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CHAPITRE IV l'homme économique

I. M. Luigi Brentano et iHomo /economicus. — Deux mobiles : le gain et la reproduction. — La science économique et les actes économiques . — Indignation des néo-économistes allemands contre Adam Smith. — Le progrès économique est le résultat des actions individuelles. — Les individus travaillent et épargnent. Les gouvernements gaspillent et s'endettent. — Les pudeurs des historio-éthiques allemands. — L'intérêt général ne peut être la négation des intérêts particuliers. — Les actes économiques sont des échanges. — Les actes politiques aboutissent touiours à une contrainte .

II. Conclusion. — L'homme économique est une abstraction basée sur cette loi inductive : tous les hommes ayant les mêmes organes ont un minimum de besoins umlormes. — L'homme moyen. — L'intérêt de l'individu est la lin de ses elforts.

I. Le voilà bien Vhomo œconomicus, rhomme économique inventé par les économistes, comme les hommes de la Révolution française ont inventé l'homme abstrait dont ils ont déclaré les droits ! Ainsi parlent leurs contempteurs ; et M. Luigi Brentano, le savant professeur de Munich, a raillé dans son discours d'ouverture à l'Université de Vienne en 1888, (( l'homme affranchi de toutes les influences de condition, de classe, de nationalité et de civilisation » inventé par l'Economie classique (1).

Mais l'Ecole historique allemande n'ignore pas l'homme économique (2) ? Roscher lui-même dit : « L'effort systématique de tout individu raisonnable, dans l'administration de ses affaires, tend à obtenir avec un minimum de sacrifice de plaisir et d'énergie, le maximum de satisfaction de ses besoins. » Il répète cette proposition à plusieurs reprises et il va beaucoup plus loin

(1) L. Brentano, Die classische Nationalœkonomie, 1888.

(2) Voir l'accumulation des citations de Roscher dans Problems o{ Modem Democracy by Edwin Lawrence Godkin, p. 160.

que moi : « L'abstraction d'après laquelle, si les hommes diffèrent par suite de l'éducation, de la position dans la vie, ils sont tous de même nature, également bien équipés, habiles et libres en matière de production et de consommation économique est, comme Ricardo et von Thunen l'ont montré, un procédé indispensable pour les travaux préparatoires de l'économie politique (1).

Si l'homme est dirigé, dans ses actes économiques, par des passions, des sympathies ou des haines, s'il est imprévoyant et prodigue, il n'agit pas au point de vue économique, mais à d'autres point de vue : et la Science Economique n'a à s'occuper que des actes économiques inspirés par des considérations économiques. Hildebrand, Roscher, Schmoller et autres se sont indignés parce qu'Adam Smith a dit que te chaque individu met tous ses efforts à chercher, pour tout le capital dont il peut disposer, l'emploi le plus avantageux et que les soucis qu'il se donne pour trouver son avantage personnel, le conduisent naturellement, ou plutôt nécessairement, à préférer précisément le genre d'emploi même qui se trouve être le plus avantageux à la société. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société, que s'il avait réellement pour but d'y travailler (2) ».

Adam Smith, ailleui"s dit : « Les grandes nations ne s'appauvrissent jamais par la prodigalité et la mauvaise conduite des particuliers, mais par celles de leur gouvernement (3) ».

Les individus travaillent et épargnent, chacun en vue de son intérêt personnel : Les gouvernements gaspillent et s'endettent. Ils n'ont d'autres ressources que celles qui résultent de ce travail et de cette épargne personnels. Tout leur crédit vient de la confiance qu'inspire la capacité des contribuables. La richesse d'un peuple est le total de la richesse des particuliers.

Dans les rapports économiques, les individus agissent les uns pour les autres. Certains peuvent abuser de leur force ou de leur mauvaise foi. Mais l'acte éco-

uegenwart, 184». — Roscher.

(2) Richesse des nalions, 1, IV, ch. II.

(3) Liv. II, chap. III.

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nomique implique toujours un échange de services ou de choses. L'Etat agit par contrainte. Les gouvernants obéissent à d'autres préoccupations que le gain ou la perte, critérium implacable de tout acte Economique : la plupart de leurs mobiles n'ont pas de sanction immédiate et ayant un rapport direct avec la cause : Ils se laissent guider par des traditions, des haines et des sympathies, des conceptions plus ou moins subjectives. C'est pourquoi, leur intervention dans l'activité économique des individus est presque toujours un élément perturbateur.

Les actes économiques sont des cchanges consentis réciproquement ; les actes politiques aboutissent toujours à une contrainte.

Pour justifier, à l'égard de la doctrine individualiste de Smith, leur sévérité, Hildebrand, Roscher, Kniès, Kautz et autres ont oublié de prouver que chaque individu cherche le plus mauvais emploi possible de ses capitaux et que des gouvernants biv^nveillants, désintéressés, comprenant mieux que lui ses intérêts, doivent être chargés d'en faire usage. Ils auraient peutêtre été embarrassés de compléter cette assertion en citant des exemples de peuples devenus d'autant plus riches que leurs gouvernements avaient laissé moins de capitaux disponibles aux particuliers.

M. Schmoller déclare avec mépris que « la doctrine de Smith considère l'économie politique sous la forme d'un système naturellement harmonique de forces individuellement et égoïstement actives ». J'attends que M. Schmoller ait découvert un peuple dont la richesse a été le résultat d'un système de forces altruistes, chez lequel chacun n'aura travaillé que par dévouement pour les autres.

Roscher, Kniès, Kautz, Schmoller affirment-ils que tout ce que fait un individu dans son intérêt propre est nuisible à l'intérêt des autres ? et s'ils n'osent l'affirmer, ils reconnaissent donc que l'intérêt général se compose en définitif des intérêts particuliers ; et peut-on concevoir un intérêt général qui serait la négation même des intérêts particuliers?

On s'est moqué aussi de Buffon et de Quételet à qui on attribue la conception de l'homme moyen. Cependant on ne s'est pas moqué des constructeurs de mai-

sons, des fabricants de lits, de tables, de chaises, qui ont toujours travaillé pour l'homme moyen. Les disciples de Joseph de Maistre et de Taine peuvent railler l'homme moyen ; mais ils n'ont pas expliqué comment devraient être faits les sièges des chemins de fer et des salles de spectacles, s'ils ne l'étaient pas pour l'homme moyen. J'attends que leurs disciples démontrent que les approvisionnements des marchés sont faits autrement qu'en vue de l'homme moyen.

C'est à cet homme moyen que se réfèrent les tables de mortalité des compagnies d'assurances.

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