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Or, chaque individu est détenteur d'un plus ou moins grand nombre d'utilités.
L'homme peut être détenteur de deux sortes d'utilités : les unes sont indépendantes de lui ; c'est à celles-là qu'on donne, dans la langue courante, le nom de propriété, de capital : masse ineii,e, sol, mactoies, houille, approvisionnements irutiles par eux-mêmes. C'est le capital objectif.
Les autres, au contraire, sont incorporées à lui : c'est sa capacité musculaire, sa capacité intellectuelle, ses connaissances acquises, ses aptitudes, la beauté pour une femme.
La capacité productive de chaque personne constitue son capital subjectif.
L'homme est un capital fixe capable de produire des utilités, exactement comme un champ, comme une machine, comme un outil quelconque, mais il peut se perfectionner lui-même. Plus il est perfectionné, plus il a de capacité d'utilités : par conséquent, plus il vaut.
Une machine est d'autant meilleure que, pour produire plus d'effet utile, elle consomme relativement moins de capitaux circulants. L'homme étant un capital fixe, il en est exactement de même pour lui. Il consomme du combustible aussi lui sous forme de pain, de vin, de viande. II ne s'agit pas d'en diminuer la quantité ; mais s'il produit moitié plus avec la même consommation de combustible, sa puissance d'utilité double. Il vaut donc davantage.
Le capital subjectif augmente de valeur en raison de la puissance de Voutil.
La valeur de Vhomme est en raison de la puissance de Voutil.
Faute de s'être rendu compte de ce phénomène, beaucoup de gens ont déclaré doctoralement que les machines devaient supprimer le travail et diminuer les salaires : telle était la prophétie de Sismondi ; elle a souvent été répétée depuis, quoique éternellement démentie par ce fait : la demande de travail a augmenté, les salaires aussi.
En 1760, Arkwright prit son premier brevet d'invention pour sa machine à filer. Il y avait alors en Angleterre 5.200 fileuses au petit rouet, et 2.700 tisseurs, en
210 r .\ scTFAcr: économique
tout 7.900 personnes employées à la fabrication des étoffes (1).
Des coalitions se formèrent contre sa machine et contre celle de Hargreaves. La machine à vapeur de Watt, qui devait généraliser l'emploi du métier d'Arkwright, ne fut inventée qu'en 1774, et ce ne fut qu'en 1775 ou 1777 que les filatures de coton mues par la vapeur commencèrent à se répandre dans le Royaume-Uni (2).
En 1787, une enquête du Parlement constata que le nombre des ouvriers avait atteint le chiffre de 320.000, soit 4.400 pour 100 d'augmentation.
Depuis, les machines ont été perfectionnées, le même travail a exigé moins de bras, le nombre des ouvriers a progressé.
En 1856, les personnes employées à la filature et au tissage du coton étaientau nombre de 379.000 ; en 1874, de 479.000 ; en 1885, de 504.000 ; en 1908, de 573.000, alors que, d'après les gens prévoyants, la mécanique, appliquée à l'industrie cotonnière, devait priver d'ouvrage 7.900 personnes en 1760 ! (3)
J.-B. Say a très bien expliqué les motifs de ce phénomène. Supposons que 300.000 francs soient employés dans une manufacture ; — un tiers en matières premières et les deux tiers en salaires. Le manufacturier trouve une machine qui économise un tiers. Laissera-t-il improductifs les 100.000 francs économisés ? Non. Il diminuera le prix de ses produits proportionnellement, par conséquent, en augmentera la consommation, et cette augmentation provoquera l'agrandissement de son usine. S'il ne peut employer cette somme à son usine, il la déposera dans une banque, il l'emploiera en commandite, et ce capital, rendu ainsi disponible, servira à provoquer de nouvelles entreprises qui réclameront une augmentation de l'effort humain.
Simon Newcomb (4), se plaçant au point de vue des consommateurs, suppose que l'outillage de la cordonnerie a épargné $ 5 à chaque habitant des Etats-Unis.
(1) Michel Chevalier, Cours d'économie politique, t. I, p. 354 et suiv.
(2) Frédéric Passy, les Machines.
(3) Census o( production, (1909), pari. I, p. 11.
(4) Principles o( polilical Economy, p. 389. Célèbre astronome américain, mort en 1910.
l'homme et l'outil 211
Chacun d'eux a donc $ 5 disponibles qu'il emploiera à se procurer d'autres objets.
Que des machines puissent produire une crise de travail pour un certain temps et dans une certaine industrie, nul doute ; des industriels, qui avaient pour idéal de rester sur leurs positions acquises avec un vieil outillage, et nombre d'ouvriers n'aperçoivent que ces résultats de la machine.
Malgré l'expérience générale, encore maintenant un ouvrier anglais imagine à peine qu'une machine, épargnant son effort, peut lui être profitable (1).
Cependant, la formule de M. Newcomb est évidente :
Une réduction du prix de revient ne peut jamais causer une diminution dans la demande totale du travail. Toute diminution qui peut se produire dans une direction est compensée par une augmentation dans une autre direction.
II. M. James Northrop, l'inventeur du fameux métier automatique à tisser, est un Anglais originaire de Keighiey qui dut porter son invention aux Etats-Unis, où il y a maintenant en activité plus de 85.000 de ces métiers : un homme peut conduire 20 métiers Northrop, 12 métiers Harriman ; et non seulement les salaires des ouvriers tisseurs se sont élevés beaucoup plus haut que ceux des ouvriers anglais, mais leur nombre a augmenté. Le Census industriel de 1905, qui est déjà en retard sur les faits actuels, indique les progrès suivants de ^l'industrie du coton aux Etats-Unis :
Nombre des salariés
rotai des salaires
Capital en millions non compris les
en millions de Valeur du produit
AoDtes
de dollars employés
dollars en millions
Proportion Proportion
1 Proportion Proportimi
Ces chiffres nous donnent un tableau complet de l'évolution d'une industrie. Le capital augmente de 178 p. 100 ; ce capital comprend l'outillage et le fonds de rou-
(1) Prof. S.-J. Chapman, Work and Wages in continuation ojf Lord Brassey's Foreîgn Work and Ènglish Wapes, t. I, p. 176.
212 I,A SCIENCE Ï^XOXOMIOIR
lement. Le nombre des salariés augmente dans ime proportion moindre, 70 : mais comme leur pouvoir productif est plus grand, leur salaire augmente dans une proportion de 93 p. 100. La valeur des produits ne représente qu'une progression de 113 p. 100. Or, il est évident que la production a augmenté, au moins proportionnellement au capital : par conséquent, puisque l'augmentation de la valeur ne compte que pour 113 p. 100, ce sont les consommateurs qui ont bénéficié de la différence.
La différence a été prélevée sur les profits du capital.
Mais, en même temps, la proportion du coût du travail, relativement au prix du produit, a diminué parce qu'un ouvrier peut conduire vingt métiers Northrop.
Le nombre des tonnes de fonte {pig iron) annuelles produites par salarié et le salaire moyen par tonne a été le suivant, pour l'ensemble des Etats-Unis.
Sombre de tonnes
Salaire moyen
DininiitioD
Annérs
par ouvrier
par tonne
Cette diminution du coût du travail est compensée par une augmentation du capital employé dans les constructions, dans 1 outillage des établissements en activité. Par tonne de fonte produite, il était en 1900 de $ 5.48 et en 1905 de $ 8.5, soit une augmentation de 50,4 % en cinq ans ou 10 % par an.
Le salaire global annuel pour l'ouvrier a passé de $ 4.37 à $ 5.38, soit $ 101 ou 500 francs en plus.
En diminuant la part du travail humain relativement au travail mécanique, on peut, dans une industrie, augmenter les salaires, abaisser le prix de revient et, par conséquent, la valeur des unités des produits tout en en augmentant la valeur globale.
Plus les capitaux circulants sont abondants, plus leurs détenteurs sont empressés d'en trouver l'emploi et de les convertir en capitaux fixes.
Ils ne peuvent les employer, ils ne peuvent les convertir qu'à l'aide d'un effort humain. Qu'ils fondent une usine, qu'ils bâtissent une maison, qu'ils commanditent un chemin de fer, c'est toujours l'effort humain
l'homme et l'outil 213
qu'ils demandent. Plus la demande en est abondante, plus son prix s'élève.
En outre, la valeur des capitaux circulants, produits par l'homme, diminue en proportion de leur abondance.
La valeur de Vhoinme, comme celle de tous les capitaux fixes, est en raison de Vahondancc des cajntaux circulants.
III. Les pays qui jouissent du régime protecteur sont chargés de frais qui les empêchent de faire toute concurrence efficace à la Grande-Bretagne. Les comparaisons suivantes ne comprennent que les filatures, mais elles produisent des filés pour les tissages ; et l'argument pourrait être étendu à beaucoup des matières employées. (( Ces évaluations, dit la Rej)ly of the Free trade League, ont été établies et vérifiées par nombre d'experts et elles sont jugées exactes. »
Frais fixes pour l'établissement d'une filature de même type et de 262.000 broches dans divers pays :
Angleterre.
Liv. st.
Prix d'établissement à 2.5 sh. par broche 327.500
Intérêts et amortissement 10 p. 100 32.750
Salaires, 815 liv. st. par semaine (p. 50 semaines). 40.750
Allemagne.
Prix d'établissement à 37 sh. par broche 484.700
Intérêts et amortissement 10 p. 100 48.470
Salaires qui devraient être payés pour rendre égal le prix d'établissement à celui de l'Angleterre 25.030
Etats-Unis.
Prix d'établissement 50 sh. par broche 655.000
Intérêts et amortissements à 10 p. 100. . .■ 65.500
Salaires qui devraient être payés pour rendre égal le prix d'établissement à celui de l'Angleterre 8.000
France.
Prix d'établissement à 35 sh. par broche 458.000
Intérêts et amortissements à 10 p. 100 45.850
Salaires qui devraient être payés pour rendre égal le prix d'établissement à celui de l'Angleterre 27.650
Pour égaliser les charges, les salaires devront être dans chaque pays, pour cent :
Liv. st.
Angleterre 815
Etats-Unis 160
Allemagne 482
France 532
Nombre de
semaines.
Ces calculs montrent comment la protection peut agir sur les industries exportatrices au point de vue des salaires.
Si le même total de salaires était payé dans des manufactures du type établi ci-dessus en Angleterre, en France, en Allemagne et dans les Etats-Unis, — en ne tenant même pas compte du plus grand nombre des ouvi'iers et du nombre des machines supplémentaires en Allemagne et en France, — la surcharge annuelle serait de 13.000 liv. st. en France, de plus de 15.000 liv. st. en Allemagne et de 22.000 liv. st. aux Etats-Unis. Le plus grand nombre des heures de travail et les salaires moindres en France et en Allemagne ne compensent pas cette surcharge. Souvent le total des salaires à payer est égal à celui de l'Angleterre parce qu'il faut un plus gi'and nombre d'ouvriers pour atteindre le même résultat.
IV. Walker et Marshall ont fait beaucoup de dissertations sur le salaire nominal et le salaire réel ; pour obtenir ce dernier, il faut tenir compte du prix des objets, de la forme des payements, des gains supplémentaires, de la durée du travail et, enfin, de ce que j'appellerai l'amortissement humain. Combien d'années un souffleur de verre peut-il résister ?
l'homme rt l'outil 215
Le mot nominal n'est pas exact quand il est appliqué à un élément du taux des salaires. Il faut plutôt distinguer entre le salaire brut et le salaire net, comme on distingue entre les bénéfices bruts et les bénéfices nets dans les bilans.
Mais, dans les pays de protection, pour obtenir le salaire réel, il faut déduire du salaire nominal les droits qui augmentent les prix d'une manière factice.
En France, l'ouvrier doit d'abord, par chaque kilogramme de pain, déduire 0 fr. 07 de son salaire pour la protection, par chaque kilogramme de viande 0 fr. 35, quand les droits ont leur plein effet, ce qui a lieu dans les années de mauvaise récolte 1897-1898, 1910-1911. M. Bowley a comparé le salaire réel et le salaire nominal des ouvriers anglais en 1840, époque de protection ; en 1850, époque de tarif épuré ; en 1891, époque de libre échange. Il trouve :
Salaire réel Salaire nominal.
Le salaire réel se confond en 1891 avec le tarif nominal.