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naie ; ainsi chaque achat n'est qu'une demi-transaction. Le chapelier vend son chapeau pour un louis et avec ce louis achète une paire de souliers ; le chapeau a été échangé pour des souliers, et la grande vente établit clairement que tout pouvoir d'acheter réside en dernier lieu en marchandises.
D'où vient donc la dépression commerciale ? de ce qu'il y a peu de marchandises à échanger. Ainsi le commerce devenu stagnant, les manufactures et les usines ne travaillent pas ou ne travaillent que sur une petite échelle ; le marché monétaire est agité, les banques et les grandes maisons de commerce font faillite pour une seule cause : Les marchandises qui peuvent acheter font défaut.
Les manufacturiers et les vendeui's ne peuvent disposer des marchandises qu'ils ont produites, ou qu'ils ont en stock, parce que les acheteurs habituels ont peu ou n'ont pas de marchandises pour acheter les leurs.
Robert Peel, Jackson, E. de Laveleye déclarent que si les échanges sont suspendus, c'est par suite de l'abus de l'émission du papier. Mais pourquoi cet abus ?
D'après M. Juglar, M. Jacques Siegfried a établi im graphique qui montre que la crise est proche quand le portefeuille de la Banque de France est arrivé à un point culminant et quand l'encaisse s'est abaissée en proportion. La reprise a lieu quand l'encaisse est montée très haut et quand le portefeuille est descendu très bas (graphique n" 13).
Et M. Juglar répète : « La cause de la crise, c'est l'arrêt de la hausse du prix. » Mais pourquoi cet arrêt ? C'est ce qu'il s'agit de savoir.
III. D'abord, on peut contester cette période d'expansion des affaires que décrit M. Juglar. Elle se présente souvent : elle ne se présente pas dans tous les cas.
Ce graphique ne comprend pas la crise de 1847 ; mais elle n'est pas venue d'un surcroît d'activité, elle est venue des mauvaises récoltes de l'Irlande, en 1845 et en 1846. Il fallut acheter du blé et le payer : l'encaisse de la Banque d'Angleterre tombe, en août 1846 et avril 1847, de £ 15.163.000 à £ 9.867.000. La ré.serve de la Banque tomba, en même temps, de £ 8. 863.111 à £ 2.558.000. La crise fut d'abord arrêtée par l'élévation du taux de l'escompte, mais une série de failliies la rouvrit.
La Banque éleva, le 5 octobre, le taux de l'escompte à 5 et demi p. 100 et refusa toute avance.
La Banque de France subissait aussi une crise due, d'im côté à l'insuffisance de la récolte qui avait exigé de gros achats, et de l'autre côté à des placements considérables dans les chemins de fer. Son encaisse était tombée de 252 millions le 1" juillet 1846 à 80 millions le l»"^ janvier 1847. Elle dut élever le taux de l'escompte à 5 p. 100, et l'Empereur de Russie acheta pour 59 millions de valeurs françaises qui lui servirent à liquider les achats de blé en Russie.
En 1857, la production des mines d'or en Californie et en Australie avait introduit plus de 2 milliards d'or dans le monde. Cette abondance de ressources avait produit une activité qui s'était traduite par la construction de 21.000 milles de chemins de fer aux Etats-Unis et avait absorbé 700 millions de dollars provenant presque en totalité de l'étranger. Depuis 1850, l'Angleterre avait construit aussi 4.000 milles de chemins de fer pour une somme de £ 150 millions. De mauvaises récoltes avaient causé des malaisés dans les banques de l'ouest des Etats- Unis dès 1853. La guerre de Crimée avait absorbé des capitaux et avait été une cause de trouble dans les affaires.
En 1855, l'encaisse de la Banque d'Angleterre fut exposée à un drainage qui, du 23 juin au 13 octobre, réduisit son encaisse de £ 18.169.000 à £ 11.752.300. Le 17 août 1856, l'encaisse était de £ 10.606.000 et le taux d'escompte à 5 et demi pour 100.
Aux Etats-Unis, pendant les neuf années finissant le 30 juin 1857, l'excès des exportations d'or sur les importations avait été de $ 271.000.000 sur une production de 477.500.000. Il était donc resté $ 206.000.000 aux Etats- Unis. L'or avait pris la place de l'argent qui faisait prime : il en était résulté une contraction monétaire. La spéculation était très active à New-York quand, le 24 août, on apprit la déconfiture de $ 7 millions de VOhio Life Insurance and trust C°. Panique, faillites, suspension de paiements en espèces, et baisse des prix du blé, de la farine et du porc. L'écho fut formidable en Angleterre. De grandes banques tombèrent, et, le 11 novembre, la réserve du compartiment de la Banque d'Angleterre était tombé à £ 1.462.000. Le lendemain,
le gouvernement suspendait TAct de 1844. La Banque maintint le taux de l'escompte à 10 p. 100 et la panique fut immédiatement calmée. Les emprunts, par escompte et sur avances, faits à la Banque s'étaient montés à £ 12.645.000 du 12 novembre au 1" décembre.
En France, l'escompte avait progressé de 154 millions de francs en 1851 à 628 millions de francs, en 1857. La Banque éleva le taux de l'escompte à 6 p. 100 dans l'automne de 1856. En janvier 1857, sa rései*ve était réduite à 72 millions. Chose fort curieuse ! malgré l'énorme production des deux années précédentes, l'or avait disparu de la circulation. La Banque de France dut dépenser 14 millions de primes en 1855, 1856 et 1857, pour s'en procurer 1.274.508.000 francs.
On voit par ces faits que les crises n'ont pas lieu avec la rapidité et la régularité que leur assigne M. Juglar. Elles peuvent durer plusieurs années. La crise de 1857 a des prodromes qui remontent dans le Far West à 1853 pour se terminer à Londres en 1857 : et la crise y avait commencé dès 1855.
De même, si nous étudions la crise de 1867, nous trouvons, dès 1861, un drainage de l'or de New-York vers l'Europe qui oblige les banques américaines à suspendre leurs paiements ; et cette exportation atteint 89.464.800 dollars en 1864, 5.882.800 dollars en 1865. Ces sommes n'augmentèrent pas le prix des marchandises, mais provoquèrent une grande activité. La guerre de la Sécession obligea la banque d'Angleterre à élever son escompte à 8 p. 100 dès le 14 février 1861. Elle put le réduire, dès janvier 1862, à 2 et demi p. 100. L'Angleterre fut condanmée à la famine du coton. Elle dut en acheter dans l'Inde et le payer en argent. La Banque de France en fournit.
The Amendement Companies act de 1862 permit en Angleterre de former sans autorisation des sociétés à responsabilité limitée. Elles se multiplièrent et fournirent des fonds aux compagnies de chemins de fer et autres. Elles vendaient leurs titres et, avec le profit, faisaient des avances aux entreprises qui déposaient leurs titres chez elles. Overhend, Guriiey and C° faisaient des placements dans des chemins de fer en Angleterre, dans le coton aux Etats-Unis et dans de nouvelles entreprises dans l'Inde. Ces compagnies avaient
un capital de 504.000.000 de livres sterling. Les dépôts dans les banques de Londres montaient à 91.000.000 de livres sterling en 1864 et ceux de la province à 20.000.000 de livres sterling. En France, dun autre côté, on avait donné comme modèle à des sociétés de ce genre le Crédit mobilier. La crise y éclata en 1864. La Banque de France ayant voulu maintenir son escompte à 2 p. 100 au-dessous du taux de Londres, fut obligée d'acheter pour 221 milions de francs d'or. De plus, il y eut, en 1862, de mauvaises récoltes en Angleterre qui ajoutèrent à la crise du coton ; mais ce ne fut qu'à la fin de 1863 que la réserve métallique de la Banque d'Angleterre tomba à 13 milions de livres sterling. Le taux de l'escompte fut élevé à 8 p. 100 et poussé jusqu'à 9 p. 100 en avril 1864. En septembre, il y eut un tel besoin de capitaux que les consolidés tombèrent de 89 à 87. Il y eut, en Angleterre, deux liquidations en 1864 : celle des petits industriels et ensuite celle des grands capitalistes ; pour ceux-ci la liquidation se prolongea jusqu'en 1866, tandis qu'elle fut complète, sur le continent, en 1864. En mars éclatèrent à Londres les faillites de la Joint Stock Discount C° et de la Barned's Bank of Liverpool ; et le 10 mai, Overend, Gurney and C° suspendaient leurs paiements avec un passif de 18.727.915 livres sterling.
Le lendemain, 11 mai 1866, est connu sous le nom de « black friday », le vendredi noir. Le soir à minuit, l'opinion publique, affolée, apprit que le gouvernement avait suspendu l'Act de 1844. Cela suffit. La Banque d'Angleterre n'eut pas besoin démettre des billets audessus de la limite légale. Elle maintint le taux de l'escompte à 10 p. 100. Cependant de graves faillites eurent encore lieu.
La crise de 1873-1879 se produit dans les mêmes conditions. La guerre de Sécession avait coûté 35 milliards de francs aux deux fédérations, sans compter les destructions de propriétés, etc. La guerre franco-allemande avait coûté au moins 15 milliards. De grandes entreprises avaient absoi'bé des capitaux très élevés. Les Etats-Unis construisaient, en 1871, 7.670 milles de chemin de fer ; en 1872, 6.167 milles ; la Russie en avait construit 12.000 milles depuis 1868 ; en Autriche, en huit ans, la longueur des lignes avait passé de 2.200 milles à 6.000 milles, L'Amérique du Sud avait emprunté près
de 200.000.000 de piastres à l'Angleterre, presque tous consacrés à des chemins de fer. De nouvelles manufactures surgissaient partout en Allemagne. Du l»' janvier 1872 au 1" juillet 1873, 687 compagnies étaient fondées avec un capital de plus de 2 milliards de marks. Des établissements métallurgiques étaient installés en Angleterre et aux Etats-Unis. De plus, il y avait eu de mauvaises récoltes en Angleterre, et le phylloxéra avait déjà atteint plusieurs départements français.
Je m'arrête là. Ces faits indiquent nettement pourquoi les acheteurs avaient perdu leur pouvoir d'achat au moment où les crises ont atteint leur maximum d'intensité. Ils l'avaient perdu, parce qu'if y avait eu un excès de consommation.
Toutes ces crises ont subi l'influence d'une mauvaise récolte ; et une mauvaise récolte représente un excès de consommation.
Des dépenses de culture ont été faites, des ouvriers ont été nourris, habillés ; des familles ont été entretenues ; des chevaux ont consommé du foin et de l'avoine ; des charrues, charrettes, engins, ont été achetés et usés, des matières premières de toutes sortes, engrais et semences, ont été employés : voilà des consommations faites.
Si la récolte est bonne, elle remplace chacune de ces consommations antérieures, et de plus il reste quelque chose : ce quelque chose, c'est le profit, c'est Vaugmentation du pouvoir d'achat.
Que la récolte soit mauvaise, alors la consommation faite par la culture n'est pas remplacée par de nouveaux produits. Il y a eu destruction de capital. Le pouvoir d'achat du cultivateur est diminué. L'industriel à qui le cultivateur aurait acheté des vêtements, ne peuvent plus écouler leurs produits. A leur tour, leur pouvoir d'achat est diminué.
Tout le monde sait que le niveau de l'eau est le même dans des vases communiquants. Ainsi s'établit une baisse générale, affirmant la solidarité de tous les intérêts.
Ce n'est pas tout. La récolte étant mauvaise, le consommateur de blé paye plus cher son blé, sa viande, son vin. En admettant même que ses ressources restent égales, son pouvoir d'achat est affaibli. Alors la production industrielle du pays tout entier se resserre.
La guerre représente aussi un formidable excès de consommation, son action n'est que destructive. Elle enlève un grand nombre d'hommes aux travaux productif» ; ces hommes mangent, il faut les nourrir, les vêtir, les entretenir ; ils consomment largement et ne rendent rien.
La guerre détruit l'industrie, les chemins de fer, les routes et autres instruments de l'activité industrielle. Toujours excès de consommation.
Des capitaux qui auraient été employés à des usages reproductifs sont gaspillés et perdus. De là les hausses qui suivent la guerre.
IV. Mais retournons la question. Nous avons dit que l'on constatait habituellement à la veille d'une crise toutes les apparences de prospérité, les industries se multiplient, on construit des chemins de fer, on fait de grands travaux publics, le public jette ses capitaux dans des sociétés fantastiques. Les économistes avaient l'habitude de dire avec le public : il y a excès de production.
— Non, il y a excès de consommation.
Vous faites de grands travaux, mais tout établissement de capital fixe est un excès de consommation ; pendant im temps plus ou moins long, il représente plus de consommation de richesse que de production : la différence est une diminution des moyens d'achat pour un temps plus ou moins long.
La machine faite, l'usine construite, l'instrument de production quelconque réalisé répareront, sans doute, cette diminution, mais seulement graduellement. L'entretien des ouvriers qui construisent un navire est une perte momentanée de richesse.
Or, le capital fixe est établi, le chemin de fer est fait, le port est creusé, le navire est lancé ; dans tous ces travaux, ont été engloutis des capitaux circulants considérables, ils y sont immobilisés. Le capital fixe est un outil disponible d'une manière permanente. Seulement, il ne rembourse pas tout son prix en une fois. Il ne le rembourse que peu à peu, par un long usage. Donc son établissement représente une destruction de capitaux, un excès de consommation, une diminution de pouvoir d'achat.
Les industriels anglais, par exemple, fournissent des
T.A SCIENCK ECOXOIMTOIE
rails, des locomotives, des ponts de fer, etc., aux Américains du Sud, aux Indes, à l'Australie. La demande est considérable. Alors ils augmentent leurs moyens de production, ils ajoutent à la consommation des capitaux circulants, que font leurs acheteurs, 'leur propre consommation. Quand les acheteurs manquent, ils n'ont plus de capitaux circulants pour utiliser leurs capitaux fixes. Ainsi, de 1873 à 1874, le nombre des hauts fourneaux monta en Angleterre de 879 à 959. En 1878, 454 seulement travaillaient : la moitié !
Tout excès de production est en réalité un excès de consommation. Le fabricant qui l'a commis a commencé par consommer en salaires pour les ouvriers, en matières premières, en houille, en installations, une somme qu'il ne retrouve pas ensuite.
La crise éclate quand la conversion des capitaux circulants en capitaux fixes se faisant avec trop de hâte et en partie à découvert, il n\j a plus de capitaux disponible.
La crise de 1907 aux Etats-Unis en est une preuve frappante (1).
D'après le Poor's Manual of Railroads, de 1907, le capital des chemins de fer avait passé pendant l'année 1906, de 14.593 milhons de dollars à 15.563, soit une augmentation de 970 millions de dollars ou de près de 5 milliards de francs. Au mois de novembre 1906, M. James H. Hill, du Great northem Railwaij, réclamait 1 milliard de dollars, plus de 5 milliards de francs par an, pour la réfection des lignes existantes et la construction de 200.000 kilomètres en cinq ans. La Pennsylvania avait besoin de 418 millions de francs pour l'achèvement des tunnels sous l'Hudson et l'East River et l'aménagement de sa gare à New-York ; le Northern Pacific, le Great Northem, le Milwaukee et Saint Paul émettaient pour 1.320 millions de francs d'actions. A ces capitaux absorbés par les chemins de fer, il faut ajouter des constructions d'usines, de gigantesques skyscrapers, la reconstruction de San-Francisco. Les capitaux disponibles étaient épuisés. Le 16 mars 1907, il y eut à Wall Street, une journée symptomatique : à partir
(1) Voir Y\'ES GuYOT, La crise américaine. Revue du eomnicrce, tic l'industrie et de la Banque. /^l d<^ronihro 1907.
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du l»"" juillet, il n'était plus possible d'y placer un titre de chemins de fer. D'après le rapport de VUnited states Steel Corporation, à la fin de 1907, la diminution des ordres avait été constante depuis décembre 1906 : ils étaient alors de 8.489.000 tonnes ; à la fin de janvier de 7.608.000 ; à la fin de septembre de 6.425.000 tonnes. Au mois d'octobre, il avait éteint quinze hauts fourneaux. De même pour VATnerican Bridge C°. Le prix des billettes d'acier baissait de $ 1.50 par tonne; celui des tôles de $ 1 ; celui des feuilles de $ 2. Le prix des rails était maintenu à $ 28 par tonne, mais était abaissé à $ 26 pour l'exportation. L'administration des douanes constatait ime diminution dans l'importation surtout des matières premières. Baldwin, le grand constructeur de locomotives, avait licencié au mois d'octobre 8.000 ou- \riers sur 20.000.
Une trop grande absorption de capitaux circulants est la cause de la crise de 1907. Les autres causes n'ont été qu'accessoires. La suspension des payements du Knickerborker trust, le 22 octobre et la débâcle qui a suivi n'en ont été que l'effet.
Tous les jours, des hommes d'Etat font léloge de la destruction des capitaux ; ils prétendent que des gaspillages font aller le commerce. Ils font des programmes de centaines de milions pour des canaux qui ne serviront à rien. Ils affirment que des <( dépenses nouvelles » augmenteront la richesse nationale (1). Ils ne s'aperçoivent pas qu'en agissant de cette manière, ils gâchent des capitaux circulants qui ne se reproduisent pas et, ainsi consommés, perdent tout pouvoir d'achat. Ils vont même jusqu'à considérer une guerre comme un débouché, et ils ont raison : c'est un débouché énorme d'où rien ne revient. M. Neymarck a eu raison d'intituler une brochure : 1904. Année de guerre, Année de hausse.
Donc, les crises commerciales et financières sont produites non par excès de production, mais par excès de consommation.
La cause objective des crises est la destruction de capitaux par des guerres ou des gaspillages et Vabsorption dans des capitaux fixes, résultant de grands travaux, de capitaux circulants qui ne retrouveront leur pouvoir d'achat qu'après leur amortissement.
(1) V. Yves Guyot, Gaspillages régressifs.