‹ La science et les lettres en OrientChapitre 19 sur 68 · FAN-SOU · texte numérisé non relu

FAN-SOU

Elle sera avare de sa tendresse dans la crainte d'effacer sa beauté, et cette nuit avec vous...

PK-MING-TCHONG.

Celte nuit, comment se conduira-t-elle avec moi?

FAN-SOU l'interrompant, elle chante.

Ce mot était venu sur le bout de ma langue, véritablement je l'ai avalé.

En attendant sa belle, le jeune homme récite une tirade de passion chinoise. Elle ne rappelle nullement la lettre écrite par Saint-Freux, dans la chambre de Julie. Mais on y trouve une certaine exaltation scnli-

mentale et mélaplioriquc qui montre quelaChine a ses Marini et ses Gongora. « Dans le temps de l'empereur Yao, il y avait dix soleils; neuf tombèrent sous les coups de flèches que Y -licou sut adroitement lancer du haut du mont Kouen-lun. 11 n’en resta qu’un seul, et ce fut vous, "vous qui venez le matin et disparaissez le soir... Si vous vous irritez, soudain vous faites naître des nuages à l'orient et au midi, d'épais brouillards à l'occident et au nord... Perfide soleil, que ne suis-je lleou-tsi pour percer votre disque étincelant et vous faire tomber sur la terre! »

Ce sont là de singulières imaginations damant. Bientôt arrive au rendez-vous la belle Siao-man, tout en grondant et môme en battant un peu la pauvre soubrette qui l’y a entraînée. Mais voici la mère de Siaoman qui survient fccl se fâche, lance sa fille, la sou hrette et le jeune lettré. Celui-ci, pour rétablir ses affaires, prend le parti d'aller au concours; s'il revient avec le grade de licencié, quelle beauté rebelle, quelle mère intraitable pourrait lui résister? C'est encore la soubrette qui l'y décide; car, toute folâtre qu’elle est, elle sait, quand il le faut, parler raison.

Inspiré par son amour, le jeune homme a composé pour le concours un morceau dont l’élégance et l’éclat ne peuvent se comparer qu'aux rayons du soleil. Le président du conseil de magistrature en est si frappé, qu'il fait venir une respeclable matrone qui porte le nom un peu bizarre d'entremetteuse des magistrats (il

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faut se souvenir que tous les mariages se font, n la Chine, par intermediaire, et que la fonction d’entremetteur est aussi honorée que l’est le mariage luiméme). Le président ordonne à Y entremetteuse des mayistrats d'arranger l’union de Siao-man et du tehoanij ynuen ; c’est ainsi qu’on nomme le premier sur la liste des licenciés. La soubrette, présente à l’entrevue, s’amuse de la surprise des deux amants, arrivés enfin au comble de leurs vœux par la volonté impériale et l’influence to'ulc-piiissante des honneurs académiques.

Ces rapides analyses et les considérations qui les précèdent suffisent peut-être pour donner une idée de la variété et de l’intérêt des ouvrages dont se compose le théâtre chinois, pour montrer quelle vive clarté ils peuvent jeter sur les mœurs, les sentiments, la tournure d’esprit et d’imagination d’un peuple extraordinaire. 11 ne me reste plus qu’à exprimer un désir qui, je pense, sera partagé par le lecteur, le désir qu’on nous fasse connaître un plus grand nombre de ces curieux monuments. M. Iîazin me semble appelé à poursuivre une lâche qu’il a si honorablement commencée*. Le style varie tellement dans les divers genres de littérature cultivés à la Chine, qu’à moins de leur consacrer sa vie entière, on est obligé de se vouer à une classe d’ouvrages pour les comprendre parfaitement.

1 M. Ilarin est mort à la fin de l’année I8t>3.

La SCIENCE EN ORIENT

M. Julien seul, en France et en Europe, peut, à son gré, traduire un des kings, un volume de poésie, un drame, un roman, ou un ouvrage sur la culture des mûriers. Son habile élève s’est attaché aux compositions dramatiques; maintenant il est maître de cette portion importante de la littérature chinoise. Qu’il y concentre ses efforts, si heureux dès le début; qu’il choisisse les plus intéressantes des cent pièces de la collection dont il vient de nous présenter ce curieux échantillon, ainsi que des autres collections qu'on possède; qu’il donne des analyses détaillées et de judicieux extraits de celles qu’il ne traduira pas, et il aura attaché son nom à un vaste et utile travail qui ne peut manquer de mériter les suffrages du public et les encouragements du pouvoir.

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