n’a compris qu’avec étude, on n’admire qu’à bonnes enseignes, mais profondément, et de cette admiration vraie qui s’exprime sans gestes et parle sans cris. Celui qui déclame sur la nature en Grèce se bat les lianes et n’a rien senti, rien compris. La perfection tout idéale de ces tranquilles aspects ne peut atteindre le cœur qu’en passant par la raison. Les voir n’est, pas assez, il les faut regarder naïvement et fortement. Celle volonté de regarder comme d’autres relié-
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dussent, mais en pleine liberté d’esprit et en dehors de tout système, porte toujours ses fruits. Par ses proportions modérées, la nature grecque s’abaisse en quelque sorte à la taille de l’homme, vient doucement au-devant de lui, l’invite à la contempler, et, pour qui sait l’écouter, s’explique sur elle-même avec une pénétrante éloquence. Une magique lumière qui, versée à flots à travers' un pur éther, rapproche les objets, en éclaire jusqu’au moindre détail et leur communique, aux heures brûlantes, je ne sais quelles étranges palpitations, semblables de loin à une vie dans la pierre; des nuits sereines dont les ténèbres transparentes voilent tout et ne cachent rien; un climat qui, sur terre et sur mer, laisse les voies praticables en toute saison et le pays toujours accessible; enfin le dessin net et correct des motifs dans la simple ordonnance de l’ensemble : tous ces secours livrent au voyageur attentif le secret de la perfection de l’œuvre. Ce secret, c’est le plan suivi par le Créateur lui-même, plan divin que le génie grec a entrevu, et que dans ses grands jours il a pris pour modèle.
En Grèce, le contour des montagnes, ce profil du paysage sur le ciel, est généralement pur, et décrit avec ampleur des lignes soutenues, dont les mouvements balancés semblent suivre les lois d’une mystérieuse architecture. Les admirateurs sérieux en sont frappés, au point de résister rarement à la double tentation, d’abord d’attribuer à ces lignes une influence réelle sur l’art, et d’en chercher ensuite la reproduction fidèle dans la figure des monuments. Le fronton du Parthénon ressemble tant au Pentélique ! Le triangle percé au-dessus de la porte du Trésor d’Agamemnon à Mycènes répète si exactement -les pics d’alentour! Ces analogies existent, j’en tombe d’accord; mais qu’en conclure?... Laissons là ces jeux d’esprit. L’art grec a trouvé son modèle, non dans la face du pays, mais dans
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sa physionomie; s’il a regardé le corps, ce n’a été que pour y lire sa pensée : cette pensée, il l’a ravie, il l’a faite sienne et l’a mise après dans un corps nouveau, beau comme le premier, quoique d’une beauté moins accomplie et d’un autre visage. Tel est le procédé du génie : il pétrit et anime comme Prométhée; mais ce qu’il dérobe au ciel, ce n’est pas l’argile, c’est le feu, et quand, s’inspirant de l’œuvre divine sans la copier, il a élévé la plastique même jusqu’au spiritualisme, il arrive que la nature et les monuments apparaissent comme deux copies d’un même et éternel modèle, l’un de la main de Dieu, l’autre de la main de l’homme.
C’est ainsi qu’en Grèce cette variété, qui nous enchante dans le paysage, a passé dans les œuvres de l’art avec ses caractères opposés de fécondité et de mesure. Les temples grecs sont de dimensions différentes; ils ne varient pas moins dans leurs formes. Sur la seule Acropole, trois temples sont debout sans compter les Propylées : on y trouve les deux ordres principaux, le dorique au Parthénon, l’ionique à la Victoire aptère et à l’Erechthée, et dans celui-ci deux ordres à la fois, si l’on peut rapporter h un ordre les adorables canéphoresde Minerve Pandrose. Dans la sculpture des temples, la seule dont il reste en Grèce quelques remarquables débris, la variété, la richesse, le luxe même des ornements les plus ingénieux et les plus élégants n’a connu d’autres limites que celle du goût même. Quant à la forme humaine, trois fois elle se montre au Parthénon, à la frise, au fronton, aux métopes, et chaque fois avec un relief, des dimensions, des poses et un cortège différents. Et pour sentir tout le prix de cette variété discrète et sobre, il faut se rappeler ici les temples de l’Egypte, leurs pylônes criblés d’hiéroglyphes, leurs colonnes courtes, dont les mille caprices du dessin le plus bizarre ne réussissent pas à cor-
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riger la monotone pesanteur, tant il y a loin de la variété à ce qui n’est que multiple!
La même distance sépare l’uniformité égyptienne de l’unité grecque; la première lasse l’attention, la seconde lui vient en aide en n’offrant à ses prises que des objets où tous les éléments sont liés et se justifient mutuellement : ce sont les membres d’un même être et d’un être harmonieux et proportionné; les parties opposées s’appellent et se répondent par un accord spontané où ne paraît ni gêne ni contrainte. Le monument s’élève-t-il, tout en lui grandit ensemble et de concert, colonnes, architrave, fronton : ainsi grandissent les beaux enfants et les beaux arbres; ainsi grandirent sans doute les belles montagnes au temps où la terre, cherchant ses formes dernières, s’achevait avec la lenteur des siècles et s’apprêtait à recevoir l’homme. Que le monument s’abaisse au contraire, et tout se réduit selon une rigoureuse échelle de proportion dont la science moderne, qui n’a pu encore en découvrir la loi, reconnaît cependant l’existence et proclame l’effet.
En dépit d’un préjugé assez répandu, l’art grec n’entre dans les cadres réguliers de la symétrie qu’à la condition de s’y mouvoir avec aisance et liberté. L’Erechtheum est un temple en deux chapelles extérieures l’une à l’autre, d’inégale grandeur et sans aucune ressemblance. Le spectateur qui, appuyé contre le rempart occidental de l’Acropole, regarde devant lui, voit le petit temple de la Victoire sans ailes dépasser en hauteur le toit de de la Pinacothèque, le faite des Propylées, et masquer le fronton du Parthénon. Est-ce hasard? est-ce négligence? Ai l’un ni l’autre. La symétrie est une raison purement géométrique, et c’est toujours d’après des raisons de convenance morale ou locale que se décide l’art grec. Sa position fut marquée à l’Erechtheum par la tradition religieuse qui plaçait là la
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trace du coup de trident de Neptune et le point où s’éleva l’olivier de Minerve. Le temple de la Victoire sans ailes rappelle la mort d’Egée et consacre le rocher d’où il s’élança.
Quand la tradition est muette, l’architecture grecque consulte la nature. Ce n’était pas assez de lui avoir rendu un premier et grand hommage en s’appropriant ses qualités essentielles; les Grecs ont prouvé d’une autre manière à quel poinL ils en comprenaient les procédés et en devinaient les intentions et l’esprit. Dans un pays où quelques années et un peu de poudre ont suffi pour faire sauter le mont Anchesme et l’effacer de la carte, il était aisé de violenter le sol. Alexandre eut cependant le bon sens de n’écouter pas Stasicratès, qui lui offrait de tailler l’Athos en forme humaine. Un tel projet était déjà un symptôme de décadence. Dans les beaux temps, rien de pareil. L’activité de l’homme ne songeait point alors à transformer l’œuvre du Créateur : elle ne voulait que l’achever.
La nature avait multiplié en Grèce, comme pour tenter l’art, des soubassements, des piédestaux, des socles. L’art vint, et ce qui manquait à la terre, il l’ajouta. Le rocher de Sunium était sans faîte, Phidias lui en donna un, et le voilà encore : c’est le temple de Minerve Suniade, qui de loin vous convie à tant de merveilles. Sans le Parthénon, plus de couronne pour l’Acropole d’Athènes. Égine a vingt belles hauteurs; choisissez la plus noble et la mieux située : là est le Panhelleniurn. Le terrain descend-il des monts, l’art s’attache à ses pas, marche avec lui, et, s’il s’arrête, le creuse, l’arrondit en gradins et y construit une scène. Ainsi du mur de Thémistocle à l’ilyssus, séparés par deux jets de flèche, l’ Athénien trouvait à ses pieds le théâtre de Bacchus, où l’on jouait Sophocle, et l’Odéon de Périclès.
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De degré en degré, l’art est arrivé dans la plaine. Ne pensez pas qu’il la dédaigne ; il sait qu’elle comporte et appelle tout un ordre de créations. Un magnifique -espace se déploie entre l’Hymette, l’Acropole, FIlyssus et la mer. L’art grec remarque cet espace, le mesure et l’apprécie. 11 le couvre d’un temple immense qui relève la plaine, lutte par la légèreté de son style avec le Parthénon, et prolongeant à l’horizon ses colonnes corinthiennes par delà le rivage et la vaste mer, ne les arrête enfin que sur l’azur même du ciel.
En méditant sur cette intime et parfaite harmonie entre l’art et le sol, on aboutit sans effort à cette conclusion que, dans la Grèce, Fart reflète et traduit la nature et la continue parfois, et qu’à son tour la nature explique Fart, le commente et le fait valoir, en sorte que chacun des deux, en l’absence de l’autre, n’a plus ni la même signification, ni le même prix. Et de cette conclusion sortent quelques enseignements que les artistes feront bien de méditer : le premier, c’est, que la plus digne et la plus honnête façon d’aimer les monuments grecs sera de les laisser avec leurs ornements en Grèce ; le second, c’est que nul ne peut prétendre en avoir pénétré le sens qui n’a pas quitté son pays pour les aller étudier sous leur ciel et sur leurs montagnes; le dernier, c’est que l’imitation exacte de l’architecture antique, heureusement féconde à Athènes et en Grèce, ne peut ailleurs enfanter que des contre-sens.
Mais il n’est pas nécessaire d’être architecte, sculpteur, peintre ou antiquaire; il suffit d’être homme et d’aspirer à une éducation supérieure de ses facultés pour retirer le plus grand fruit d’un commerce direct avec la Grèce ancienne. La vue d’un genre de perfection incomparable qui avait sa cause souveraine dans le contre-poids, l’équilibre et l’harmonie des mérites les plus opposés, cette vue bien-
faisante peut contribuer efficacement à nous guérir de la fièvre de l’esprit, bien autrement pernicieuse que celle du corps, et nous donner le salutaire dégoût de tout ce qui ressemble à l’emphase, à la déclamation, au laid, au faux. Une telle disposition peut-elle se payer trop cher? Celui qui l’aura sinon acquise, du moins recouvrée au contact de Phidias et d’Ictinus, sera, j’en suis sûr, reconnaissant envers les Hellènes dont la liliale piété a reconquis et purifié le sanctuaire de l’art. .
Plus ira le monde, plus ces grands restes de l’antique lui deviendront précieux. Que les Hellènes, par leur exemple, continuent à en exciter chez les savants, chez les artistes, l’amour religieux et éclairé. Aussi bien, ce n’est pas là seulement une question d’archéologie. Comme au temps de Sylla, les morts, présents dans leurs œuvres, veillent sur les vivants, et dans les mauvais jours sauraient les protéger encore. Ce ne sera pas pour les Grecs modernes un médiocre mérite d’avoir sauvé, rétabli des chefs-d’œuvre que le génie de l’homme n’eût pas enfantés une seconde fois. L’avenir leur saura gré d’avoir reconstruit le temple de la Victoire, relevé l’Erechtheum, déblayé les Propylées, consolidé l’Olympium, empli de curieux fragments le temple de Thésée, isolé la Tour des Vents et la Lanterne de Démostbènes, cherché dans les provinces jusqu’aux traces les plus effacées des siècles anciens, — enlin d’avoir presque restitué sa forme au Parthénon. Avec de tels gardiens, nul danger ne menace plus la Grèce antique, ce musée de temples et de portiques qui était le bien de tout le monde, et que tout le monde aurait dû respecter. Pour moi, ce sera toujours avec un sentiment de reconnaissance pour les auteurs de ces pieuses restitutions que je me rapellerai ces longues heures passées dans un repos fécond au pied des colonnades, celte première et vivifiante baleine de
Vembat 1 m’apportant sur son aile, avec la fraîcheur des golfes voisins, les parfums subtils de la plaine, ces nuits surtout, ces nuits délicieuses où, cachée encore par l’Hymette, la lune blanchissait peu à peu des clartés de sa douce aurore le faîte brisé des frontons. Comment oublier ces beaux lieux qui, après avoir ravi l’esprit, s’emparent du cœur et le retiennent par d’intimes attaches? Parmi ceux qui ont le sentiment de l’antique et de l’art, nul ne les habite sans les aimer comme on aime une patrie retrouvée, nul ne les quitte sans les regretter comme on regrette une patrie perdue.
1 i.es Athéniens nomment ainsi le vent qui souffle de la mer.