‹ La science économique (volume 2)Chapitre 108 sur 196 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I. Rôle économique de rhomme. — Sa capacité d'utilités. — Serrurier et professeur.— Capital et travail ; termes impropres. — Utilités impersonnelles M utilités personnelles. — Le combustible de l'homme. — Les machines et le travaiL

— Puissance de l'outil et valeur de Phomme. — II. L'homme capital fixe. — Obéit à la loi des autres capitaux fixes. — III. Augmentation des salaires en France : tableaux. — Comparaison des augmentations de salaires. — Les salaires en Angleterre. — Le bien-être des pauvres de Londres. — Salaires à New-York« en Angleterre, en Belgique, en Alsace et en Normandie. — Le prodvU est en raison du taux du salaire. — IV. La thèse de Ricardo : le profit en raison du bas taux des salaires. — Influence des salaires sur les prix. — La loi Br€usey : le coefficient du travail.— V. Vérification aux États-Unis de la loi de Bastiat.

— Augmentation de la part relative et absolue des travailleurs dans la richesse.

— La valeur, le revenu, le taux du sol en France et la part du travailleur. — La loi delà valeur des capitaux fixes est applicable à l'homme. — VI. La prétendue loi des salaires : Ricardo, Lassalle. — Le nécessaire est relatif. — Mal* thns ; erreur : la baisse des salaires. >- Comparaison da taux des salaires etda prix de l'alimentation. — VU. Le travail matériel. — L'industrie. — VIII. La capacité administrative. — Substitution du travail intellectuel au travail musculaire. — Loi des salaires.

L L'homme, avons-nous dit, s'approprie des utilités, ou par son propre effort ou par l'échange.

L'effort personnel de l'homme s'appelle le travail. C'est l'emploi de ses forcés intellectuelles ou musculaires à la transformation des forces de la nature en utilités pour lui.

L'homme peut agir directement, mais son action isolée est faible. Livré à ses propres ressources, nous avons vu que Robinson obtenait difficilement le plus faible bien-être; et cependant Robinson avait à sa disposition des outils et des procédés produits par une civilisation développée.

De là ce résultat : un échange permanent des utilités possédées par chaque individu.

Or, chaque individu est détenteur d'un plus ou moins grand nombre d'utilités.

Plus ces utilités sont grandes, plus sa puissance d'achat pour obtenir d'autres utilités est grande.

L'homme peut être détenteur de deux sortes d'utilités : les unes sont indépendantes de lui ; c'est à celles-là qu'on donne, dans la langue courante, le nom de propriété, de capital : masse inerte, sol, machines, houille, approvisionnements, inutiles par eux-mêmes.

Les autres, au contraire, sont incorporées à lui : c'est sa capacité musculaire, sa capacité intellectuelle, ses connaissances acquises, ses aptitudes, la beauté pour une femme.

Il peut échanger ces utilités contre d'autres.

— Moi, je suis ouvrier, ayant un métier, capable de faire des serrures, je suis détenteur de l'utilité serrure. Quiconque voudra des serrures sera obligé de s'adresser à moi. Mais qui s'adressera à moi? un détenteur d'utilités différentes. Il sera détenteur d'utilités personnelles ou impersonnelles : peu importe. Il échange un certain nombre des utilités qu'il a contre la mienne : c'est un professeur, je suppose; il échange son utilité science contre mon utilité serrure. — Mais je puis ne pas avoir besoin de son utilité science. D'autres en ont besoin, au contraire. Alors son utilité « science », réalisée sous forme d'appointements, de leçons, lui a donné le pouvoir d'acheter mon utilité : serrure.

Mais ce professeur peut ne pas consommer immédiatement toutes les utilités qu'il a reçues en échange de celles qu'il a données. Alors ou il les met dans le fond de son armoire où elles dorment improductives, ou bien il les incorpore dans des terres, dans des mines, dans des forges, dans des chemins de fer, dans des bateaux, dans des capitaux fixes quelconques. Moi, serrurier, je consomme immédiatement les utilités que je reçois en échange de celles que je donne. Il en résulte que je n'ai de disponible que mes utilités personnelles, tandis qu'au contraire, le professeur, outre ses utilités personnelles, a encore à sa disposition d'autres utilités impersonnelles. Sa puissance d'achat est devenue plus grande qu'elle n'était auparavant.

Relativement au rapport qui existait entre nos deux puissances d'achat, la difTérence est augmentée. Mais s*il y a gagné, y ai-je perdu ? Non, parce que si sa puissance d'achat d'utilités est devenue plus grande, il pourra acheter plus de serrures : mes serrures trouveront donc un placement plus facile, et, par conséquent, ma puissance d'utilités sera augmentée .

Lorsque l'on fait du capital et du travail deux entités hostiles, lorsqu'on oppose ces deux termes l'un à l'autre , on se trompe : leurs rapports consistent en l'échange d'utilités impersonnelles, comprises dans le premier terme, et d'utilités personnelles, comprises dans le second terme.

L'homme est un capital fixe capable de produire des utilités, exactement comme un champ, comme une machine, comme un outil quelconque.

Sa supériorité est d'être un outil susceptible de se perfectionner lui-même. Plus il est perfectionné, plus il a de capacité d'utilités : par conséquent, plus il vaut.

Une machine est d'autant meilleure que, pour produire plus d'effet utile , elle consomme moins de capital circulant ^ L'homme étant un capital fixe, il en est exactement de même pour lui. 11 consomme du combustible aussi lui sous forme de pain, de vin, de viande. S'il produit moitié plus avec la même consommation de combustible, sa puissance d'utilité double. Il vaut donc davantage.

Or, comment sa puissance de production peut-elle augmenter? Par la science, qui lui a indiqué des procédés plus rapides et plus faciles pour faire subir à la matière des changements d'état et de lieu; par la mécanique, qui vient donner un meilleur emploi à sa force musculaire, ou la multiplier par ses moteurs.

Sa capacité d'utilité augmente en raison de la puissance de l'outil dont il se sert. Or, que représente sa capacité d'utilité? sa valeur.

On peut donc dire :

t Voir liv. II.

L(i valeur de Vhomme est en raison de la puissance de l'outil.

II. Faute de s'être rendu compte de ce phénomène, beaucoup de gens ont déclaré doctoralement que les machines devaient supprimer le travail et diminuer les salaires : telle était la prophétie de Sismondi; elle a souvent été répétée depuis, quoique perpétuellement démentie par ce fait : la demande de travail a augmenté, les salaires aussi.

En 1760, Arkwright prit son premier brevet d'invention pour sa machine à filer. 11 y avait alors en Angleterre 5 200 fileuses au petit rouet, et 2 700 tisseurs, en tout 7 900 personnes employées à la fabrication des étoffes ^

Des coalitions se formèrent contre sa machine et contre celle de Hargreaves. La machine à vapeur de Watt, qui devait généraliser l'emploi du métier d' Arkwright, ne fut inventée qu'en 1774, et ce ne fut qu'en 1775 ou 1777 que les filatures de coton mues par la vapeur commencèrent à se répandre dans le Royaume-Uni.

En 1787, une enquête du Parlement constata que le nombre des ouvriers avait atteint le chiffre de 320 000, soit 4 400 pour 100 d'augmentation.

Depuis, les machines ont été perfectionnées, le même travail a exigé moins de bras, le nombre des ouvriers a progressé.

En 1856, les personnes employées à la filature et au tissage du coton étaient au nombre de 379000; en 1874, de 479 000; en 1885, de 504000; alors que, d'après les gens prévoyants, la mécanique, appliquée à l'industrie cotonnière, devait priver d'ouvrage 7900 personnes en 176Ô !

J.-13. Say avait très bien expliqué les motifs de ce phénoaène. Supposons que SOI) 000 francs soient employés dans une manufacture ; — un tiers en matières premières et les deux tiers en salaire. Le manufacturier trouve une machine qui économise deux tiers. Laissera-t-il improductifs les 100000 francs économisés ? Non. Il diminuera le prix de ses produits proportioB-

1 Michel Chevalier, Cours d'économie politique, t.l, p. 334 et suiv.

158 LA SGIBNCB ÉCONOMIQUE.

neUement, par conséquent, en augmentera la consommation, et cette augmentation provoquera Fagrandissement de son usine. S*il ne peut employer cette somme à son usine, il la déposera dans une banque, il l'emploiera en commandite, et ce capital, rendu ainsi disponible, servira à provoquer de nouvelles entreprises qui réclameront une augmentation de l'effort humain.

Plus les capitaux circulants sont abondants, plus leurs détenteurs sont empressés d'en trouver l'emploi et de les convertir en capitaux fixes ^

Ils ne peuvent les employer, ils ne peuvent les convertir qu'à Taide d*un effort humain. Qu'ils fondent une usine, qu'ils bâtissent une maison, qu'ils commanditent un chemin de fer, c'est toujours l'effort humain qu'ils demandent. Plus la demande en est abondante, plus son prix s'élève.

En outre, la valeur des capitaux circulants, produits par l'homme, diminue en proportion de leur abondance.

La valeur de l'homme, comme celle de tous les capitaux fixesy est en raison de t abondance des capitaux circulants.

III. Cette loi est démontrée par les chiffres suivants, qui indiquent l'augmentation des salaires en France pendant le dixneuvième siècle :

PRIX DE JOURNÉE MOYEN DES OUVRIERS EN BATIMENT EMPLOYÉS DANS LES ÉTABLISSEMENTS HOSPITALIERS '.

fr. c. fr, c. fr. c. fr. c. fr. c.

Maçons 2 00

Charpentiers. • . 2 13

Menuisiers. ... 2 16

Serruriers .... 2 26

* D'après M. de Fo ville {Économiste français, 5 février 1876). « /(/., lôid.

PRIX DE JOURNÉE MOYEN DES OUVRIERS EN BATIMENT DANS LES CHEFS-LIEUX DE DÉPARTEMENT, PARIS NON COMPRIS ^

Maçons

Charpentiers. . .

Menuisiers. . . .

fr. c.

fr. c, 2 40

fr. c, 3 06

fr. c.

fr. c, 3 65

Serruriers. . . .

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