‹ La science du droit en Grèce: Platon, Aristote, ThéophrasteChapitre 4 sur 40 · CARACTÈRE DE PLATON · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE PLATON

Si l'on ne peut attendre des tribunaux populaires ni sincérité, ni justice, la démocratie a-t-elle au moins le mérite de faire une nation heureuse et puissante, de diriger les affaires politiques avec sagesse et surtout avec l'esprit de suite nécessaire? Ici encore Platon a eu sous les yeux un triste spectacle. Il a vu les partis se disputer le pouvoir avec acharnement, régner tour à tour par les proscriptions et la terreur. Il a vu les assemblées conduites ou plutôt entraînées par des démagogues, c'est-à-dire par des ambitieux, sans moralité et sans conviction. Il a pris en dégoût ces flatteurs de la multitude, ces mauvais échansons qui versent à une foule ignorante la boisson enivrante de ce qu'ils appellent la liberté. A ce gouvernement qui conduit les peuples à la tyrannie ou à la ruine il voudrait substituer celui de la raison. Si les hommes se perdent par l'ignorance et le dérèglement, c'est à la science et à la vertu qu'il faut remettre la direction des affaires publiques.

Telle est l'idée soutenue et pratiquée par Pythagore et son école. Il est vrai que les gouvernements ainsi fondés dans les villes de la Grande-Grèce n'ont pas pu se maintenir. La démocratie a tout emporté et des flots de sang ont coulé. Mais les États doriens de la Grèce primitive ont conservé une organisation qui les a laissés forts et respectés, et qui a été moins troublée par les révolutions. C'est peut-être de ce côté qu'il faut aller chercher des exemples. Au surplus, il ne s'agit pas d'emprunter des institutions toutes faites. Un mouvement d'idées s'est produit qui a tout mis en question et provoqué toutes les formes possibles

Platon a donaé un libre cours à son indignation. Quant au Politique dont la thèse est celle-ci : la bonté d'un gouvernement est en raison inverse du nombre de ceux qui gouvernent, nous ne le citons que pour mémoire. Ce dialogue n'est probablement pas de Platon. V. Étude sur le Politique attribué à Platon , par Ch. Huit, Paris, 1888.

étrange intitulé : De la République ou de la Justice, siagulier assemblage d'idées justes et profondes et de rêveries indignes d'un grand philosophe. Nous ne pouvons pas songer à donner ici une analyse complète de cet ouvrage, d'abord parce que c'est surtout un traité de morale et de psychologie où la politique ne joue qu'un rôle secondaire et n'est employée qu'à titre d'argument. En outre, Platoa reconnaît lui-même que sa théorie ne peut être mise en pratique. Il la maintient, à la vérité, dans ses écrits postérieurs , tels que le Timée et le Critias. II cherche même à loi attribuer une existence préhistorique , mais il ne Fa jamais regardée comme actuellement réalisable. .Sur ce point, les Lois contiennent sa pensée dernière et définitive. Il est cependant nécessaire de dire quelques mots d'un livre dont la réputation a été si grande.

Qu'est-ce que la justice? Telle est la question que Socrate examine avec ses interlocuteurs. En dialecticien redoutable, il n'a pas de peine à écarter toutes les définitions proposées. Ainsi la justice ne consiste ni à rendre à chacun ce qui lui est dû, car cela n'est pas toujours vrai, ni à faire du bien à ses amis et du mal à ses ennemis, car il n'est jamais juste de faire du mal. Faut-ii dire que la justice est ce qui est avantageux au plus fort? Ce serait confondre toutes les idées. La force ne crée pas le droit. L'injustice, même triomphante, est toujours l'injustice.

Qu'est-ce donc que le juste et l'injuste? car la question subsiste toujours. Socrate imagine alors de la poser d'une autre façon. S'il est difficile de dire ce qu'est la justice dans l'homme, peut-être sera-t-il plus facile de l'apercevoir dans l'État. Ce raisonnement est-il autre chose qu'un prétexte pour exposer une théorie sociale? Quoi qu'il en soit, suivons Platon sur ce terrain.

16 l/ÉTAT. — LA CLASSE DES GUERRIERS (rÉP. III).

Les hommes ont besoin les uns des autres. Ainsi se forme l'État sur le fondement de l'assistance réciproque qui permet la division du travail, au grand profit de tous. De là la distinction des professions, rendue plus nécessaire encore et multipliée à l'infini par les progrès du bien-être et du luxe. Parmi ces professions, une des plus utiles est celle des guerriers ou plutôt des gardiens, çuXaxsç, èiu(>toupci, qui sont comme les chiens de garde du troupeau. Pour qu'ils soient propres à bien faire leur métier, il faut qu'ils soient philosophes, formés par une éducation particulière. La musique préparera leur âme et la gymnastique leur corps. Par la musique, on entend l'éducation intellectuelle et morale, ce qui comprend l'instruction religieuse, d'où il faut bannir les fables ridicules que racontent les poètes et qui font injure à la divinité. Ces guerriers ainsi instruits devront être des hommes courageux et graves, ayant horreur du mensonge et des excès de tout genre. On emploiera pour leur instruction la poésie et le chant, mais en excluant ce genre de poésie qui fait parler ses personnages avec leur caractère et leurs passions. Il faut que le poète parle en son nom, avec le ton grave de l'homme qui enseigne la vérité. Quant au chant, il faut bannir les harmonies plaintives, telles que le mode lydien-mixte, on lâches, telles que les modes ionien et lydien. On n'acceptera que les modes dorien et phrygien, l'un énergique, l'autre calme. En fait d'instruments de musique, on proscrira la flûte et les instruments compliqués pour ne garder que la lyre simple. Le rhythme, le mètre seront réglés par la loi. Les arts du dessin et l'architecture ne devront représenter que de grandes et belles choses.

Après avoir formé l'âme il faudra aussi former le corps par un régime sévère et par une gymnastique simple. Des corps ainsi préparés et endurcis auront à peine besoin de médecins. La médecine se trauvera ainsi simplifiée. De même l'éducation donnée à l'âme rendra moins nécessaires les juges et les avocats. Pour juger il suffira d'avoir

vertu el d'expérience. Les plus jeunes ue seront que leurs ministres et serviteurs. 11 y aura ainsi trois classes , les laboureurs et artisans, YswpYoi xa'i Oîjteç, les guerriers, ÉTïîMupat, et les magistrats, àpxovTsç'. Mais ces classes ne sont pas fermées. Ceux dont l'âme n'a pas reçu de la nature les qualités nécessaires doivent être exclus des classes supérieures et relégués dans celle des laboureurs et artisans. Réciproquement, ceux des laboureurs et artisans qui manifesteront des qualités particulières entreroat dans les classes supérieures.

Le corps des guerriers ainsi formé se réunira dans un camp et vivra sous la tente. Il se comportera non en oppresseur, mais en protecteur de la nation. Il sera nourri par les autres citoyens, qui fourniront à ses besoins par une contribution annuelle. Les repas y seront pris en commun. Du reste, les guerriers ne pourront avoir à eux ni terres, ni maisons, ni rien au-delà de ce qui est absolument nécessaire '. Il leur sera interdit non seulement de posséder de l'or ou de l'argent, mais même d'y toucher. N'ayant rien à convoiter, ils n'auront entre eux aucune dissension et l'Etat sera en paix.

Tel est le communisme de Platon. Nous ne devons ni Iç

' Celte divisioa est exactement celle qu'avait proposée Hippodamus de Milet, comme nous le verrons dans notre analyse de la Politique d'Aristote.

» République, IH, 22. Oùaïav xextii[i^vov iiii5ê[x.{av ^tiSka Ï8{aï. — lèid., V, 12. 'Etpaj^ev^âp tou oî^e oix{«( toÛtoiî !S(a; SeTveïvai, otîte "fiv, o3te Ti XT^jMC, dlià itapi rÔiv SKKiaw rpo^V î.a|i,6ivovTaî , (nioftôv -rîîç !pu- XoxTJ;, xoEvî] TudvTOt àyeù-laxt», ti [j^éXXouv Jvxu; çûXctxïï ïTvcti.

18 LE COMMUNISME. — LA JUSTICE DANS l'ÉTAT (rÉP. IV).

dissimuler ni l'exagérer.. La propriété individuelle n'est pas abolie puisqu'elle est abandonnée à la classe inférieure des laboureurs et des gens de métier. Elle supporte seulement la charge de l'entretien de la classe supérieure, celle des guerriers, dont Platon ne fixe pas le nombre, mais qui ne paraissent pas dépasser celui de mille*. Il est vrai qu'entre les guerriers tout est commun, mais comme ils n'apportent rien dans la communauté , le communisme dont il s'agit est au fond assez inoffensif. Ce que veut Platon, c'est qu'il n'y ait dans l'État ni riches ni pauvres, , et c'était là, en effet, la plaie des cités grecques. Il s'attache à établir l'unité, à prévenir les divisions. On peut contester l'efficacité des moyens qu'il propose, mais il a nettement marqué le but à atteindre.

L'État étant ainsi constitué, Platon s'abstient de lui donner des lois. Lois civiles et criminelles, organisation judiciaire, procédure, lois douanières, tout cela est nécessaire sans doute, mais il faut laisser aux citoyens le soin d'y pourvoir. Ils le feront sans peine s'ils restent fidèles à la Constitution fondamentale qui vient d'être tracée. Quant . aux lois religieuses, c'est à l'oracle d'Apollon Pythien qu'il faut les demander.

Et maintenant, qu'est-ce que la justice dans l'État? Suivant Platon, c'est l'accord, l'harmonie entre les trois classes. Il y a dans l'âme humaine trois facultés primordiales, à savoir la raison, vouç, le cœur, ôjjjloç et l'instinct, iizi%\Lioi. Par suite, il y a trois vertus qui sont la perfection de ces facultés, à savoir la sagesse, çpovr^Œtç, le courage, àv5p£(a et la tempérance, awçpoduvyj. La première est celle des magistrats, la seconde celle des guerriers. Quant à la troisième, elle n'appartient en propre à aucune classe et s'impose à toutes les trois. Lorsque les choses suivent leur cours naturel et que chacun marche dans sa voie, tout est dans l'ordre et la justice règne dans l'État.

* République , IV, 2. Kal liv jaovov ^ ^(^tXfwv tSv lupOTroXsjjLouvTwv,

20 COMMUNAUTÉ DES FEMMES ET DES ENFANTS (rÉP. v).

de la population. Quaat aux guerriers, hommes et femmes, vivant ensemble dans un même camp , prenant leui*s repas en commun, participant aux. mêmes exercices, il est indispensable que leurs unions soient soumises à une discipline toute militaire. Elles auront lieu par ordre et sous l'autorité des magistrats. Elles seront même consacrées par la religion. 11 paraît bien qu'elles seront temporaires, car le magistrat qui peut unir peut aussi séparer. Le point essentiel est que ce magistrat pratiquera une sorte de sélection. La femme aura de vingt à quarante ans, Fhomme de trente à cinquante -cinq. Hors de ces limites d'âge, toute union sera considérée comme criminelle. On obtiendra ainsi une race perfectionnée et de qualité supérieure. Le mariage n'est donc pas complètement aboli, il est dénaturé. Une seule chose est absolument supprimée, c'est la relation de père et de mère à enfant. Par là tous les citoyens seront égaux, et comme ils ne pourront se distinguer les uns des autres, il n'y aura plus dans l'État ni divisions ni querelles intestines*. Un même esprit animera tout. Tel est du moins le rêve de Platon.

Mais en admettant que ce régime monstrueux soit utile à l'État, est-il possible? Platon reconnaît que la réalisation est au moins difficile. Le tableau qu'il vient de tracer n'est après tout qu'un idéal. On s'en rapprochera d'autant plus que le gouvernement sera confié à des philosophes. La discussion se trouve ainsi portée sur un nouveau terrain, et elle y restera jusqu'à la fin du dialogue.

Au fond, ce nouveau plan de république est moins original qu'il ne le paraît. Il est emprunté avant tout à la constitution de Lacédémone, dont il exagère la rigueur, ensuite aux constitutions pythagoriciennes des villes de la Grande-Grèce où tous les pouvoirs étaient exercés par

Signalons en passaat une digression sur les lois de la guerre entre Grecs. Il y a là de grandes et belles idées sur le droit des geos entre nations civilisées.

22 LES FORMES DE GOUVERNEMENT (rÉP. VIII).

L'État juste est raristocratie , c'est-à-dire le gouvernement des meilleurs. Il y a quatre autres formes de gouvernement plus ou moins injustes. Ce sont la timocratie, Toligarchie, la démocratie et enfin la tyrannie. Elles se produisent les unes après les autres, par une sorte de dégénération. Voici comment : quelque soin que les magistrats apportent dans l'exercice de leurs fonctions, ils ne pourront pas éviter certaines fautes. La classe gouvernante ne sera plus parfaite. De là des divisions. Le régime aristocratique ne pourra se maintenir, la passion de s'enrichir prendra le dessus; on partagera et on s'appropriera les terres et les maisons. Quant à la classe inférieure, elle perdra sa liberté et sera réduite en esclavage. Les gouvernants ne seront plus des sages; leur volonté n'obéira plus à la raison. Ainsi l'ambition et la brigue régneront dans l'État. Le caractère du simple citoyen se modifiera de la même manière.

La timocratie conduit bientôt à l'oligarchie , c'est-à-dire au régime censitaire. Il n'y a plus dans l'État que des riches et des pauvres, constamment en lutte les uns contre les autres. Sous ce régime, l'homme ne songe plus qu'à s'enrichir.

Le mal va toujours s'aggravant. L'usure d'un côté, la prodigalité de l'autre, tendent à concentrer de plus en plus la richesse dans un petit nombre de mains et à multiplier les pauvres et les mendiants, jusqu'à ce que la guerre éclate. Alors arrive la démocratie; les pauvres, ayant remporté la victoire sur les riches, massacrent les uns, chassent les autres et partagent le pouvoir avec ceux qui restent. Les charges publiques sont décernées par le sort. Sous ce gouvernement, chacun fait ce qui lui plaît. Il n'y a plus de règle. Tout est anarchie et désordre. Le même phénomène se produit dans l'âme de l'homme, qui n'a plus d'estime ni pour la science ni pour la vertu, et se livre aveuglément à toutes ses passions, au jour le jour.

coQduisent à la guerre contre les riches. Dans cette troupe, il y a toujours un honfime qni s'élève au-dessus des autres et devient le chef. Celui-là multiplie les poursuites judiciaires, il verse le sang et exile. Il séduit la multitude en lui promettant le partage des terres et l'aholitioa des dettes. Bientôt il ne lui reste plus qu'à devenir tyran pour ne pas périr à son tour. Il commence par se faire donner une garde pour protéger sa personne menacée, il promet tout ce qu'on veut et fait des largesses à tout le monde, afin de se faire mieux accepter, mais bientôt il jette l'État dans la guerre étrangère afin d'occuper le peuple et de l'affaiblir. Il se défie de tout ce qu'il y a de gens indépendants par leur caractère, leur situation, leur fortune, et s'en débarrasse par tous les moyens. Il recrute sa garde avec des étrangers ou des esclaves. Pour les payer, il dépouille d'abord les temples et/vend les choses sacrées, puis il vit aux dépens du peuple, et si le peuple résiste il le frappe sans pitié. Voilà la tyrannie et voilà aussi le tyran, c'est-à-dire l'homme pervers qui ne songe qu'à satisfaire ses passions et commet au besoin tous les crimes.

On voit qu'il ne faut pas confondre la tyrannie, qui est le pire des gouvernements, avec la royauté, qui en est le meilleur, car c'est l'aristocratie à sa plus haute puissance.

Le gouvernement le plus juste est donc le plus conforme à la raison et le plus propre à assurer le bonheur; ici encore il en est de l'homme comme de l'État. Le plus juste est en même temps le plus heureux. Il n'y a pas d'homme plus malheureux que le tyran. L'âme humaine ne se gouverne pas autrement que l'Etat ; c'est aux facultés les plus hautes qu'il faut donner l'empire, subordonner l'instinct à la volonté et celle-ci à la raison.

La vertu trouve sa récompense en elle-même. Mais cette récompense n'est rien en comparaison de celle qui l'attend

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