‹ La science et les lettres en OrientChapitre 22 sur 68 · I.F. S Cil A II- S AM EU · texte numérisé non relu

I.F. S Cil A II- S AM EU

as~.

dont le nom résume, pour ainsi dire, toute cette antique civilisation, c’est Djemschid. Non-seulement Djemschid perfectionne l’art de fabriquer les armes et de tisser les vêtements, mais il organise la société, il fonde les castes. Les anciennes castes de la Perse correspondent aux quatre castes de l'Inde; la première est celle des prêtres, la seconde est celle des guerriers, la troisième renferme les agriculteurs, la quatrième les artisans et les marchands. Djemschid est le consommateur du perfectionnement social dont il représente une période assez avancée. Il découvre les métaux précieux, les pierreries, les parfums; il invente l’art de guérir les maladies; il représente aussi la science; il est le grand investigateur, il monte sur un vaisseau rapide; durant cinquante années, il parcourt toute la terre, et nulle qualité des êtres ne reste cachée devant son esprit.

Le monde était soumis à Djemschid; Dieu protégeait sa puissance et sa gloire. Parvenu au comble des grandeurs et de la prospérité, il fut atteint par l’orgueil, et il ne vit plus dans le monde que lui-même; « il se délia de Dieu et ne l'adora plus; il s’écria : « C’est moi qui ai fait naître l’intelligence dans l’univers, et la terre n’est devenue ce quelle est que par ma volonté. Il faut reconnaître en moi le créateur du monde; » et quand les grands de l’empire et les sages mobeds entendirent ces paroles, ils baissèrent tristement la tête ; Dieu retira sa protection à Djemschid, et Zohak parut. »

Telle est donc la nature et la condition de l’huma-

nilé. Les renseignements des plus antiques traditions s’accordent ici avec les leçons de l’expérience la plus récente. Si l'homme est heureux et triomphe, qu’il s'appelle Netnbrod ou Djemschid, Masaniel ou Napoléon, bientôt il se perd par le succès et se brise par l’orgueil. L'histoire si profondément vraie d'Adam dans le paradis terrestre est l'histoire de toute sa misérable postérité.

Zohak est le fils d'un chef arabe; Iblis, l’esprit du mal, vient le trouver au désert, et lui persuade de tuer son père; puis le parricide est entièrement livré à Iblis. Iblis imprime sur les épaules de Zohak deux baisers, et de chacun sort un serpent hideux. On nourrit ces deux monstres avec de la cervelle humaine.

Alors commence la punition de Djemschid, tombé dans la tyrannie et la démence. L’unité de l’empire est brisée; de tous côtés, des rois nouveaux s’élèvent, une portion de l’armée va se soumettre à Zohak. L’impie Arabe vient lui-mômedans l'Iran. Djemschid s’enfuit, et reste caché durant cent années. Au bout de ce temps, il est trouvé sur les bords de la mer de Chine, et Zohak le fait scier parle milieu du corps. Telle fut la triste lin du grand Djemschid.

A quel événement historique fait allusion celte singulière histoire? On ne le saurait dire avec précision ; mais il est difficile de n’v pas voir un souvenir confus d'une invasion étrangère dans l'Iran, et l’occupation du trône national par une dynastie d’origine sémitique. . Le règne de Zohak, qui dura mille ans, est une pé-

LE SCIIAU-TUNEU

riode d'oppression et de crimes. Les prophètes lui annoncent que le vengeur de tant de maux va venir, et Feridoun nait pour changer le soi t de la terre.

L'impur Zohak avait fait mourir le père de Feridoun.

• La mère du futur libérateur de la Perse le cache au sommet du mont Alborz, dans une forêt où il est nourri par une vache merveilleuse. Quand l'heure est venue, Feridoun descend de sa montagne, il apprend de sa mère les crimes de Zohak et jure de mettre en poudre le palais du tyran. Mais voici ce qui advint alors. Zohak, pour imposer silence à sa conscience, imagine défaire attester, par tous les sages et tous les grands de son empire, « que, comme roi, il n'a semé que la semence du bien, n’a prononcé que les paroles de la vérité, n’a jamais enfreint la justice. » Les grands signèrent par peur celle déclaration mensongère. Tout à coup se fit entendre à la porte du roi le cri de quelqu’un qui demandait justice. C’était un forgeron nommé Kaweh, auquel on avait pris dix-sepl fils pour nourrir de leur cervelle les serpents qui sortaient des épaules du roi. Ce malheureux père venait demander qu'on lui laissât le seul fils qui lui restait. En voyant la singulière attestation que Zohak avait arrachée à la faiblesse des grands, «Kaweh se leva, criant et tremblant décoléré; il déchira la déclaration et la jeta sous ses pieds; puis, suivi de son noble fils, il sortit de la salle en poussant dans les rues des cris de rage. . . Lorsque Kaweh fut sorti de la présence du roi, la foule s'assembla autour de

lui. A l'heure du marché, il courait demandant du secours et appelait le monde entier pour obtenir justice; il prit le tablier avec lequel les forgerons se couvrent les pieds quand ils frappent du marteau, et le mit au bout d'une lance. » ,

Kaweh va chercher Feridoun ; celui-ci, armé de sa massue à la tête de bœuf, vient assiéger Zohak dans son palais. 11 n’y trouve que deux fdles de Djemschid, dont le tyran avait fait ses épouses et qui apprennent au vainqueur que Zohak s’est enfui dans 1 Hindouslan, où il erre désespéré, se baignant dans le sang pour faire cesser les intolérables douleurs que lui causent les morsures des deux serpents. Bientôt, furieux d’apprendre que ses femmes sont au pouvoir de Feridoun, Zohak s’introduit dans sa ville, mais la population est contre lui. « Toutes les terrasses et toutes les portes étaient couronnées par le peuple de la ville, par tous ceux qui pouvaient porter des armes; les vœux de tous étaient pour Feridoun, car leurs cœurs saignaient de l’oppression de Zohak. »

Feridoun, vainqueur, entraîne son ennemi et le porte dans les cavernes du monlDemavend, le Caucase persan, où il est suspendu les mains clouées au rocher. Y aurait-il là un retentissement du mythe de Prométhée à travers l’Orient?

Ce qui est plus certain, c’est que l’antique insurrection qui renversa la puissance usurpée dont Zohak est le symbole, apparaît dans le récit qui précède comme

LE SCUAH-NAMEU

profondément nationale. Chacun, du toit de sa maison, prend part à la défaite de l’ennemi. On s’écrie : « Quand une bête féroce serait assise sur le trône royal, tous, vieux et jeunes, nous lui obéirons; mais nous ne souffrirons pas sur le trône Zohak, cet impur dont les épaules portent des serpents. » Celui qui a levé l’étendard de la révolte est sorti des rangs du peuple, l'étendard lui-méme est un tablier de forgeron. Il est beau de voir ce rustique emblème de l'indépendance nationale, conservé par le respect des âges, demeurer l'oriflamme de la monarchie persane. Il dura autant qu elle, et fut porté devant tous les rois, depuis Fcridoun jusqu’à Jezdejird. Élargi de règne en règne pour qu’on pût placer les joyaux dont chaque monarque voulait le parer, le glorieux tablier avait atteint une dimension de vingt-deux pieds sur quinze, quand il tomba aux mains des Arabes; il fut alors déchiré et partagé par les vainqueurs, comme l'empire dont il était le palladium populaire et sacré.

Feridoun réorganise la société deDjemschid. « Chacun a son devoir, dit-il; lorsque l'un entreprend l'œuvre de l’autre, le monde se remplit de désordres... » Puis, Feridoun fit le tour du monde pour voir ce qui était découvert et ce qui était caché; partout où il vil une injustice, partout où il vit des lieux incultes, il lia par le bien les mains du mal, comme il convient à un roi. »

Feridoun marie ses trois fils aux trois filles du roi

d'Yemen, union qui fait croire à d’antiques alliances entre les peuples iraniens elles populations arabes; ensuite il partage entre eux le monde : Selm, roi de Roum , c'est-à-dire de l'Occident, et Tour, roi du Nord, c'està-dire des populations turques et tartares qui, à cause de lui, ont porté le nom de Touraniennes, se soulèvent contre Iredj, roi de l'Iran ou de la Perse proprement dite. Iredj porte une àme douce et tendre, il ne veut point combattre ses frères, il va au-devant d eux sans armée, sansdéfense ; il leur dit : « Je ne veux ni l'Iran, ni l’Occident, ni la Chine, ni l'empire, ni la vaste surface de la terre.. Jesuis las de la couronne et du trône, je vous donne le diadème et le sceau royal ; mais soyez sans haine contre moi, je ne vous attaque pas, je ne vous combats pas, je ne demande pas la possession du monde, si cela vous attriste... Je suis habitué à être humble, et ma foi me commande d’étre humain. »

Mais Tour, le farouche frère d lredj, le Caïn de ce tendre Abel, frappe d'un lourd siège d'or la tète innocente de son frère, qui lui demande la vie d'une manière touchante : « Ne fais pas de mal à une fourmi qui traîne un grain de blé, s'écrie-t-il, car elle a une vie, et la douce vie est un bien. Je me contenterai d'un coin de ce monde où je gagnerai ma vie par le travail de mes mains. » Mais Tour, le père du peuple maudit, achève son crime en poignardant son frère.

Le fratricide envoie au vieux Fcridoun la tète de son malheureux tils. Fcridoun « pleura dans son amertume

Page 1