GÉOGRAPHIE - HISTOIRE
M. A. Rémusat s’est peu occupé de la géographie de la Chine proprement dite, et dans les livres chinois qui traitent de cette science, il a cherché de préférence ce qui concernait les peuples voisins, plus mal connus et plus difficiles à connaître que les Chinois eux-mêmes. Cependant, sans parler de quelques découvertes que nous indiquerons, il faut citer un excellent résumé inséré dans les Nouveaux Mélanges asiatiques , sous ce titre : la Chine el ses habitants , qui, en soixante-neuf pages, contient les notions les plus exactes sur la géographie physique, la division administrative, l'organisation sociale, religieuse el littéraire de la Chine.
Voici un extrait de ce sommaire qui pourra préciser les idées souvent si vagues qu’on se fait de l’empire chinois :
« Cet empire, en y comprenant les pays qu’y ont léunis les empereurs de la dynastie régnante, n’a pas moins ce cinq cent vingt-cinq lieues du nord au sud, cl de six cents lieues de l’est à l’ouest, en parlant des points les plus éloignés, ou trois mille lieues carrées de
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superficie; deux fleuves immenses, le Kiange et lefleuve Jaune, traversent une partie de cette vaste étendue; le premier a sept lieues de large à son embouchure. Le climat offre, comme on doit l'atiendre de sa situation géographique, toutes les températures, depuis les froids de la Sibérie jusqu’aux chaleurs de l'Hindoustan, et par suite les diverses espèces d’animaux qui leur appartiennent, depuis la zibeline et le renne jusqu’à l’éléphant et au chameau. Presque tous les végétaux utiles connus dans le reste du monde se trouvent à la Chine. De là un grand commerce intérieur qui se fait principalement au moyen des fleuves et des innombrables canaux dont elle est percée en tous sens. La Chine est comme un monde, et pourrait presque se suffire à elle-même; cependant les Chinois font le commerce avec la Russie par Kiacta, avec l’Europe et l'Amérique par Canton. Autrefois leurs vaisseaux se sont avancés à l’occident jusqu’en Arabie et en Égypte. Le trafic de la soie les avait fait connaître aux Romains sous un nom qui était le nom chinois de ce produit M. A. Rémusat ne tranche pas la question de la population portée par les calculs les plus exagérés à trois cent trente-trois millions, et dont le minimum ne peut être au-dessous de cent quarante. Il n'y a point de caste à la Chine, ni rien qui y res-
* Se, prononcé ter dans les provinces du nord, d'où ter es, séries Icllus.
semble ; le corps ries lettrés, en possession de tous les emplois civils et militaires, se recrute uniquement par des concours littéraires ouverts à tous; le despotisme de l'empereur, illimité en principe, trouve en fait des bornes dans les préceptes souvent assez hardis de la morale de Confucius, qui est la morale de l’État, et forme comme une sorte de catéchisme politique, hase de toute instruction, et par là de toute autorité. Outre celte doctrine fondée sur un déisme assez vague, unique religion des lettrés, et auquel se rattache le culte purement civil, rendu par l'empereur ou les magistrats aux astres, aux montagnes, aux âmes des parents et des sages, il en est deux autres moins arides et moins épurés qui se partagent la masse de la nation. L’une est celle des Tao-Ssé ou sectateurs du verbe ; le fond est la doctrine de Lao-Tseu, qui vivait en môme temps que Confucius, vers l’époque de Socrate. Elle est mêlée de beaucoup de fables et de superstitions, d’enchantements, de miracles prétendus, d’impostures assez semblables aux rêveries du néo-platonisme corrompu. Enfin, la troisième religion de la Chine, celle qui dans le pays compte le plus grand nombre de croyants, est une religion étrangère, la religion de Bouddha, née dans l’Inde, dont on savait à peine le nom en Europe il y a un demi-siècle, qui compte prés de trois mille ans d’antiquité, prés de trois cents millions de sectateurs, et ne le cède peutêtre qu au christianisme pour la pureté de sa morale
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cl l'étendue de son action bienfaisante sur la civilisation du genre humain. »
Le système administratif est fort compliqué. Celle complication seule suffirait pour indiquer une civilisation très-avancée, au moins très-raffinée. Comme de semblables détails ne s'analysent point, laissons parler M. A. Rémusat :
« Le système de la subdivision des fonctions a prévalu depuis longtemps. L’administration des provinces est partagée entre plusieurs officiers qui n onl pas de contrôle les nus sur les autres, et qui doivent porter à la cour les affaires sur lesquelles ils ne peuvent pas s'accorder; le gouverneur général, que les Européens nomment vice-roi, a ordinairement deux provinces sous son administration. Il y a en outre un intendant de la province, un surintendant des lettres, un directeur des finances, un juge criminel et deux intendants : l'un pour les salines, l’autre pour les greniers publics. Chaque département, chaque arrondissement et chaque district ont en outre des magistrats particuliers qui exercent concurremment des fonctions administratives et judiciaires. Le nombre des officiers subalternes est très-considérable ; leurs litres et leurs noms sont rapportés dans l’almanach impérial. Tous les trois mois tous les officiers de l'empire sont distribués en neuf classes, partagées en deux divisions, et auxquelles sont assignées des prérogatives et des marques distinctives particulières. Le souverain
nomme à tous les emplois d après une présentation
triple du Conseil du personnel. »
Pour comprendre ce que c'est que ce Conseil du personnel, il faut savoir qu'à la Chine il n’y a point de ministres; mais chaque département est administré par un conseil, et ce sont ces conseils qui répondent à nos ministères ; le département des finances est administré par le conseil des revenus; le département des cultes par le conseil des rits; le département de la justice par le conseil des peines et supplices. Supplice et justice sont naturellement synonymes chez un peuple où le caractère qui exprime l’idée de gouvernement a pour signe radical l'image d'un bâton. Au ministère des travaux publics correspond le conseil qui porte le même nom : il en est de môme du ministère de la guerre ; enfin il y a un sixième conseil des emplois, chargé du personnel de toutes les autres administrations. C'est ce conseil dont je parlais plus haut. En outre, il y a une académie qui est en môme temps une sorte de conseil d'Etat. La dignité d’académicien est en Chine la plus éminente de toutes, car l’autorité politique y marche toujours de pair avec l’élévation littéraire.
On a peut-être été surpris d’y trouver un almanach impérial ; on le sera plus encore d’apprendre qu’il y existe un Moniteur. On peut donner ce titre à la Gazette impériale, journal officiel et unique. En ce qui est opinion purement spéculative, la liberté de la presse
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esl complète, toutes les doctrines philosophiques peuvent se produire et se sont produites librement, depuis le mysticisme le plus extravagant jusqu'au plus grossier matérialisme. Mais si l’on effleure la personne ou la famille de l'empereur, si l’on a le malheur de tracer le caractère qui u l’honneur de servir à écrire son nom, sans le placer hors de ligne en haut de la page, et mettre au-devant l’épithète honorifique de rigueur, on s’expose soi et les siens à être coupé en morceaux.
Comme je l’ai dit, à l’exception de la Notice sur la Chine et scs habitants, dont je viens de présenter les principaux traits, M. A.Rémusat a plutôt cherché, dans les auteurs chinois, des lumières sur la géographie des pays environnants que sur celle de la Chine ellemême.
C'est ainsi qu il a traduit une description du royaume de Camboge, dans la presqu’île orientale de l'Inde, rédigée par un officier chinois qui, à la fin du treizième siècle, remplit une mission dans ces contrées encore aujourd'hui peu connues des Européens. L’année de ce voyage, 1295, est précisément celle où Marc-Pol revint en Europe; lui aussi avait reçu des missions semblables dans les mômes régions. M. A. Itémusat ne jugeait pas impossible que les voyageurs se fussent rencontrés : singulier rapport entre deux destinées rapprochées de si loin! Puis ils se seraient quittés, l’un pour aller en Chine imprimer son voyage,
traduit de nos jours, l'autre pour venir, dans la prison de Gènes, dicter cette relation dont la véracité a
été longtemps contestée par l’ignorance, et n'a été reconnue que quand les récits de Messer Milionc ont pu être vérifiés par le témoignage que les monuments chinois lui ont rendu.
Le voyageur chinois parle avec admiration de plusieurs monuments d'or, c'est-à-dire dorés. On reconnaît là le goût de ces peuples pour couvrir d'or ou d'argent leurs édifices et leurs statues, goilt qui no leur a point passé : au contraire, il parait que depuis la découverte de l'Amérique une assez grande partie des métaux précieux du nouveau monde s'écoule dans l lnde orientale, où ils sont employés avec profusion à dorer ou argenter des ponts, des tours, des statues colossales de Bouddha : singulier emploi de ces richesses qui, tirées d’Amérique après avoir circulé dans toute l'Europe, et presque achevé le tour du monde, vont s'engloutir au delà du Gange, dans des contrées presque inconnues, pour y faire resplendir des idoles et des pagodes.
Bu reste, les observations que renferme ce voyage, quelquefois étranges au point de n’avoir pu être traduites qu'en latin, d’autres fois provoquant un sourire par leur naïveté, sont détaillées et offrent le caractère de la plus stricte véracité. Cet échantillon montre ce qu’on peut puiser de connaissances géographiques dans les écrivains chinois, sur des pays qu'il
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est plus facile pour eux que pour nous de visiter.
Outre ce que j’ai dit des volcans de l'Asie centrale, ce que M. A. Rèmusal a fait de plus remarquable en ce genre, c’cst d'avoir déterminé de son cabinet l’existence douteuse pour les navigateurs d’un groupe d ites dans la mer du Japon.
M. A. Rémusat traita l'histoire comme la géographie; il s’occupa beaucoup moins de l’histoire chinoise que de celle des peuples voisins, encore plus ignorée. C’est surtout celle des nations larlares qu’il s’est efforcé de retrouver, s’aidant tantôt de la comparaison de leurs langues, tantôt de textes chinois. Ces peuples n’ont presque point de monuments un peu anciens; leurs destinées nomades n'ont pas laissé plus de traces dans l’histoire que n’en laissent leurs tentes voyageuses aux lieux où elles passent. La Chine, au contraire, en possession depuis tant de siècles d’une organisation régulière, la Chine, centre fixe de ce monde errant, a sauvé de leurs annales ce qu’elle en a gardé dans les siennes. La Chine est un flambeau lointain levé sur les ténèbres de la haute Asie, et il ne faut pas croire que ce monde tarlare soit entièrement étranger au nôtre. — On a longtemps trop séparé l’Orient de l’Occident. — Sur la foi de quelques mauvais chroniqueurs très-mauvais géographes, on faisait venir du Nord presque tous les barbares, comme s'il contenait des espaces assez vastes et assez féconds pour enfanter tant de peuples. On est assuré maintenant que leur
mouvement n'a point eu lieu dans celte direction, mais s’est fait d’orient en occident comme le tour du soleil, que semble suivre autour du globe la rotation du genre humain. On commence à entrevoir au centre de l’Asie quelques-unes des secousses qui ont jeté sur l'Europe ce flot de populations conquérantes. Déjà de Guignes avait prouvé qu’on pouvait tirer parti des sources chinoises pour compléter certaines portions de l'histoire des invasions barbares. 11 avait fait voir les Huns menaçant la Chine et roulant le long de la grande muraille avant de déborder sur l’empire romain. Enfin les auteurs chinois ont montré à M. A. Rémusat et à M. Klaprcth, comme échelonnés sur divers points de l’Asie centrale et septentrionale, des Gèles, des Alains, des Ascs, débris des nations gothiques, restés çà et là sur les plateaux de l’Asie comme ces llaqucs d’eau qui demeurent sur les sommets après qu’une inondation s'est retirée. Ainsi, une lumière partie de l'Orient a éclairé l'événement capital de l’histoire moderne. Sans elle, nous le verrions mal parce que nous ne le verrions que d’un côté, nous ne verrions que la tête de la grande colonne des peuples, non son point de départ. Sans les précieux avertissements de l'histoire orientale, nous aurions pu, dans notre Europe, remuer longtemps les cendres de l'incendie et ne pas connaître quel vent l’avait allumé et poussé sur nous.
La plupart de ces faits sont consignés dans un beau
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Mémoire deM. A. Rémusatsur l'exlension de lcmpirc chinois du côté de l’occident. Dans le même Mémoire, il a suivi avec une sagacité merveilleuse, depuis le premier siècle avant Jésus-Christ jusqu’à nos jours, les variations de limites qu’a subies cet empire. Rien de plus flexible que les frontières de celte Chine, qu’on croit immobile : tantôt pressée, entamée au nord par les Ki-Tans, confinée au sud du fleuve Hoci; tantôt s’étendant à l'ouest jusqu’à la Sogdianc et la Transoxane, et poussant des émigrations jusqu’en Arménie.
Ce fut sous la dynastie des Han, quatre-vingt-sept ans avant Jésus-Christ, qu'on commença, disent les historiens chinois cités par M. A. Rèmusat, à entretenir des rapports avec les pays situés vers l’Oxus. La politique chinoise allait y chercher des adversaires aux llioung-Nou (les Huns, suivant de Guignes), dont le redoutable voisinage la faisait trembler. On possède une relation fort curieuse d’une mission donnée à celte époque à un général chinois qui a écrit son voyage. On l'avait envoyé dans la Transoxanc engager une nation qui avait fui à l'ouest devant les Hioung- Nou, et par sa fuite avait dégarni les frontières de la Chine, qu elle matelassait, pour ainsi dire, contre ennemi commun, à reprendre son poste, pour défendre l'empire chinois. En route, l'envoyé fut pris par les Hioung-Nou, qui le gardèrent captif dix ans; enfin il s'évada et arriva chez les You-Tchi : c'était le
nom de la nation qu'il fallait décider à revenir dans les déserts de la Tartane rendre au peuple chinois un rempart dont il avait grand besoin. Les You-Tchi ne l’écoutèrent point, comme on peut croire. — Pour retourner en Chine, il voulut prendre un autre chemin, afin d'éviter les Ilioung-Nou; mais l'invasion avait marché pendant qu'il était en pourparlers avec les You-Tchi, cl il fut pris une seconde fois. On conçoit que de semblables ambassades devaient instruire les Chinois sur les pays occidentaux : la guerre et la conquête leur ouvrirent de ce côté d'autres communications. Environ cent ans après notre ère, une armée chinoise arriva jusqu'auprès de la mer Caspienne cl manqua envahir l'empire romain, sans bien savoir ce qu'elle faisait. Ce fut vers le môme temps qu’un souverain de cet empire, appelé par les Chinois An-Thun , probablement un des Anlonins, envoya,. disent-ils, au fils du ciel des ambassadeurs qui se rendirent prés de lui par le Ton-King. Ainsi quelques, rapports ont existé entre la Chine et Rome. Si chacun de ces puissants États joue un si petit rôle dans les annales do l’autre, c’est que, ne sachant que vaguement leur existence, ils ignoraient leur mutuelle grandeur. C'était un événement assez peu important à Rome que quelques députés passassent chez les barbares transgangétiques; peut-être quelques marchands, car tous les marchands étrangers sont transformés à la Chine en ambassadeurs qui apportent les tributs de leur
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souverain au maitre du monde. C elait peu de chose pour le maître du monde de joindre à son immense empire un État de plus du côté de l'Occident. Ainsi les deux monarchies qui se partageaient le plus grand nombre des peuples de la terre, se touchaient et ont pensé se heurter à leur insu, comme deux géants qui passeraient à côté l'un de l'autre, s'elïleurant dans la nuit.
Mais ce fut surtout au septième cl au huitième siècle, sous la glorieuse dynastie des Thang, que l’empire de la Chine acquit une grande extension à l’ouest; ce fut alors que les rois de Bokhara, de Karisme, de Samarcande, que les peuples des bords de l Oxus jusque vers la mer Caspienne furent compris dans l'enceinte démesurément élargie des frontières de la Chine. Sans doute, tout le pays intermédiaire ne formait pas un état régulier et constamment soumis : il y avait bien des insurrections locales, bien des chefs qui reconnaissaient l'empire de la Chine plutôt de nom que de fait; mais enfin il en résultait des relations, au moins passagères, entre elle et ces peuples sédentaires ou nomades, qui la considéraient comme un contre de civilisation d'où ils recevaient quelques lumières, et auxquels elle étendait sa souveraineté et son nom (Thsin). On voit les princes dépossédés se réfugier près du grand empereur ; le fils du dernier des rois Sassanides y fut chercher un asile, fuyant, disent les auteurs chinois, un vassal révolté, c’est ainsi que dans
leur récit l'insurrection conquérante de l'islamisme s'est transformée en un simple soulèvement contre le souverain légitime.
t Ensuite la Chine commença d’être envahie par les populations du Nord, et démembrée de ce côté en plusieurs royaumes dont les plus célèbres furent les bilans, d'où lui vint par extension le nom do Caillai, cl les Tangulains. Les pays occidentaux qui avaient reconnu sa suzeraineté y échappèrent, et cet état de morcellement fut couronné par les conquêtes des Mongols.
Maîtres de la Chine, les Mongols portèrent à leur lour le renom et l'influence de leur pouvoir bien loin vers l’occident ; de proche en proche, ils vinrent de la Corée en Silésie. Un petit-fils de Gengis s'appela le vainqueur des Francs, tandis que le roi de Perse était le vassal du grand Khan de Tartarie, empereur de la Chine.
C’est le moment de la plus grande poussée vers l'ouest; c'est une dernière irruption des peuples du centre de l’Asie dans le nord de l'Europe qui montra comment s'étaient faites les premières. Ce fut le dernier acte de la grande tragédie des invasions bar* bares.
• bientôt l’empire fut divisé entre les descendanls de Gengis-Khan, et la Chine fut par là ramenée à des limites comparativement très-restreintes, sous la dynastie suivante, celle des Ming. Par un hasard singu-
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lier, c’est précisément sous celle dynastie que la Chine a commencé d'être connue et fréquentée des voyageurs européens ; de là les idées fausses qu'on s’est formées sur son étendue à l'ouest dans les époques antérieures. Du reste, ces anciennes limites si habilement retrouvées par M. A. Rémusal ont été atteintes de nouveau par la dynastie actuelle, celle des Manlclioux. Aujourd’hui elles enclavent des sources qui vont se verser dans la mer Caspienne. Une ligne de postes militaires et de fortifications traverse toute l’étendue de l'empire, depuis l’extrémité orientale de l'Asie jusqu'au delà de Kashgar, situé à moitié route environ entre Pékin et Vienne.
A l’histoire des variations qu a subies de siècle en siècle l 'étendue de l'empire chinois, se rattache celle des communications religieuses et commerciales de la Chine avec les contrées plus occidentales de l'Asie, entre autres avec la ville de Kotlian, dans la petite Ducharie. Celte ville n’était guère connue que par les , allusions des poètes arabes, à propos du musc qu’on lire de son territoire, et qui joue un si grand rôle dans les lieux communs érotiques de ces poètes. M. A. Rémusal a détaché l’histoire de la ville de Kotlian d’une vaste collection où l’on a réuni tous les faits relatifs aux nations étrangères et aux rapports qu’ont eus les Chinois avec elles sous les différentes dynasties. II se proposait d’en faire autant pour plusieurs autres parties de la même collection. Quant à Kotlian, dont l'im-
porlanœ est principalement d’avoir été la métropole du bouddhisme dans la Tartarie, nous y reviendrons lorsque nous esquisserons l’histoire de cette religion.
A l'occasion des langues tartares, j'ai parlé des efforts qu'a faits M. A. Itémusat pour débrouiller ce chaos mobile de peuples dispersés sur une immense étendue de pays où ils se croisent en tous sens, se mêlent et se remplacent perpétuellement. Si, malgré ses travaux et ceux de M. Klaproth, il reste encore bien des obscurités dans rbisloire des nations tartares, du moins quelques points essentiels ont été éclaircis. On a démêlé la différence des races sous la confusion de cette dénomination de Tartares, dont la vogue en Occident parait avoir été causée en grande partie par la ressemblance du nom de quelques hordes avec le nom latin des enfers : les Tartares, vrais enfants du Tarlarc, Tartan, gens Tarlarea ; ce jeu de mots qui se rencontre fréquemment chez les écrivains du moyen âge exprime assez vivement l'épouvante qu'inspiraient à l’Europe ces démons décharnés. Quoi qu’il en soit, M. A. Itémusat voulait qu'on se gardât de substituer par une pédanterie malavisée à ce mot de Tarlare celui de Tatar qui ne s’applique qu’à une petite partie de ces populations, et ne peut sans confusion s’étendre à une masse si considérable de tribus distinctes, tandis que le nom de Tartare établi par l'usage, n’étant celui d'aucune d’elles en particulier, peut sans inconvénient servir à les désigner collectivement.
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Ce nom pris dans celte acceplion générale comprend quatre familles de peuples, les Tongous, les Mongols, les Manlchoux et les Thibétains.
Les Tongous, situés le plus à l’orient, qui habitent sans les occuper cent mille lieues carrées, ont à plusieurs reprises fourni des maîtres à la Chine; dès le dixième siècle, ils en ont occupé la partie septentrionale, donné à leur khan le nom d’empereur, et réclamé à ce litre la soumission des autres nations tarlares. Ce fut un empereur longou de la dynastie des Kin qui envoya demander le tribut à celui qui, en 1210, était khan des Mongols, et lui prescrire d’écouter à genoux les ordres de son souverain. Mais le khan se tourna du côté du midi, cracha en l’air, et dit : « Celui qui t’envoie passe pour le fils du ciel et n'est même pas un homme. » Ce khan était Gengis, qui allait détruire la puissance des Tongous et fonder celle des Mongols.
Cependant les destinées conquérantes de la race longousc ne devaient pas s’arrêter là, car cette race a produit les Manlchoux, qui. possèdent aujourd'hui la Chine, soumise par eux après qu’elle eut secoué le joug des Mongols.
Pour les Mongols, leurs conquêtes surpassent en étendue et en rapidité tout ce que l’Occident a connu de plus merveilleux. Partie des bords du lac Baikal, cette nation, jusque là ignorée du inonde, roulant, suivant l’expression des écrivains tarlares, comme une boule de neige et se grossissant de toutes les popula-
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lions que l'avalanche entraînait, soumit la Chine, puis à travers la Cochinchine et le Japon atteignit l'ilede Java, tandis que d’un autre coté elle traversait la Perse, les pays caucasiens, établissait en Russie le vasselage des grands ducs, qui a duré jusqu'au seizième siècle, et venait en Pologne gagner la bataille de Lignilz, où les Tartares remplirent neuf grands sacs d'oreilles coupées.
Gengis-Khan, à lui seul, a conquis presque autant de pays qu’Alexandre, et le mouvement conquérant s'est continué après lui. C'est un Alexandre dont les fils et les généraux furent aussi des Alexandre. Je ne parle que de la diffusion de la conquête et non de son caractère. Si elle était prompte comme celle d’Alexandre, elle était dcslruclivc comme celle d’Attila. Alexandre alla planter un germe de la civilisation grecque au cœur de l’Asie; les Gengiskhanides se ruaient sur la civilisation de la Perse et de la Chine et menaçaient la civilisation de l'Europe. Le Macédonien fondait Alexandrie, le Tartare incendiait Samarcande et liokhara.
On connaît beaucoup mieux les ravages de la race mongole que scs origines. Les historiens chinois que nous avons en Europe, n’ont pas fourni sur ce point des documents bien positifs à leur habile investigateur ; une histoire originale des Mongols, publiée par M. Schmidt, depuis les Recherches sur les lantjues tartares, et sur laquelle M. A. Rémusat a donné dans le
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Journal Asiatique plusieurs articles d'une critique, comme toujours, tine et substantielle, n'a pas contribué, autant qu’on l’eût pu croire, à remplir cette lacune. L’auteur de l'histoire est un prince mongol, de la race de Gengis-Klian, zélé bouddhiste, et qui, en celte qualité, s'est plu à combler toute l’époque antérieure au moment où les Mongols paraissent sur h scène du monde, par des légendes empruntées au bouddhisme que ces peuples n’avaient pas alors adopté. La dévotion et l’amour-propre combinés ont conduit l'auteur à rattacher la ligne de Gcngis à cette suite fabuleuse de rois indiens, au moyen desquels on remonte facilement à l'origine du monde ; c’est comme nos vieilles chroniques qui font descendre les francs d'Hector et les Bretons de Itrutus, greffant ainsi sur un passé célèbre et mensonger l’origine des nations modernes. Introduire des légendes bouddhiques dans l’histoire primitive du Mongol, c'est faire une confusion pareille à celle de celte Italienne qui croyait que Roinulus était le nom du premier pape.
Dans celte obscurité où le laissaient sur l'ancienne extension de la race mongole et les sources nationales, et les sources chinoises, M. A. Itémusaf, à force de sagacité, est parvenu à constater que cette race habitait de toute antiquité à peu près le pays qu elle occupe maintenant. Ainsi, après s’ être répandue sur le monde, elle s'est renfermée dans son lit naturel; d'oùM. A.Rémusat tire cette conclusion très-importante pour l’his-
loire étudiée en grand, c’est que : a les races ne sont pas sujettes au changement, qu’on doit en général chercher la pairie primitive des nations dans la contrée où on les retrouve de nos jours, et qu’à l'exception d’un petit nombre de déplacements et de mélanges évidemment causés par la violence, et survenus bien plus rarement qu on ne l’imagine, les peuples qui sortent de races différentes, les langues qui les tiennent séparés, les localités auxquelles ils sont attachés, lésistent aux plus grandes révolutions, et subsistent de nos jours à peu près dans les mêmes rapports que l'antiquité nous fait connaître. »
Les deux autres familles tartarcs sont les Turcs et les Thibétains.
La race turque a joué un grand rôle dans les conquêtes tartares. Le nom mongol a tout couvert de son éclat plus grand. 11 n’en est pas moins vrai qu'il se trouvait beaucoup de populations turques dans ces multitudes diverses par la langue ot par le sang que les khans mongols appelaient leur armée. En outre, les populations turques ont ravagé pour leur propre compte, et conquis en leur propre nom. La plus brillante de ces conquêtes est celle qui s’est terminée par la prise de Constantinople ; celle-là a été un grand événement pour l'Europe. 11 en est résulté que les autres portions de la race sont restées dans 1 ombre, et qu’on n’a vu des Turcs que dans les Osmanlis. Mais ce serait se taire une idée bien fausse
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de l'étendue de celle famille de peuples que delà restreindre à ce seul rameau, elle qui est disséminée dans presque toute l’Asie, elle placée, comme dit M. A. Rémusat, entre le golfe Adriatique et le lac Baikal, entre les Samoyèdes et les Indous. Je ne puis le suivre dans scs recherches ingénieuses de désert en désert, de tribu en tribu, poursuivant partout les analogies certaines du langage, rejetant sans hésiter les analogies trompeuses, démêlant les confusions qu'introduit la ressemblance ou l'altération des noms ; car les jeux de mots, et, si j’osais le dire, les calembours involontaires, tiennent une grande place dans la partie erronée des systèmes historiques. Il faudrait entrer dans des détails que ne comporte pas cette notice ; et peut-être serait-il indifférent au lecteur d’apprendre à la lin que les llioung-Nou sont la tige des nations turques. Cependant cela est de quelque importance ; car si les Hioung-Nou sont les Huns, comme il est probable, n'est-il pas curieux de savoir s’ils sont finnois ou Turcs ; en d’autres termes, si Attila était de la famille des Lapons et des Hongrois, ou cousin de liajazet et de Mahmoud.
Pour les Thibétains, ils forment une population à part. Renfermés dans leurs montagnes, ils ne furent jamais conquérants, excepté une fois, au neuvième siècle, quand ils s’avancèrent jusqu'au golfe du Bengale, qui porta le nom de mer du Thibel. Leur histoire, peu en rapport avec celle du reste du monde, est
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on conséquence peu connue. Son principal intérêt se rattache aux destinées du bouddhisme qui y a été apporté d’ailleurs, cl y a pris la forme particulière du lamisme, espèce de papauté dont nous aurons occasion de parler.
Mais s’il faut quelque effort pour s'intéresser aux découvertes même les plus essentielles, quand elles portent sur des pays éloignés, sur des événements obscurs et isolés, il est naturel au contraire d’être vivement frappé de résultats qui intéressent notre histoire. Il est piquant de trouver la Tarlaric et la France en relation diplomatique, et ce fut une bonne fortune pour M. A. Rémusat de rencontrer, dans les archives du royaume, des pièces de la chancellerie mongole; de lire pour la première fois ces lettres du petit-fils de (iengis-Khan à Philippe le Bel, six cents ans après qu'elles avaient été écrites. Les deux beaux mémoires qu'il a consacrés a ce sujet entièrement neuf, contiennent les plus curieux détails sur ces négociations que la légèreté sceptique de quelques historiens avait niées. Entamées par les papes et les rois de France, elles eurent d'abord un succès médiocre auprès des chefs tartares; puis quand ils comprirent que les intérêts de leur conquête étaient d'accord avec les plans de croisade que l'Europe chrétienne commençait à abandonner, ce furent eux, chose étrange, qui tentèrent par leurs messages de ranimer cet enthousiasme. Alors ils prirent l’initiative des ambassades.
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écrivant en termes courtois, et ne menaçant plus, comme auparavant, les missionnaires d'envoyer au pape leur peau empaillée, mais offrant au roi de France le secours île leur cavalerie pour conquérir le Saint-Sépulcre. M. A. Rémusal a rattaché à l'histoire de ces singulières ambassades des vues ingénieuses sur les relations, beaucoup plus nombreuses qu'on ne le suppose souvent, qui liaient et rapprochaient au moyen âge l’Orient et l'Occident. Dans le morceau suivant il a groupé un grand nombre de faits, dont le simple exposé frappe vivement l'imagination. Les vues qui suivent sont pleines d’élévation et de nouveauté. Je ne puis résister à l’envie de transcrire le morceau tout entier; je ne crains point qu'il paraisse trop long à mes lecteurs, et nul autre ne me semble plus propre à leur donner idée du talent d’écrire de M. A. Itémusat, qu’une notice consacrée à sa mémoire doit faire aussi connaître.
« beaucoup de religieux italiens, français, flamands furent chargés de missions diplomatiques auprès du grand Khan. Des Mongols de distinction vinrent à Home, .à Barcelone, à Valence, à Lyon, à Paris, à Londres, à Northampton, et un Français du royaume de Naples fut archevêque de Pékin. Son successeur fut un professeur de la faculté de théologie de Paris. Mais combien d’autres personnages moins connus furent entraînés à la suite de ceux-là, ou comme esclaves, ou attirés par l’appât du gain, ou guidés par la curiosité
dans des contrées jusque-là inconnues! Le hasard a conservé le nom de quelques-uns; le premier envoyé qui vint trouver le" roi de Hongrie de la part des Tartarcs, était un Anglais banni de son pays pourcerlains crimes, et qui, après avoir erré dans toute l'Asie, avait fini par prendre du service chez les Mongols. Lu cordonnier flamand rencontra dans le fond de la Tartarie une femme nommée Paquette, qui avait été enlevée en Hongrie; un orfèvre parisien dont le frère était établi sur le grand pont, et un jeune homme des environs de Rouen qui s’était trouvé à la prise de Belgrade. 11 y vil aussi des Russes, des Hongrois et des Flamands. Un chantre nommé Robert, après avoir parcouru l’Asie orientale, revint mourir dans la cathédrale de Chartres. Un Tartarc était fournisseur de casques dans l’année de Philippe le Bel. Jean de Plan- Carpin trouva près de Gayouc un gentilhomme nommé Temer, qui servait d'interprète ; plusieurs marchands de Breslaw, de Pologne, d’Autriche l’accompagnèrent dans son voyage en Tarlarie; d’autres revinrent avec lui par la Russie : c'étaient des Génois, des Pisans, des Vénitiens... On peut bien croire que les voyages dont la mémoire s'est conservée, ne sont que la moindre partie de ceux qui furent entrepris, et qu’il y eut dans le temps plus de gens en état d'exécuter des courses lointaines que d'en écrire la relation. Beaucoup de ces aventuriers durent se fixer et mourir dans la contrée qu’ils étaient allés visiter ; d’autres revinrent dans
DE LA CilISE
leur patrie, aussi obscurs qu’auparavant, mais l'imagination remplie de ce qu’ils avaient vu, le racontant à leur famille, l'exagérant sans doute, mais laissant autour d’eux, au milieu de fables ridicules, des souvenirs utiles et des traditions capables de fructifier. Ainsi furent déposées en Allemagne, en Italie, en France, dans les monastères, chez les seigneurs, et jusque dans les derniers rangs de la société, des semences précieuses destinées à germer un peu plus tard. Tous ces voyageurs ignorés, portant les arts de leur patrie dans des contrées lointaines, en rapportaient d’autres connaissances non moins précieuses, et faisaient, sans s’en apercevoir, des échanges plus avantageux que tous ceux du commerce. Par là, nonseulement le trafic des soieries, des porcelaines, des denrées de l lndoustan s’étendait et devenait plus praticable; de nouvelles routes s’ouvraient à l’industrie et à l’activité commerciale; mais ce qui valait mieux encore, des mœurs étrangères, des nations inconnues, des productions extraordinaires venaient s'offrir en foule à l'esprit des Européens, resserré, depuis la chute de l’empire romain, dans un cercle trop étroit. On commença à compter pour quelque chose la plus belle, la plus peuplée et la plus anciennement civilisée des quatre parties du monde. On songea à étudier les arts, les croyances, les idiomes des peuples qui l'habitaient; et il fut aussi question d’établir une chaire de langue lai tare dans l’Université de Paris,
Des relations romanesques bientôt discutées et approfondies répandirent de toutes parts des notions plus justes et plus variées. Le monde sembla s'ouvrir du côté de l’Orient; la géographie fit un pas immense; l aideur pour les découvertes devint la forme nouvelle que revêtit l'esprit aventureux des Européens; l'idée d’un autre hémisphère cessa, quand le nôtre lut mieux connu, de se présenter à l'esprit comme un paradoxe dépourvu de toute vraisemblance ; et ce fut en allant à la recherche du Zipangri de Marc-l'ol, que Christophe Colomb découvrit le nouveau monde. »