La science expérimentale au XIIIe siècle en occident
M. Berthelot a employé plusieurs années à montrer, avec les œuvres dos alchimistes qu'il a publiées, traduites et commentées', comment la plus positive des sciences, la chimie, mêlée d'abord à la théologie et à la métaphysique, s'est constituée à travers les siècles. De son œuvre on pourrait extraire des renseignements précieux pour l'histoire des philo sophies et des religions en Grèce, à Alexandrie, à Byzance et à Rome; pour celle de la peinture dans l'antiquité et de l'art byzantin, arabe ou persan; pour la numismatique et pour le développement de la médecine, de la magie ou de l'astrologie; même pour la philologie et l'intelligence de la littérature, depuis Héliodore et Hiérothée jusqu'à Rémi Belleau et Bonaventure des Perriers, La Fontaine et Gœrhe, Lamartine, Alfred de Vigny et Leconte de Lisle. Nous nous bornerons à indiquer brièvement ce qu'on en peut tirer pour les parties les moins connues de l'histoire des idées au xin e siècle.
Rappelons d'abord ce que les Grecs ont fait de l'alchimie. Les artisans d'Egypte s'efforçaient de faire accepter aux acheteurs, comme de l'or,
1. Les Origines de l'alchimie. Paris. Sleinheil, 1883, in-S". — Science et Philosopliie. Paris, Lèvy, 1S86, in-8". — Introduction à l'étude de la chimie des anciens et dit moyen <i(/e. Paris, Sleinheil, 1889. in-S". —Collection des anciens Alchimistes grecs, publiée sous les auspices du Ministère de l'Instruction publique, par M. Berthelot, avec la collaboration de Cb. Em. Ruelle. Paris, Steinbeil. 1887-88, 4 vol. in-4°. — Histoire des sciences. La Chimie au moyen âye, ouvrage publié sous les auspices du Ministère de l'Instruction publique, par M. Berthelot. 1. Essai sur la transmission de la science antique au moyen âge. II. L'alchimie syriaque.... avec la collaboration de M. Rubens Duval. III. L'alchimie arabe..., avec la collaboraiion de M. Houdas. Paris. Inipr. nat., 1893, 3 vol. hi-4".
des alliages qui parfois n'eu contenaient pas la moindre parcelle, et finissaient par être eux-mêmes persuadés qu'ils pouvaient opérer la transmutation des métaux. De ces procédés, qui constituent « des fraudes professionnelles », les Grecs faillirent faire sortir une science, en Les expliquant par la théorie atomique de Démocrite et de Leucippe. Puis ils y superposèrent des doctrines, surtout néoplatoniciennes, où ils synthétisaient tous les systèmes et des conceptions religieuses qui réunissaient toutes les divinités de l'Orient. Art divin et sacré, l'alchimie enrichit ses adeptes par la pierre philosophale, les maintient en santé par l'élixir de vie, leur procure un éternel bonheur en les unissant à l'esprit universel.
Les successeurs de l'antiquité avaient à prendre possession de l'héritage et à en examiner la valeur pour n'en conserver que ce qui pouvait être de quelque utilité. Byzance perfectionna les procédés techniques et créa une peinture, une sculpture et une architecture nouvelles, des armes inconnues avec lesquelles elle se maintint au milieu des flots sans cesse renaissants des Barbares. Elle vit qu'une science y était impliquée, mais ne sut l'en dégager, tout occupée qu'elle était de néoplatonisme et de mysticisme.
Les Syriens, instruits par les Byzantins, instruisirent d'abord les Persans. Deux manuscrits syriaques du British Muséum fournissent une compilation des procédés et des recettes techniques, traduites du grec au vn e , au vm e et au ix? siècle, avec des additions du temps des Abbassides. Un autre, à Cambridge, joint à des recettes et à desprocédés de falsification pour tous les arts, des doctrines mystiques qui dominent de plus en plus les idées scientifiques. Ainsi les deux métaux qui constituent le miroir d'électruni, sont assimilés au Verbe fils de Dieu et à l'Esprit Saint. Ce miroir est placé au-dessus des sept portes, répondant aux sept cieux, dans la région des douze maisons célestes et des Pléiades, au-dessous de l'œil divin. Avec ce métal, Alexandre a fabriqué des monnaies qu'il a semées en terre : ce sont des talismans institués par Aristote, dont la grande intelligence est limitée, en ce qu'il ne possède pas l'inspiration divine, nécessaire pour atteindre au plus haut degré de connaissance. C'est avec ce miroir, c'est-à-dire à la lumière du Verbe et de l'Esprit- Saint, en présence de la Trinité, que l'on doit regarder son âme pour se connaître soi-même. Puis, après une mention des sept talismans, tirés de la géhenne et en forme de bouteilles dans lesquelles on peut emprisonner les démons, il est montré combien ont grandi encore les espérances des alchimistes : « Nous pouvons faire qu'un végétal devienne animal..., que des cheveux vivants, en se pourrissant, forment un serpent vivant, que la chair de bœuf se change en abeilles et en frelons, que
l'œuf devienne dragon, que le corbeau engendre, les mouches, qu'en pourrissant, les plantes engendrent des animaux, le basilic, des scorpions venimeux. »
Depuis que les Arabes ont été, par les Syriens, initiés à l'alchimie, ils n'ont pas cessé d'écrire sur ce sujet : encore aujourd'hui il existe, au Maroc et dans les pays musulmans, des manuscrits alchimiques. Avec les procédés techniques, ils ont créé, en peu de temps, un art original. Par eux l'Occident a connu les alchimistes comme les savants et les philosophes grecs. Quant aux œuvres de Djaber, le Géber latin et le plus célèbre des alchimistes arabes, M. Berthelot a montré que les traductions latines, où se trouvent, des découvertes à noter pour l'histoire de la science, sont des œuvres originales qui n'ont rien à voir avec les ouvrages publiés par lui et traduits par M. Houdas. On trouve, dans ceux-ci, des invocations et des professions de foi musulmane, des théories métaphysiques, notamment sur les qualités occultes. Dans d'autres œuvres figurent, avec des questions puériles, des histoires qui rappellent les Mille et une Nuits et la légende dont Gerberl devint le héros au xi° et au xu e siècle. D'une façon générale, les Arabes font une place plus grande au merveilleux et n'entrent que comme des agent'j de transmission dans le développement de la science.
L'Occident latin fut moins favorisé tout d'abord. Du Corpus constitué à Alexandrie et à Byzance, il ne connut rien. Les procédés techniques et, dans une mesure qu'il est difficile de déterminer, les idées des alchimistes étaient passées des Grecs aux Latins, dès le temps de l'Empire romain. Nous savons que les traditions techniques des arts et métiers se sont conservées, même aux époques les plus sombres. Puis, au ix e siècle, se produit une première renaissance', qui indique une connaissance moins rudimentaire de l'antiquité, avec une tendance à en faire sortir d'utiles enseignements pour les contemporains. C'est de cette époque que date le manuscrit de Lucques, où se trouvent les Compositiones ad tinf/enda, qu'a publiées Muratori. C'est un cahier de recettes et documents rassemblés par un praticien; le latin est barbare, avec des diversités très apparentes d'orthographe et de dialectes; des recettes écrites en grec et transcrites en lettres latines par le copiste qui ne les comprenait pas, témoignent d'une origine byzantine; d'autres, par exemple, pour écrire en lettres d'or, sont les mêmes, sauf des variantes très légères, que celles du papyrus de Leyde. Ces recettes sont rangées en cinq séries : coloration
1. Cf. Bibliothèque des Hautes-Études (section des sciences religieuses), vol. I, 1889, Alcuin. fondateur de la scolaslique an Francp et en Allemagne.
et teinture du verre, teinture des peaux, drogues et minerais, donne et peinture. Elles nous apprennent bien des choses qu'on ne songerait pas à demander à un semblable recueil. Ainsi les théories d'Aristote sur l'exhalaison sèche, opposée à l'exhalaison humide dans la génération des minéraux (Met., III, ch. xxvnï, sont, invoquées à propos de la fabrication du verre et du plomb métallique. Le nom du vitriol, qu'on ne faisait remonter qu'au De Mineralibus, attribué à Albert le Grand, ligure dans la série des drogues et minerais. Enfin, les recettes pour la réduction de l'or et de l'argent en poudre nous révèlent Gomment, malgré les interdictions, on faisait passer l'or et l'argent d'un pays dans un autre.
Des Compositionex ad tingenda, il faut rapprocher la Mappœ Clkvicula ou Clef de la peinture ; elle se trouve dans un manuscrit de Schlestadt, du x° siècle, et Way l'a publiée dans YArchceologia, d'après un manuscrit du nui*". Le traité d'orfèvrerie du début rappelle l'artisan égyptien du manuscrit de Leyde, avec les recettes pour faire accepter à ses clients des objets qui. d'or et d'argent, n'ont quelquefois que le nom. Celle qui a pour but d'augmenter la quantité d'or (aiirum plurimUm facere), se rapproche de la diplosis et d'un procédé- récemment inventé pour donner, à un alliage de 94/100 de cuivre et de 6/100 d'antimoine, la plupart des propriétés apparentes de l'or. Une autre (auri plurimi confectio), qui suppose qu'un même agent, suivant le degré de cuisson, peut multiplier tantôt l'or et tantôt l'argent, jouera un grand rôle dans la recherche de la pierre philosophale. Bon nombre de ces recettes reproduisent le papyrus de Leyde et prouvent qu'il y a une tradition ininterrompue depuis l'Egypte des Pharaons jusqu'au moyen âge: telles sont celles qui parlent du verre incassable, considéré comme malléable par Pétrone, Pline, Isidore de Séville, Jean de Salisbury et le pseudo-Lulle, qui recommandent de réciter une prière, pendant la fabrication ou la fusion, pour que l'or soit réussi, ou qui mentionnent « les dieux noirs », auxquels ne peut s'être adressé qu'un écrivain païen ; enfin, celles qui concernent la balance hydrostatique, la balistique incendiaire et la magie.
Mais si l'Occident latin connaissait, par la tradition orale et écrite, des pratiques qui impliquaient la plupart des théories sur lesquelles les appuyaient les anciens, c'est par les Arabes qu'il connut ces théories elles-mêmes.
Robert de Castres termine le 11 février 1182 le Liber de Compositione alchemirr et semble le premier qui ait fait connaître les alchimistes arabes : « Les Latins, dit-il, ignorent, ce qu'est l'alchimie (Quid sit alchymia, nondum cognovit rentra latmitas) ». Au milieu du xm" siècle, Vincent de Beauvais a lu ce que les Arabes ont, sur l'alchimie, transmis à l'Occident. En cinquante ans, les traducteurs ont mis en latin les œuvres médicales, philosophiques et scientifiques.
Les philosophes apparaissent tout différents de ce qu'ils avaient été chez les Grecs et de ce qu'ils sont pour nous. Ainsi les commentaires arabes de la Météorologie, se confondent avec le texte, et de ce chef Aristote devient un alchimiste. Il l'estencore comme inventeur du feu grégeois.
Dans un voyage avec Alexandre, — ce qui semble indiquer quelque rapport avec le pseudo-Callisthène, Aristote aurait fait une préparation capable de produire, en un mois, ce que le soleil accomplit en un an; avec une aulre espèce de feu, Aristote aurait incendié les maisons situées dans les montagnes et brûlé une montagne elle-même. De là le Tracfatus Aristotelis alohymistce ad Alexandvum MagAum de lapide philosophico, qu'un Grec, sur l'ordre du pape Honorius, aurait traduit de l'hébreu en latin. Il y est question de la lutte d'Alexandre contre Antiochus, du char d'Antiochus dont les roues sont assimilées aux quatre éléments, du serpent d'Hermès, etc. De là aussi le Deperfecto Magisterio qui développe, sous le nom d'Aristote, des théories sur l'existence simultanée dans les choses, de qualités apparentes et de qualités occultes, dont le rôle a été grand au moyen âge et même de nos jours, puisque Voltaire la proclame la plus sage qu'aient eue les scolastiques. Sans doute, elle se rattache aux Météorologiques, qui parlent de deux éléments actifs et de deux éléments passifs, existant chacun en puissance dans les autres, de l'exhalaison sèche qui fait minéraux et pierres, tandis que l'exhalaison vaporeuse engendre les métaux fusibles et ductiles. Mais la théprie fondamentale de la transmutation, venue de Platon, quoique rendue plus précise par les Arabes, est aussi donnée sous le nom d'Aristote. L'or, dit le De perfecto Magisterio, est engendré par un mercure clair, associé avec un soufre rouge, clair et cuit pendant longtemps sous la terre à une douce chaleur; le fer, par un mercure trouble, mêlé avec un soufre ci trin troublé; le plomb, par un mercure épais, mêlé avec un soufre blanc, épais et un peu rouge. Joignez à cela qu'on donne à Aristote des ouvrages néo -platoniciens, comme le De Cousis et vous verrez combien parle peu clairement celui qui dit d'un homme du xm e siècle qu'il est disciple d'Aristote!
Il va sans dire qu'il y a un traité d'alchimie sous le nom de Platon ; il est en même temps astrologique et. géométrique, cite ÏAlmageste de Ptolémée, Euclide, Pythagore, Homère, les Chaldéens siégeant sur le fleuve Euphrate, gens habiles dans la connaissance des étoiles et de l'astrologie judiciaire. Mais de toutes ces traductions ou adaptations, — car il n'y a guère alors de traducteur fidèle, — la plus curieuse peut-être est la Turbo Philosophorum, parce qu'elle nous présente, sur la même ligne, des citations attribuées à des philosophes et à des alchimistes d'époques fort différentes. L'auteur est monothéiste : Deus cum soins fuisse/ .... dico Deutn an(e omnia fuisse, cum quo nihil fuit. Ce qu'il dit des choses, créées par Dieu d'une essence unique, qui ne meurent pas jusqu'au jour du jugement, ferait croire qu'il est chrétien ; mais d'autres passages : « Il existé un Dieu un, non engendré et qui n'a pas engendré, » font plutôt songer à un Juif ou à un Musulman. Autour de la Turbo, toute une littérature se forme: Allegoriœ Sapienlium supra UbrumTnrbo', .F.nirjmata, Distinctiones et Exei'citatiçnes, etc., qui rappelle les noms des principaux alchimistes de toutes les époques. Le pythagoricien Arisleus, qu'on donne pour disciple d'Hermès, réunit les philosophes: chacun d'eux
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expose ses idées sur la formation du inonde, parles éléments, sur la pierre philosophale, la transmutation et les questions qui s'y rapportent. Les philosophes, disent les Kxereitadones comme les anciens textes grecs, se réunissent pour discuter si le mystère s'accomplit au moyen d'une seule espèce ou de plusieurs. « L'œuvre, dit très bien M. Berthelot, est une bouillie de faiis h de théories anciennes, non digérées, commentées par un théologien qui ne révoque jamais en doute les textes sur lesquels il s'appuie. Le sens expérimental fie-- \ jeux écrits grecs se perd, tandis que grandit la partie mystique et chimérique. »
Voila ce que le mu siècle recul de ses prédécesseurs. Des matériaux de provenance grecque, Latine, byzantine, arabe, il a construit une grandiphilosophie, mise en accord avec une théologie qu'il avait, du pré server du panthéisme des Amaurjciens, des hérésies des Albigeois et de ceux qui voulaient substituer le troisième Evangile, celui du Saint-Esprit, au christianisme, comme celui-ci avait remplacé le judaïsme. On sait que les pratiques techniques atteignirent une grande perfection et, pour une large part, contribuèrent à rendre incomparable l'art qui élève les cathédrales el les liôtels de ville, qui sculpte tout un inonde de statues, produit des vitraux et des tapisseries, des meubles et des miniatures, des autels et, des ehàsses d'un travail merveilleux. Même on commence à reconnaître que Léonard de Fisc, qui introduit en Occident l'arithmétique et l'algèbre des Arabes, est .'illé plus loin que Diophante, pour n'être surpassé que par Fermât el le xvir- siècle.
Ce qu'on sait moins, c'est que le xm" siècle marque une époque importante dans l'histoire des sciences expérimentales, que Roger Bacon n'est pas une apparition isolée ou une exception. D'abord il y a toute une école d'alchimistes qui font les expériences indiquées par les anciens et en imaginent de nouvelles : « .l'ai répété cette opération dans le fourneau des fabricants de verre, dit Johannes dans le Liber Sacerdotum... et cela s'est passé à Ferra re. » Il semble bien que cette confrérie alchimiste ait eu son siège dans la Haute-Italie, d'où était originaire d'ailleurs le célèbre traducteur Gérard de Crémone. Certains ouvrages, où ils sont mentionnés, rappellent les Mémoires ou les Traités actuels de chimie, qui rapportent à chaque individu sa doctrine ou son procédé: « Le frère Pasinus Petit de Breseia possède un livre d'alchimie et sait éteindre le mercure avec le corail. . . .le crois que c'était le frère prêcheur de iMantoue dont parlait Gabriel en disant: 11 y a un frère mineur qui est dans l'erreur, comme le disait aussi Lanfran •, de Verceil. . . Maître Jean possède, pour les opérations, le Livre des douze eaux qui occupe 2 folios. . Richard de Fouille (Pulia) a de même le Livredes douze eaux. . .
Cortonellus,' fils de feu maître Bonaveriture de Yseo-, possède un li\re d'alchimie... Maître Jean dit qu'on peut donner toute espèce de ligure au fer chaud... Pierre Tentenus parle d'une veine de minerai blanc, pareille à du cristal. . . Frère Michel de Crémone, de l'ordre des Ermites, est alchimiste et il a dit à Ambroise de Crémone. ■ . Ambroise a dit de même que l'on peut fabriquer de bon azur avec la terre que l'on foule aux pieds. . . Maître Galien, le scribe de l'évéché, est alchimiste et sait blanchir le cuivre en le rendant pareil à l'argent ordinaire. . . Renaud de Crémone a traduit le Livre des 70 chapitres de .lean . . .Voici le chapitre d'un archevêque très habile dans l'art alchimique... ; le chapitre de maître Marc de Seca à Naples, — (probablement l'abréviateur de S.Thomas d'Aquin), — ... ; le chapitre du sieur Pierre, — (peut-être le maître de Roger Bacon) — ... ; celui de maître Guillaume. »
Et comme on peut s'y attendre, quand la nature est consultée avec ardeur et ténacité, les découvertes sont assez nombreuses pour qu'on rapproche l'œuvre des alchimistes de celle des hommes qui ont le plus marqué en tout genre. Les Traités publiés en latin sous le nom de Géber, Summa Perfection in ma gi&lerii, De Inoentione veritalis, Liber Fornacum, Testtamentum Geberis régis Indiœ et Aichimia Geberi, sont des œuvres d'un auteur del'Oecident qui, peut-être, faisait partie de celle confrérie des alchimistes. En particulier, la Summa est. un ouvrage méthodique et fort bien composé. La préface donne les raisonnements de ceux qui nient l'alchimie et elle les réfute, à la façon dont procèdent Alexandre de Haies et saint Thomas d'Aquin. Voici une objection qui est à relever, parce qu'elle a tué l'alchimie : « Il y a bien longtemps, est-il dit, que celte science est poursuivie par des gens instruits; s'il était possible d'en atteindre le but par quelque voie, on y serait parvenu déjà des milliers de fois. Nous ne trouvons pas la vérité sur ce point dans les livres des philosophes qui ont prétendu la transmettre. Bien des princes et des rois, ayant à leur disposition de grandes richesses et de nombreux philosophes ont désiré réaliser cet art, sans jamais réussir à en obtenir les fruits précieux; c'est donc là un art frivole. » Parmi les arguments contraires, il y a un principe de philosophie expérimentale : « Ce n'est pas nous qui produisons ces effets, mais la nature; nous disposons les matériaux et les conditions; elle agit par elle-même, nous sommes ses ministres. » Le premier livre traite des problèmes généraux de la chimie : on y trouve des faits, des définitions très nettes des métaux et, sauf pour la transmutation, une science solide et positive. La description des opérations chimiques, accompagnée de figures exactes, rappelle la méthode d'exposition de saint Thomas. Même dans le second livre, tout alchimique, ce qui concerne l'analyse et l'épreuve des métaux par coupellation, ignition, etc., dénote une science véritable qui poursuit un but effectif, par des procédés sérieux, sans mélange d'illusion mystique et de charlatanisme.
C'est à ces alchimistes occidentaux que nous devons l'alcool ou l'eaude-vie, qu'on assimile à l'élixir et au mercure des philosophes, l'acide
nitrique, l'eau régale, l'huile de vitriol, le nitrate d'argent. D'ailleurs ce sont des esprits parfois fort ouverts et en avance sur leur époque, à laquelle ils parlent de tolérance et de morale philosophique : « Jacob le juif, homme d'un esprit pénétrant, dit l'un d'eux, m'a aussi enseigné beaucoup de choses et je vais te répéter ce qu'il m'a enseigné. Situ veux être un philosophe de la nature, à quelque loi (religion) que tu appartiennes, écoute l'homme instruit, à quelque loi qu'il appartienne lui-même, parce que la loi du philosophe dit, ne tue pas, ne vole pas, ne eommetb pas de fornication, j'en* au.* mitres ce que tu fais pour toi-même et ne profère pas de blasphèmes. »
Enfin l'Occident devient à son tour une source où puise l'Orient grec. L'ouvrage de Théoctonicos, du xm J siècle, est une traduction grecque d'un Traité latin attribué à Albertus Teutonicus. Peut-être est-elle l'œuvre d'un de ces élèves du collège constantinopolitain que Philippe-Auguste avait institué à Paris au début du xnr' siècle.
En résumé, nous savons, par M. Berthelot, comment les arts ont pu atteindre au xm e siècle un si haut degré de perfection. Une fois de plus nous constatons que la renaissance du tx e siècle nous conduit sans interruption, sinon par un progrès constant, jusqu'au xm e . En outre, nous voyons qu'Aristote, alors même qu'il est le maître le plus Vanté, n'est pas le seul, car sous son nom et sous bien d'autres, les alchimistes font vivre et développent des théories platoniciennes et surtout néoplato niciennes. Enfin et surtout nous arrivons à tenir cette époque pour aussi importante dans l'histoire de la science que dans celle delà théologie et de la philosophie. Pour toutes ces raisons, M. Berthelot mérite la reconnaissance de ceux qui s'intéressent à la marche générale de la civilisation, comme de ceux qui s'attachent à l'histoire positive des sciences et de l'esprit humain.
F. PicaVjît.