‹ La science et les lettres en OrientChapitre 5 sur 68 · LANGUE ET ÉCRITURE CHINOISES · texte numérisé non relu

LANGUE ET ÉCRITURE CHINOISES

Ce point a été un des plus controversés ; c’est celui qui a donné naissance aux plus grandes confusions et aux préjugés les moins fondés. Je crois utile de dire ici quelques mots touchant la langue et l'écriture chinoises ; l'une étant à peu près indépendante de l'autre, il est bon de les envisager séparément. Commençons par l’écriture.

On sait généralement que les Chinois n'ont pas d'alphabet. Cette circonstance, qui n'est pas particulière à leur écriture, a fait naître dans certains esprits les plus étranges imaginations. On a pensé qu'uns langue qui ne pouvait s'épeler devait être bien oarbare ; de là le préjugé de l'incroyable difficulté de l’écriture chinoise. On rencontre encore quelques personnes qui vous disent, comme un fait reconnu,

que les Chinois passent leur vie à apprendre à lire et ne savent écrire que sur leurs vieux jours, tout juste à temps pour faire leur testament. Quelques métaphysiciens, dont ils avaient négligé de consulter le système en inventant celui de leur écriture, ont été plus loin : ils ont nettement refusé à tout un peuple la possibilité d'entendre les livres qu'il imprime. D’autres, à peu près aussi bien au fait de ce dont ils parlaient, ont porté dans l’admiration la même sagesse que les premiers dans le blâme : ils ont vu dans les caractères chinois de merveilleux hiéroglyphes, formés d'après do profondes associations d'idées et une savante analyse de la pensée humaine. Au lieu de tout cela lâchons de dire quelque chose d’exact, ce qui, après les travaux de M. A. Rémusal, n'est pas un grand mérite, et tâchons d 'être clair, ce qui est toujours difficile.

Dans l’écriture chinoise, chaque signe, au lieu de rappeler un son comme dans nos systèmes alphabétiques, représente immédiatement l'idée ou l’objet : c’est ce qu’on appelle une écriture idéographique, c’està-dire peignant les idées. Le mot me semble un peu ambitieux et un peu inexact; car, à un certain nombre d’exceptions près, les caractères chinois, dans leur état actuel, ne sont point des peintures ressemblantes des objets et encore moins des idées, dont il n’est pas facile de faire le portrait, mais des assemblages de traits, en grande partie arbitraires, par lesquels on est

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convenu de désigner les objets ou les idées. Quoi qu’il en soit, ces signes n’offrent point, comme nos mots écrits, la représentation d’un mot parlé dont ils contiendraient les éléments. Chacun d'eux a sa valeur propre pour l’œil, indépendamment de toute combinaison de son qu'on y peut rattacher; c’est exactement ce qui a lieu chez nous pour les signes des nombres : lç chiffre 2, par exemple, nous donne immédiatement l’idée de dualité, sans que nous ayons besoin de penser au mot deux. Ce chiffre n'a aucun rapport avec le mol, cela est évident ; eh bien! il en est ainsi pour tout à la Chine. Chaque objet de la pensée a son chiffre : c’est ce qu’on appelle un caractère. On pourrait donc, à la rigueur, ne pas savoir articuler une syllabe chinoise et comprendre un livre chinois, de même qu'un Allemand n’a pas besoin de savoir un mot de français pour lire un mynéro dans une rue de Paris.

Le terme clef a aussi beaucoup servi à embrouiller les idées touchant l'écriture chinoise ; cependant rien de plus simple : les caractères chinois sont composés d'un nombre plus ou moins considérable de traits plus ou moins compliqués ; les ranger par clef, c’est grouper ensemble ceux qui contiennent une partie commune. Les clefs sont pour les mots-signes de la langue chinoise ce que sont les radicaux pour les mots parlés’ de nos langues. Ce sont de véritables radicaux dont le nombre, comme celui de toules les racines,

peut varier, selon que l’on pousse plus ou moins loin l'opération analytique par laquelle on recherche la partie radicale d’un mot. Gcs clefs n'ont pas été inventées d'abord, comme le croyait Fourmont, puis combinées d’après des règles constantes et raisonnées pour former les caractères. L’esprit humain ne commence pas ainsi par une analyse savante ; il ne s’en avise qu’après coup, pour classer les produits d'une synthèse instinctive. C’est ce qui est arrivé à la Chine : on a d’abord inventé les caractères ; puis, pour les ordonner, on a cherché quels étaient ceux qui avaient une partie commune ; on a nommé celte partie commune clef ou radical, et on a placé dans les dictionnaires, les uns à côté des autres, les caractères qui avaient le même radical ou la môme clef, comme on range quelquefois les mots de nos langues d’après les racines. ^

Voilà tout le mystère des clefs.

Je n'ai considéré jusqu’ici que la langue écrite. Si les Chinois étaient sourds et muets, cette langue leur suffirait complètement, et ils pourraient par elle se tout dire, sans avoir idée de ce que nous appelons un mot.

Mais comme ils ne sont pas sourds et muets, ils ont une langue parlée. Cette langue parlée désigne par des sons ce que la première désigne par des traits ; elle s’adresse uniquement aux oreilles, comme la première uniquement aux yeux. Ces deux langues,

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comme je l'ai dit, n’ont aucune relation essentielle. Cela est si vrai que des nations de l'Asie, qui parlent des idiomes très-différents, se servent également des caractères chinois, comme tous les peuples de l Europe, malgré la diversité de leurs langues, font usage des chiffres arabes.

La langue parlée offre une particularité remarquable ; elle est composée d’environ trois cents monosyllabes ; au moyen de divers accents qui en font varier l’intonation d’une manière très-sensible pour des oreilles chinoises, on obtient environ douze cents mots : c’est le vocabulaire tout entier de la langue parlée.

Pour la langue écrite elle est d’une richesse illimitée. Les caractères ou mots-signes dont elle se compose ont été portés dans certains dictionnaires chinois jusqu'à cent mille : on voit que s'il fallait les connaître tous, la vie suffirait à peine en effet pour apprendre à lire, mais ce luxe de lexicologie est heureusement aussi superflu qu’il est effrayant. Au nombre de ces cent mille caractères, il est beaucoup de synonymes, d’archaïsmes, de termes inusités, ou réductibles à des termes usuels, et la connaissance de quelques milliers de signes suffit pleinement pour la lecture des ouvrages qui ne demandent pas une élude spéciale.

Des jeunes gens qui ont reçu même une éducation médiocre, lisent et écrivent très-correctement ces

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caractères. C’est ce dont ont pu s’assurer ici ceux qui ont conversé la plume à la main avec quelques jeunes Chinois, qui n’étaient rien moins que des lettrés consommés.

Après avoir brièvement indiqué la vraie nature do la langue singulière à laquelle M. A. Rérausat s’élait voué, c’est lui maintenant que nous allons suivre, cl ses recherches ingénieuses nous fourniront le moyen de compléter nos idées sur ce sujet.

Au commencement de ce siècle, l’élude du chinois était complètement abandonnée en France, à tel point qu’on lit venir, en 1800, un étranger (Hager), pour publier un dictionnaire chinois ii Paris, entreprise au reste qu’il ne fut pas en état d cxéculer. 11 fallut à M. A. Rémusat un rare courage pour concevoir la pensée d’apprendre celte langue sans maître, sans grammaire cl sans dictionnaire; il eut besoin d’une persévérance plus rare encore pour atteindre son but, malgré l'insuffisance des secours dont il pouvait disposer, et la malveillance de ceux qui, au lieu d’encourager ses travaux, les entravaient. Occupé alors d’études médicales qui remplissaient ses jours, il donnait au chinois ses nuits. Celte notice n’étant pas une biographie, je n’entrerai pas dans le détail des difficultés qu’il eut à vaincre; j'y ai regret : car c’est toujours un attachant spectacle que celui d’une vocation énergique aux prises avec les obstacles qu'on ne manque jamais de lui opposer, et qui ne font que l’affermir en l’éprou-

— E>igttizeçH)y Goegle

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vanl. Je rappellerai seulement, comme un fait curieux dans l'iiisloire do l'érudition française, que, vers le temps où M. A. Rémusat devinait, pour ainsi dire, le chinois, un autre savant s'initiait aux secrets d'une langue non moins difficile, le sanskrit, pour laquelle il n’existait point encore de grammaire. Quand la première, celle de Wilkins, parut, il se trouva en France un homme en étal de la juger et d’en relever les imperfections; c'était M. de Chézy, qui vient de suivre de si près Rémusat dans la tombe.

En 18H, M. A. Rémusat fil paraître le premier résultat de cinq années d'études. C’était une brochure portant pour titre : Essai sur la laïujue et la littérature chinoises. Ce petit ouvrage, devenu assez rare, et que les travaux postérieurs de son auteur ont laissé bien loin derrière eux, n’en est pas moins curieux aujourd’hui, considéré comme leur point de dépari . On sent bien dans quelques parties l’inexpérience et l'incertitude d’un premier essai ; on y rencontre même quelques inexactitudes, par exemple, les quatre livres moraux sont donnés comme formant, par leur réunion, le cinquième king; cependant presque toutes les notions renfermées dans ce petit livre sont justes et attestent déjà la pénétration et la sagesse de l'esprit qui les avait recueillies. Seulement elles sont exposées avecune certaine confusion, où l'on sent le désordre d’une acquisition récente, et un empressement bien naturel à publier des découvertes difficiles. 11 est piquant de

surprendre les mouvements d'une admiration passionnée dans cet homme, dont plus lard nous n’avons connu que l’intelligence ferme et froide, et l'esprit tourné à l'ironie. Il cite avec complaisance quelquesuns des caractères dont la composition est la plus ingénieuse, tels que ming, lumière, formé du soleil et de la lune réunis ; chou, livre, exprimé par la clef du pinceau et celle de la parole, comme qui dirait parole peinte ; nou , colère, composé du caractère cœur et du caractère esclave, passion qui asservit le cœur. Le * jeune auteur, dans son enthousiasme, se garde bien de dire que les caractères dont on peut ainsi rendre compte par des associations d’idées plus ou moins heureuses, sont infiniment peu nombreux en chinois, en comparaison de la foule des mots insignifiants,* et il ajoute, avec toute la ferveur admirative d’un novicé : « En lisant, dans le Chou-Kiug, la description du Déluge dlao, les gouttes de la clef de l'eau (caractère composé de 5 gouttes), accumulées et combinées avec les caractères des ouvrages publics, des montagnes, des collines, semblent, si j’ose ainsi parler, transporter sur le papier les inondations et les torrents qui couvraient les montagnes, surpassaient les collines, et inondaient le ciel ! Tel est un des principaux mérites de la langue chinoise, que lui ont reconnu tous ceux qui ont fait quelque progrès dans son élude, et qui n’a pas contribué peu à l'enthousiasme dont cette même étude est inséparable, n

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Vingt ans plus tard, il eût souri de cet enthousiasme qu'il exprimait alors avec un abandon dont la naïveté n’est pas sans grâce. Alors il n'eût plus vu, comme à son début, le déluge transporté sur une page du Chou- King, par un prodige de l’écriture chinoise. Ce n'est pas qu’il n’y ait en effet souvent une intention pittoresque dans le choix des caractères qu elle emploie, et une sorte de poésie de style qui parle aux yeux. Cela tient à la nature môme de la langue écrite ; mais * il est difficile, à moins d’y mettre un peu de bonne volonté, que nous puissions jouir de ces beautés si étrangères à nos habitudes littéraires. Je croirais aussi bien qu’un Chinois peut se mettre en état, à Canton, de goûter l’harmonie d’une phrase de Châleaubriand ou d’un vers de Lamartine. N’imporle, les illusions de ce genre sont le dédommagement des éludes difficiles, et ont quelque chose de respectable quand elles font entreprendre ce que sans elles on n’aurait pas tenté. Si M. A. Rémusat n’eût pas, à vingt ans, cru voir tant de belles choses dans les caractères chinois, peutôtre il n’eût pas publié plus tard sa grammaire, ou commencé sur le bouddhisme ces beaux travaux que la mort l’a empêché d’achever.

Dans les Mines d'Orient, recueil publié à Vienne, parM. de llammcr, parut, de 1815 à 1814, un opuscule que M. A. Rémusat avait d’abord écrit en latin, cl qu’il a depuis Daduit en français. L'auteur n’en est déjà plus à l’enthousiasme du noviciat; mais la jeunesse

sc trahit par une certaine tendance à l’exagération qui touche au paradoxe. C'en est un véritable de contester au chinois sa nature monosyllabique. D’abord, et c’est la plus mauvaise raison de M. A. Réinusat, il est, ditil, certains mots qu’on ne peut prononcer sans les diviser en plusieurs syllabes, tels que thsi ao-phie-eou, etc. C’est arguer très à tort de notre écriture contre la prononciation chinoise, qu'alors il n’avait eu aucune occasion de connaître ; il suffisait, pour ne pas tomber dans cette erreur, de remarquer que ces mots et leurs analogues ne comptent dans les vers chinois que pour des monosyllabes. Les autres allégations sont plus spécieuses, cl contiennent même une vérité, savoir que les Chinois ont formé, par la réunion de plusieurs mots monosyllabiques, des expressions qu'on peut appeler, si l’on veut, polysyllabiques. H n’en est pas moins vrai que chacune des syllabes dont elles sont composées est un mot à part, auquel correspond un caractère distinct; car qui distingue un mot d'un autre mot, si ce n’est l'écriture qui les sépare? Jusqu’à ce qu'on trouve en chinois un mol de deux syllabes, représenté par. un seul caractère, il sera donc vrai de dire que le chinois est une langue monosyllabique. J’ai insisté sur ce point, parce que M. A. Rémusat n’a jamais assez complètement abandonné ce paradoxe sans importance, qui avait séduit su jeunesse. •

Du reste, dans ce mémoire, M. A. Rémusat montrait

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beaucoup de justesse d'esprit en défendant la langue chinoise de l’imputation d'obscurité forcée dont on l'avait chargée sans la connaître. Il faisait voir par quels artifices les Chinois réparent les inconvénients d'une langue dont chaque mol est inflexible ; comment, au moyen de particules ajoutées aux substantifs et aux verbes, ils parviennent aux résultats qu’atteignent d’autres peuples par des désinences ou des prépositions. Il faisait voir que, quoi qu’on en eût dit, partout où les hommes parlent et écrivent, ils s’y prennent de manière à s'entendre. A celle époque, les idées de M. A. Rémusal, sur le parti à tirer de l’étude de la langue chinoise, n’avaient pas la précision qu’elles ont acquise depuis ; mais elles avaient peut-être, avec un peu plus de vague, encore plus de largeur et d’étendue. C'est ce qu’on observe en lisant son plan d'un dictionnaire chinois, qui parut en 1814. Ce plan gigantjsque contient des parties qu'il serait peut-être impossible et certainement inutile d’exécuter jamais.

L’auteur de ce plan1 ne se dissimulait pas quelle immense lecture il exigeait, et on voit qu'il ne s’effrayait pas de la pensée que lui-même pût être appelé à le remplir. Mais ce projet n’eut pas de suites, et on peut se féliciter que M. A. Rémusat n’ait pas usé ses forces dans une entreprise si démesurée. Depuis ce temps, deux dictionnaires chinois ont été imprimés,

1 Mélanges asiatique J, t. II, i>ag. 1)0.

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celui du père Basile de Glémona, en France, et celui du révérend Morrison, à Macao.

Le dictionnaire laissé manuscrit par le père Basile a été imprimé sous l’Empire par \es soins de M. de Guignes fils, soins qui, «à vrai dire, ne furent pas trésdiligenls, ni surtout dirigés par une connaissance bien profonde du chinois. Composé sur une échelle beaucoup plus modeste que celui de Morrisson, ce dictionnaire, malgré ses imperfections et celles dont l'a enrichi son éditeur, est fort utile pour l’étude, surtout si l’on y joint l'excellent supplément de M. Klaprolh, qui en complète les lacunes et en rectifie les erreurs. En tète de ce supplément est un examen critique du dictionnaire en question, dont M. A. Rémusal s’est avoué l'auteur. C’est un modèle de savoir, de finesse et de malice. M. de Guignes fils ayant oublié de mettre sur le frontispice de l’ouvrage qu’il publiait, le nom du père Basile qui l’avait composé, M. A. Rémusat commença son Examen critique par une anecdote clunoisc, dans laquelle figurent un lettré, pauvre et savant, auteur d’un dictionnaire, et un bibliothécaire ignorant qui, après avoir mis son nom à ce dictionnaire, est reconnu pour plagiaire, et solennellement flétri comme tel; suivait immédiatement le récit de ce qui s’élail passé à l'occasion de la publication du manuscrit du père Basile, et le soin de faire le rapprochement et de tirer la conclusion était laissé au lecteur.

Quant âu dictionnaire de M. Morrison, il semblait

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clic conçu d'après le plan que huit ans auparavant M. A. Rémusal avait indiqué dans l'opuscule dont j'ai parlé plus haut. Aussi, lorsque, en 18‘22, la première livraison du dictionnaire de Morrison parut, M. A. Réinusal se hâta de rendre cet hommage à son auteur : « Le lexicographe anglais pourrait adopter la brochure du Français pour le prospectus de son travail, et, en réalisant les vues qui y sont présentées, dire comme l'architecte athénien: « Ce qu'il a proposé, je le ferai.»

Mais les difficultés d'une si vaste entreprise ne lardèrent pas à se faire sentir, et il faut avouer que le révérend missionnaire ne fit pas de grands efforts poulies surmonter. L’écueil à éviter était l'abondance même des matières qu’il avait à coordonner. M. Morrison parut prendre plaisir à faire celle difficulté plus grande qu’elle ne l’était naturellement ; car, dans la seconde livraison, il se mit à insérer, au lieu d’articles, de véritables traités, de sorte que son dictionnaire tournait à l’encyclopédie. Ainsi, il ajouta à l’explication du caractère hio, Élude, un article qui occupe quatrevingts colonnes in-quarto, où il fit entrer tout ce qu’il avait pu recueillir de curieux sur la manière dont les Chinois font leurs études, et sur le système d’examen, établi au huitième siècle, d’après lequel on choisit les lettrés pour occuper toutes les places de l’administration. M. A. Rémusal louait M. Morrison d’étre entré dans quelques détails à ce sujet. Quoi de plus frappant, en effet, qu’un grand pays de l’Orient sans pouvoir sacer-

dulal, el presque sans arislocralicmililaire, qui estgouverné par un corps toujours mobile de gens de lettres, où toutes les fonctions publiques se donnent d'après des examens de morale, el sont mises au concours de la science? Mais il faut avouer, comme M. A.Rémusat en convient aussi, que ces détails, tout intéressants qu'ils sont en eux-mémes, étaient fort déplacés dans un dictionnaire. Il est vrai que M. Morrison ne mérita pas longtemps le reproche de trop développer les articles du sien; se fatiguant tout à coup de son immense travail, il passa brusquement de cet excès de richesse à un autre excès beaucoup plus fâcheux, et la maigreur extrême de la troisième partie de son dictionnaire par clefs égala l'ampleur outrée de la seconde. Ainsi le plan tracé par M. A. Rémusat n’a pas été rempli, peutêtre ne pouvait-il pas l'être; espérons qu'il est réservé à celui qui lui a succédé dans l'enseignement de nous donner un dictionnaire complet, ce qui peut s’obtenir en renonçant à quelques-unes des richesses inutiles dont M. A. Rémusat avait encombré son programme, comme tout ce qui tient aux variations de l 'écriture, aux altérations locales de la prononciation ; et en donnant en revanche le plus possible d'exemples du style poétique et fleuri, partie difficile de la longue chinoise, où M. Stanislas Julien a déjà fait tant de progrès, et sur laquelle nous appelons la continuation de scs efforts et de ses succès.

Enfin deux chaires furent fondées pour les deux

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hommes qui avaient créé une élude, une branche de savoir dans leur pairie. M. A. Rémusat vint au collège de France fonder un enseignement qui ne s’éleindra plus parmi nous. Dans son discours d’ouvcrlure, il rendit un hommage, que personne ne peut désavouer, à cette illustre mission de la Chine, qui a produit tant d’hommes distingués, et d'où sont sortis tant de travaux utiles; il apprécia avec impartialité le zèle et les efforts de Fourmonl, admira sans restriction Des Hauterayes et de Guignes, et réclama en leur nom pour la France la suprématiedans un district de l’érudition où les étrangers n otaient entrés que quand nous l’avions quitté, et où ils n'avaient paru que pour rehausser notre gloire par leur infériorité. Il attaquait avec chaleur les préjugés si répandus sur les difficultés de la langue chinoise et son peu d’importance. Il s’écriait : « Une littérature immense, fruit de quarante siècles d’efforts et de travaux assidus, l'éloquence et la poésie s’enrichissant des beautés d'une langue pittoresque, qui conserve à l'imagination toutes scs couleurs; la métaphore, l’allégorie, l’allusion concourant à former les tableaux les plus riants, les plus énergiques ou les plus imposants; d’un autre côté, les annales les plus authentiques que nous tenions de la main des hommes, déroulant à nos yeux les aclions presque ignorées, non-seulement des Chinois, mais des Japonais, des Coréens, desTartares, des Tibétains, ou deshabitantsde la presqu’île ultérieure de l'Inde, ou

an

développant les dogmes mystérieux du Bouddha, ou ceux des sectateurs de la Raison, ou consacrant enfin les principes éternels et la philosophie politique de Confucius : voilà les objets que les livres chinois offrent à 1 homme studieux qui, sans sortir de l’Europe, voudra voyager en imagination dans ces contrées lointaines. Plus de cinq mille volumes ont été rassemblés à grands frais à la bibliothèque du Roi; leurs titres ont été à peine lus par Fourmont; quelques ouvrages historiques ont été entr ouverts par de Guignes et Des Uauterayes; tout le reste attend encore des lecteurs et des traducteurs. »

Tout cela était vrai.

Tand isqueM. A. Rémusat se préparait à publier dans sa grammaire les fruits de son enseignement, il fut amené, par une élude toujours plus approfondie de l'écriture chinoise, à examiner les caractères figuratifs qui lui ont servi de base. I.cs résultats auxquels celle recherche le conduisit sont assez curieux pour nous y arrêter quelques moments.

Tous les caractères chinois sont formés par la combinaison d un certain nombre de signes que la fantaisie des écrivains a groupés, brisés et entrelacés de mille manières, mais dont le nombre ne s’élevait pas originairement au delà de deux cents. Ce sont les éléments fondamentaux de la langue écrite; ce sont les molécules primitives qui constituent celle énorme agglomération. M. A. Rémusat eut l’idée simple et fé-

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conde de prendre un à un ces signes élémentaires, d'examiner successivcmcntchacun d'eux sous sa forme la plus ancienne, et de demander à cet examen des lumières sur l étal primitif de la société chinoise, que nul autre- monument ne pouvait lui fournir. 11 est évident en effet que les images primordiales qui depuis ont servi à former toutes les autres, devaient contenir l’expression fidèle et comme le registre exact des idées et des connaissahccs possédées par ceux qui lesavnienl tracées. Cette vue était ingénieuse. M. A. Rémusat procéda à l’analyse des signes fondamentaux de l'écriture chinoise avec l'excellente méthode qui le caractérisait; voici à quels résultats il fut amené.

D'abord, le nombre seul de ces signes est une chose frappante, car il ne passe pas deux cents. C'est déjà une induction pour un bien petit nombre d'idées et de besoins, par conséquent pour un degré de civilisation peu avancé à l’époque où ils furent inventés. Toute la suile du travail le conlirma dans cette présomption. Ainsi, il reconnut que le ciel n’avait fourni aux inventeurs de l’écriture chinoise que sept caractères ; on voit qu'ils n’étaient pas grands astronomes; , ils n’étaient pas non plus bien avancés en métaphysique cl en théologie. Toute idée abstraite de Dieu est absente de ce vocabulaire figuratif. Mais on y trouve la représentation d’une victime offerte en sacrifice, et la tète d’un démon ou mauvais génie. Ainsi, comme l'observe l’auteur du mémoire, ils étaient supersti-

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lieux avant d'être religieux; il ajoute : « Cela n’a rien d'étonnant pour qui connaît la marche de l’esprit humain. » Je crois, au contraire, que pinson l’a étudiée, plus on a lieu d’ètre surpris d'un pareil résultat ; mais le fait, pour être embarrassant, n’en est pas moins certain. Ce n’est pas du reste le seul cas où la Chine semble une exception en dehors des lois générales de l’humanité.

On ne trouve parmi ces signes primitifs ni tours, ni jardins, ni ville, ni rempart, ni roi, ni lettré, ni général, ni militaire, mais la figure d'un homme qui se courbe en avant, laquelle a fourni, depuis, le caractère qui signilie sujet ou ministre, et celle d’un sorcier; l’une emblème de souplesse servile, l’autre de superstition craintive; elles annonçaient le peuple des lettrés et des bonzes. 11 est curieux de trouver dés lors un homme faisant la révérence, je ne sais pas devant qui, car il n’y a pas encore de roi, mais il y a déjà un sujet qui s’incline en attendant; peut-être est-ce devant le sorcier.

Les vêlements sont extrêmement simples. C’est la pagne et le bonnet ; le seul ornement qu’on trouve ici consiste en deux grains enfilés semblables au collier dont se parent les sauvages. Du reste, ni instrument de musique, ni monnaies, ni verre, et, ce qui est le plus significatif, point de métal.

Les armes ne manquent pas cependant ; il y a, pour cet article, neuf à dix signes, mais rien n’y indique

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l'emploi des métaux. Même à présent, le caractère de hache contient l’image de pierre, comme pour rappeler de quoi furent faites les premières haches : probablement elles étaient en silex comme celles des Germains et de tant d'autres peuples barbares.

Les animaux désignés par un signe simple sont, parmi les animaux domestiques, le chien, le cheval, le mouton, le cochon et le bœuf, les premiers serviteurs de l'homme ou ses premières victimes; parmi les animaux sauvages, le léopard, le cerf, le rat, l'élan, le rhinocéros, deux sortes de lièvres. Celte distinction entre deux espèces d'un même genre, dans un temps où l’on distingue si peu, me semble indiquer les habitudes et la sagacité exercée d'un peuple chasseur. Du reste, point encore de ces animaux fantastiques qui, depuis, ont joué un si grand rôle dans les traditions chinoises. Parmi les végétaux, on ne trouve ni le froment, ni l’orge, mais le riz, le millet, et un petit nombre de plantes potagères, ce qui semble indiquer de faibles commencements de culture.

Tel est le degré de civilisation peu avancé où en étaient les Chinois quand ils inventèrent l’écriture. M. A. Rémusal remarque avec raison que les deux cents images distribuées en dix ou douze groupes, suivant la nature des objets qu elles expriment, et considérées isolément, ramènent toujours au même résultat et conduisent à des conclusions qui se confirment

réciproquement, sans que lien vienne les infirmer ou les démentir. «On voit, dit-il, que ceux qui employaient ces signes étaient à peu près au mémo degré d'habileté en astronomie, en économie rurale, en histoire naturelle ; qu'ils n 'étaient ni plus savants ni plus ingénieux, ni meilleurs, qu’il ne convient de supposer une réunion de familles sauvages sur un sol encore couvert de forêts dont nulle main n’a fouillé le sein ni fertilisé la surface. On croirait voir les tribus de la Nouvelle-Zélande ou des îles des Amis s’essayant, dans renfonce de la société, aux arts qui marquent la naissance de h civilisation. »

Mais faisons une remarque importante. Ces tribus sauvages dont parlcM. A. Rémusal, n'ont point inventé un système d’écriture qui subsiste depuis quatre ou cinq mille ans, qui, en se perfectionnant, s'est accommodé aux besoins d’un grand empire civilisé et d'une littérature immense. C’est un résultat prodigieusement curieux du travail de’M. A. Rémusat de voir récriture naître, pour ainsi dire, avant la société. 11 serait fort intéressant de suivre l'influence de cette précocité de l’écriture, et d’une écriture idéographique, sur la langue parlée. Il me semble probable que là est l’origine du monosyllabisme et de la pauvreté de celte langue. En général, l’écriture est inventée plus lard, quand les langues sont déjà plus riches; d’ailleurs, un système alphabétique se plie à toutes les variations, à toutes les flexions, à toutes les combinai-

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sons nouvelles de la parole ; il les suit et les reproduit par sa mobilité. Au contraire, un système idéographique n'ayant aucun égard au langage, ne se prèle point à «es transformations, et par là les arréle. Un tel système fixe et stéréotype, pour ainsi dire, chaque mot, qui demeure comme incrusté dans le signe unique et immuable auquel il est attaché. Les mots qui existaient quand l’écriture a été inventée, dureront à jamais immuables comine leurs signes. On n'ajoutera point de mois nouveaux au vocabulaire; car comment les peindrait-on ? Et même si de nouveaux caractères se forment, on leur appliquera, pour les désigner, des mois déjà existants ; en effet, pour en inventer de nouveaux, il faudrait combiner autrement les éléments de la parole, et ces éléments ne sont pas analysés par l'écriture. En outre, comment ces mots s’uniraient- ils, se fondraient-ils, pour passer île la nature monosyllabique à la nature polysyllabique, quand les signes qui leur correspondent sont nécessairement distincts les uns des autres? Comment s’infléchiraient-ils selon les cas et les temps, quand les signes se refusent, par leur nature, à exprimer la moindre flexion ?

On voit donc, selon moi, que les principaux attributs de la langue chinoise parlée, savoir : le monosyllabisme, le petit nombre et l’inflexibilité des mots dérivent de cet accident si curieux d'une écriture idéographique inventée à une époque très primitive

et toujours conservée depuis, fait queM. A. Rémusat a su lire dans celte écriture elle-même.

En 1821, M. A. Rémusat publia scs Éléments de grammaire chinoise, et l’étude du chinois fut complètement établie en France. C'est aussi de cette époque que date l'institution de la Société et du Journal Asiatique auquel il coopéra si ardemment. Dans une lettre adressée au rédacteur de ce journal, il s’applaudissait, avec un juste orgueil et une convenance parfaite, des progrès qu’avait faits en France la connaissance du chinois depuis huit années, des préjugés vaincus, des entreprises commencées, des élèves qui s'étaient déjà formés autour de lui. Heureux s’il n'avait jamais mis son ambition d'influence et son activité qu’au service de si nobles intérêts ! Lui et la science y auraient gagné. Mais revenons à sa grammaire.

Les Chinois, qui ont un grand nombre de dictionnaires, dont un surtout, le Dictionnaire impérial, de Kanghi, fait sur un plan analogue à celui de Johnson et de la Crusca, n’est pas inférieur à des modèles de la lexicographie européenne, les Chinois n'ont pas de grammaire de leur propre langue. On le conçoit d’après la nature de celte langue; ils apprennent une partie de scs règles en apprenant à parler, et l’autre en apprenant à écrire. Dès 1812, M. A. Rémusal avait placé à la suite du Plan d'un dictionnaire chinois, dont j’ai parlé, un plan de gram-

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maire chinoise plus vaste que celui qu'il a rempli, mais dans lequel, obéissant à une disposition d’esprit que j’ai déjà signalée en lui à cette époque, il donnait une trop grande place aux variations de la pronon- ■cialion et de l’écriture. Ce plan était précédé d’un compte rendu succinct des travaux européens sur la grammaire chinoise ; il y jugeait ces travaux avec impartialité, ne négligeant pas les anecdotes qui pouvaient amuser la malice de son esprit. Dans celte notice, telle qu’elle a été insérée par son auteur dans les Mélanges asiatiques, on peut voir comment le grave Fourmont, qui, à l’en croire, avait tiré tout ce qu’il savait des livres chinois lus et pénétrés à force de travail et comme par divination, s’était toutefois aidé de la grammaire d’un père Yaro qu’il eut l’audace de publier sous son nom, quoiqu’il n’eût eu d’autre peine que de la traduire d’espagnol en français et de français en latin. On est confondu de la candeur effrontée avec laquelle Fourmont raconte que lui et un père Horace de Coslerano s’exprimèrent réciproquement leur étonnement de l’extrême ressemblance de leurs deux ouvrages. 11 y avait à cela une explication bien simple qu'a mise en lumière M. A. Rémusal : c'est que le père. Horace avait, comme Fourmont, pillé le père Varo, et mes bons savants admiraient la similitude de deux copies, faites sur le même original. Cependant ils devaient connaître cet axiome de mathématiques élémentaires : deux quantités sem-

lilablcs ù une troisième sont semblables entre elles.

Le procédé de Fourmont, au sujet delà grammaire du père Prémare, n'est pas non plus très-édifiant. Voici le fait : le père Prémarc, un des plus savants missionnaires, avait envoyé, de la Chine, à Fourmont une grammaire de sa composition qui pouvait lui être d'un grand secours et lui faire grand plaisir; mais elle lui perça le cœur. Son siège était fait, avec les troupes du père Yaro, il est vrai ; n’importe, au lieu d'étudier l’ouvrage du père Prémare, il n’eut de repos que quand il eut persuadé à tous ceux qui ne savaient pas le chinois, et à lui-même qui ne le savait guère, que sa grammaire, ou du moins celle qu’il appelait ainsi, était beaucoup meilleure que cet ouvrage, qui arrivait si mal à propos de la Chine pour troubler son triomphe. Enfin, il s’avisa de ce que M. A. Rômusat appelle une délicatesse étrange ; ce fut d’adresser au père Prémare une critique de la grammaire que celuici avait composée en partie pour lui faciliter l’étude du chinois. Cette singulière épitre dédicatoirc est de la comédie toute pure.

« (Juc pensez- vous vous-mèinc, lui dit-il, de la division générale de votre livre, mon très-cher ami ? Elle n’est assurément pas très-philosophique Vous dé-

truise/ de la main gauche ce que vous avez voulu élever

de la droite Je vous ai excusé tant que j’ai pu,

mais j’ai perdu ma peine . certains hommes doctes trouvent (pic votre ouvrage manque de méthode, qu’il

lit LA CUISE Ï9

est tronqué, non pour ne pas avoir été achevé, mais parce que les choses essentielles y sont passées sous

silence Tout ce que vous dîtes de quelques verbes

et particules leur semble superflu Ce qui abonde,

leur dis-je, ne vicie pas Mais ils voudraient que

vous eussiez été plus concis ; en cela je ne suis pas tout à fait de leur avis... »

11 est impossible de ne pas penser à certaine scène du Misanthrope :

Hier, j'étais chez des gens de vertu singulière,

Où sur vous du discours on tourna la matière.

Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre!

Certainement, si Arsinoé eut su le chinois , elle eût écrit au père Prémarc une lettre dans le goût de celle de Fourmont.

Du reste, ni la grammaire du père Varo, publiée sous le nom de Fourmont, ni celle du père Prèmarc, infiniment meilleure, mais manquant à ce qu'il parait de méthode et de choix, ni la dissertation publiée en 1809, à Sérampour, parM. Marshman, ne remplissaient le cadre que M. A. Rémusat avait tracé. Lui-mème n’a pus atteint complètement le but qu'il s'était d’abord proposé. Ses Éléments offrent des défauts qu’aurait pu corriger le progrès de son enseignement; mais cet ouvrage n’en est pas moins une base cxcellcnle pour l’étude du chinois. L’exposition est pleine de clarté et de netteté ; l'ordre des règles et le choix

des exemples sont parfaits; seulement on peut trouver quelques lacunes dans les premières, et reprocher aux seconds trop de sobriété.

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