LES SPECTRES
Malheureusement ces conflagrations d'intérêts provoquent des ruines, des désastres de toutes sortes, et, chose plus grave, provoquent une fièvre maligne, dirait Diafoirus, et contagieuse, qui se manifeste par des gémissements, le pessimisme, la calomnie de ses propres œuvres, les haines réciproques entre producteurs du même pays, industriels de diverses catégories, agriculteurs et commerçants, ouvriers contre patrons, patrons contre ouvriers, haines régionales, haines internationales. Le protégé se plaint toujours de n'être pas assez protégé. 11 se déprime dans sa lamentation continuelle. Par un enchaînement logique d'idées, il envie ses rivaux au lieu de lutter contre ses concurrents. Il demande au gouvernement de les empêcher de troubler son repos. Il se hérisse contre eux dans rintérieur de son pays : mais il hait d'autant plus ceux du dehors qu'il ne peut les atteindre et qu'il voit retourner ses efîorts contre lui. Il proteste contre eux en employant dans son langage des métaphores guerrières qui excitent en lui, d'une manière in-
SCIEN'CE éCONOM. ^
XXIY INTRODUCTION.
consciente, par le simple choc des mots sur le cerveau et les vibrations qull provoque, des idées belliqueuses. Par ce temps d'unions postales et télégraphiques, il en reste à la conception romaine que tout étranger est ennemi! et il demande quoi? le droit à la routine ! la protection contre le progrès du dehors !
Darwin a observé que, dans les îles du Pacifique, la faune et la flore étaient très pauvres ; cette faune et cette flore sont protégées par la mer : elles ont échappé à la concurrence vitale ; elles se sont étiolées au lieu de se développer : tels les peuples qui essayent d'isoler leur habitat !
Tout protectionniste est atteint du délire de la persécution qui se transforme si facilement en délire persécuteur. L'objet de son délire peut changer, mais sa terreur est toujours la même. De 1820 à 1875, l'agriculture française devait être ravagée parles blés d'Odessa; puis sont venus menaçants^ les blés des Ëtats-Unis : actuellement ce sont les blés de l'Inde. Autrefois nous étions épouvantés par les produits anglais qui devaient nous ruiner ; maintenant ce sont les produits allemands. Il est en effet très effrayant que des gens veuillent bien nous vendre des objets dont nous avons besoin. Si chacun de nos vendeurs est un ennemi, nous ne devrions acheter à personne ! C'eât l'obligation à laquelle veut nous réduire la politique protectionniste.
Les faits ne justifient pas ce changement de spectre, comme le prouve le chiffre de notre commerce avec l'Angleterre et l'Allemagne en 1885, dernière année dont nous ayons les évaluations définitives:
IMPORTATION EN FRANGE (Commerce spécial).
Allemagne. Angleterre.
Objets d'alimentation 96165000 31735000
Matières nécessaires à rindustrie. 137724 000 254423000 Objets fabriqués 140226000 250935000
Totaux 374H6000 537 094000