RUE CUJAS
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AVANT-PROPOS
DE LA DEUXIÈME ÉDITION
Cette édition nouvelle n’est point une simple réimpression. Le suffrage de trois Académies de l’Institut de France, l’accueil favorable de la presse, du public, des artistes, et^ succès bien inattendu, l’adoption de ce livre par les ouvriers de certains ateliers, ont profondément touché l’auteur. Mais il n’a vu dans ces encouragements que de graves motifs de reprendre à nouveau son œuvre et de la châtier sans faiblesse une troisième fois. II avait fait un appel sérieux et pressant h la discussion. La discussion lui a répondu, en France et h l’étranger, tantôt bienveillante et amicale.
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tantôt froide comme un juge, toujours sincère. Ne cherchant que la vérité, connaissant la difficulté et les complications du problème, il a écouté les avis, pesé consciencieusement les objections, et il s’est efforcé d’en faire son profit.
Son premier effort de révision s’est porté sur la théorie de l’idéal. Après avoir tourné et retourné dans tous les sens la partie rationnelle de la psychologie du beau, il a cru devoir en maintenir les lignes essentielles. Sur ce point, les travaux, nombreux, les récentes polémiques des sciences naturelles au sujet des espèces et des types, lui ont fourni de précieuses lumières. Un résultat considérable paraît désormais acquis : c’est que si, dans la nature, les formes des espèces varient plus ou moins quant à leurs traits secondaires, elles persistent quant à leurs caractères fondamentaux avec une ténacité qui brave également le travail des siècles et l’industrie des hommes. Le type n’est ni absolument immuable, ni absolument soumis à la mutabilité, quelque lente qu’on 1 imagine. Il est flexible, mais dans des cadres constants, quoique élastiques. Ce type est la loi des genres et des espèces, la règle fixe et divine que subit l’univers changeant. Sans l’observation, notre esprit ne connaîtrait jamais le type; mais c’est a la raison qu'il appartient de le concevoir. C’est elle qui le généralise et qui le proclame : c’est elle qui s’en sert à titre de mesure pour
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apprécier le degré d’ordre et de vie réalisé dans les êtres. C’est elle enfin qui le compare au suprême idéal. — Par de longues études et des méditations incessantes, on s’est appliqué, dans cette édition, à éclaircir ces pensées, à les justifier, à les simplifier en les déchargeant autant que possible de l’appareil métaphysique.
Un autre point de la théorie avait résisté à de premières analyses et n’était qu’esquissé. La psychologie du rire est aussi délicate et fuyante sous le regard de l’observateur qu’elle est curieuse et attrayante. Telle qu’on l’avait d’abord présentée, elle a eu la bonne fortune de provoquer l’examen critique de deux esprits pénétrants. Il a donc été nécessaire de recommencer ii fond l’étude des phénomènes qu’impliquent le ridicule, le comique, le risible. Ce travail a d’abord été présenté aux lecteurs de la Revue des Deux-Mondes , en septembre 1863. Eprouvé par cette première mise au jour, il reparaît ici naturellement enchâssé dans un chapitre qu’il semblera peut-être confirmer. C’est le seul endroit où l’on ait donné accès à une polémique actuelle et directe. Il le fallait, puisqu’il y avait eu contradiction de la part de deux critiques habiles, MM. L. Dumont et Francisque Bouillier. Partout, ou du moins presque partout ailleurs, on n’a combattu que des idées ou nommé que des morts, afin de conserver à la discussion le ton calme que réclament
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les sereines spéculations de l’esthétique. Les vivants qu’il était à propos de citer ont leur place dans les notes.
Il a été fait à la seconde partie, intitulée : La nature et Dieu, une addition très-étendue. L’état actuel des esprits la rendait indispensable, et le sujet lui-même l’exigeait. Parler de la beauté de Dieu à ceux qui le nient, c’est perdre son temps. Proclamer l’existence de Dieu sans la démontrer, en des jours tels que les nôtres, c’est avoir l’air de poser un postulat ou de jurer par la parole d’autrui. Puisque le malheur de l’époque présente veut qu’on se heurte à chaque pas contre des hommes qui méconnaissent ou qui suppriment la cause parfaite, il faut à chaque pas rétablir la vérité contestée. L’athéisme contemporain est, chez les uns, très-savant, ivre de science en quelque sorte ; chez d’autres, ignorant et d’une brutalité inouïe. Aux savants de bonne foi, qui n’aperçoivent qu’un côté des choses, on doit présenter obstinément l’autre côté, jusqu’à ce qu’ils consentent à le regarder. Avec l’ignorant que la passion des sectaires n’a pas encore rendu irrémédiablement aveugle et sourd, il y a lieu de choisir des arguments simples appuyés sur des faits d’une clarté frappante. Mais quand on s’adresse un peu à tous et qu’on ne prévoit pas exactement où ira le livre, il convient de chercher un juste mélange de rigueur dans la démonstration et de lucidité dans les termes. C’est à quoi l’on a visé au chapitre IV de
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la deuxième partie. Si la preuve qui y est développée, preuve plutôt repensée et renouvelée que nouvelle, ne manque pas de solidité, il en résultera que Dieu est la beauté parfaite et que la raison de l’homme connaît quelques-uns des traits de cette beauté. Une autre conséquence, dont le lecteur sera juge, c’esl que cette beauté est la mesure idéale d’après laquelle nous apprécions toutes les beautés de notre univers.
Au surplus, les pages de théodicée introduites dans cet ouvrage avaient été préalablement soumises à deux épreuves. Lues d’abord, sous forme de mémoire, devant l’Académie des sciences morales et politiques et insérées dans ses Comptes-rendus *, elles ont été imprimées dans un volume de la bibliothèque philosophique de M. Germer-Baillière. Ce volume est intitulé : La science de l’invisible , et a paru en 1865.
La troisième partie, où est exposée et vérifiée l’esthétique de chaque art pris séparément, n’a provoqué aucune objection grave. Les juges compétents ont bien voulu dire que la théorie et la critique y avaient atteint un certain degré d’exactitude. C’est que les sciences morales ont, elles aussi, leur exactitude. Ou ne l’a pas toujours pensé: longtemps cette qualité a
1 Séances et travaux de l'Académie des Sciences morales et politiques, publiées par M. Ch. Vergé. Mai 1865, pages 225 et suivantes. — Paris, Durand et Pedone-Lauriel.
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semblé être le privilège exclusif des sciences dont les lois s’expriment par des nombres. Les esprits littéraires, les hommes de goût accréditaient pour leur part cette opinion. 11 leur répugnait d’admettre, en matière de beauté, tout autre arbitre que le sentiment. En présence d’un cas difficile, un mot consacré les tirait d’affaire. « Cela se sent, disaient-ils ; cela ne se définit ni ne s’explique. » Le procédé était commode ; il a décidément vieilli et ne suffit plus. Le goût a des lois ; les trouver est malaisé : raison de plus pour les chercher avec persévérance. Les méthodes philosophiques, bien comprises et sévèrement appliquées, peuvent devenir et deviennent sous nos yeux des instruments de précision, à de certaines conditions toutefois.
Ces conditions, quelles sont-elles ? La première, la plus essentielle, consiste à prendre pied sur le sol invisible oû se déroulent les phénomènes de l’âme. Il serait étrange que la science morale eût sa base ailleurs que dans l’être moral. On pourra, on devra réviser sans se lasser jamais les psychologies antérieures ; le progrès est à ce prix ; mais l’étude des faits de l’âme demeurera le centre et le point de départ nécessaire de toute science morale. Que les philosophes résistent donc aux entraînements qui tendent à les jeter hors de leurs voies. Cependant, maintenir, sauvegarder, développer la psychologie et passer en-
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suite de là aux régions rationnelles, ce n’est pas assez.
L’âme est liée au corps. Quiconque aspire à la connaître est tenu de l’analyser dans ses relations avec le corps. La science du beau, plus qu’aucune autre science morale, a besoin d’étudier l’esprit en commerce avec le corps, avec les corps. C’est la conviction qui a dominé tout cet ouvrage. Plus encore que dans le manuscrit envoyé à l’Académie des Sciences morales, plus encore que dans la première édition, on y a invoqué le secours permanent de la physique, de la chimie, de l’histoire naturelle, surtout de la physiologie. Pour amener l’esthétique à l’état de science précise et organisée, aucune étude n’a paru trop ardue.
Par exemple, au chapitre de la Peinture , dans la première édition, les résultats psychologiques avaient rencontré les plus récentes découvertes de l’optique et avaient heureusement coïncidé avec elles. Le physicien armé du photomètre avait parlé comme l’esthéticien, et cela sans aucune entente préalable. Depuis lors, la physiologie de la vision a marché à pas de géant. On a connu les admirables lois de Fechner ; l’Optique physiologique de M. H. Ifelmholtz a été publiée, puis traduite dans notre langue. Ces magnifiques travaux, mûrement étudiés, sont venus en aide à l’édition nouvelle de La Science du beau. C’a été
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pour nous une \ive satisfaction de voir l’esthétique psychologique confirmée une fois de plus.
Cette vérification a été aussi décisive à l’égard de notre théorie de la Musique. Ici encore, c’est M. H. Helmhollz qui nous a apporté son puissant concours. — Soyons justes, même pour un pays qui l'est si peu envers nous. — Parmi les hommes de ce temps, aucun ne possède «à un plus haut degré que M. Helmhollz le don de l’observation inventive. Sa Théorie physiologique de la musique est un chef-d’œuvre. Son analyse des perceptions auditives surpasse en profondeur, en pénétration, en finesse ingénieuse, tout ce qu’on peut imaginer. J’ai usé largement, et en le citant, — a la manière française qui n’est pas la manière universelle, tant s’en faut, — j’ai usé, en le citant, des clartés qu’il a répandues sur les perceptions de l’ouïe, et principalement sur ces perceptions «pii seraient bien nommées imperçues. On verra ce qu’il dit sur la voix humaine. Nous avions prouvé, par des raisons psychologiques, que la voix humaine, expression de lame, était l’instrument musical le plus beau. M. H. ilehnholtz en a trouvé l’explication, la démonstration physiologique. Je lui ai emprunté cette démonstration. Prendre à l’ennemi ce qu’il a de bon, telle doit être notre devise, dans les travaux de la paix comme dans l’art de la guerre.
Enfin, la partie historique, la dernière de Pou-
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vrage, qui avait été généralement approuvée, n'a pas subi île changement. Je l’eusse néanmoins refaite, si j’avais cru pouvoir la faire mieux.
Un dernier mot. S'il est dans ce livre des pages qui me tiennent plus particulièrement au cœur, ce sont celles où j’ai insisté sur le phénomène de l’impression plastique produite par le beau. Le beau fait à son image ceux sur lesquels tombe sa clarté; à son tour, le laid forme à sa ressemblance ceux sur lesquels il jette son ombre. C’est donc une obligation pour les hommes qui ont quelque influence d’embellir leur conduite, leur attitude, leur caractère. Ils seront copiés par les ignorants ; qu’ils tâchent donc d’être irréprochables. Dans ces temps troublés, où tant d’âmes errent sans règle, l'exemple décide et entraîne, en bien et en mal; surtout en mal. Or, pour le choix de ses guides, la foule a principalement égard aux proportions visibles. Ses modèles préférés sont ceux qui triomphent par le déploiement de la force physique. Elle reçoit naturellement et garde volontiers l’empreinte des violents. Une conséquence morale sort de la : plus un peuple est puissant par les armes, plus il est victorieux dans la lutte avec l’étranger, plus aussi son exemple a de portée, et plus est grave la responsasabilité morale qui pèse sur lui.
J’avais donc eu la pensée d’ajouter à ce livre un chapitre sur Y esthétique de la t/uerre de nation à na-