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SUR QUELQUES POISONS AMÉRICAINS

LE CURARE

Les poisons peuvent être employés comme agents de destruction de la vie ou comme moyens de guérison des maladies ; mais, outre ces deux usages bien connus de tout le monde, il en est un troisième qui intéresse particulièrement le physiologiste. Pour lui, le poison devient un instrument qui dissocie et analyse les phénomènes les plus délicats de la machine vivante, et, en étudiant attentivement le mécanisme de la mort dans les divers empoisonnements, il s’instruit par voie indirecte sur le mécanisme

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physiologique de la vie. Telle est la manière dont j’ai envisagé depuis longtemps l’action des substances toxiques et suivant laquelle je voudrais considérer ici les effets singuliers produits par quelques poisons américains encore peu connus.

Je commencerai ces études physiologiques par l’histoire du curare, le premier de ces poisons qu’il m’a été donné de soumettre à des investigations expérimentales.

Le curare * est une substance dont se servent certaines peuplades sauvages de l’Amérique du Sud pour empoisonner leurs flèches, d’où le nom de -poison de flèches qui lui a aussi été donné. Toutefois, la dénomination de poison de flèches comprenant des agents vénéneux très-divers, nous conserverons le nom de curare, généralement admis en Europe, pour désigner un poison américain qui est décrit dans les ré-

1. Voy. mes Leçons sur les effets des substances toxi^ ques et médicamenteuses. Paris, 1856.

2. Encore nommé woorara, voorara, worari, wourari, wou/ram, wurali, mari, ourari, ourary, etc., ou simplement venenOi

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cits des voyageurs, et qui se caractérise d’ailleurs par ses effets physiologiques, ainsi qu’on le verra plus loin.

Le curare est connu depuis la découverte de la Guyane par Walter Raleigh, en 1595. Raleigh, le premier, rapporta ce poison en Europe, sur des flèches empoisonnées, sous le nom de curari.

Beaucoup d’anciens voyageurs ont jugé à propos d’orner l’histoire du curare d’une foule de récits plus ou moins fabuleux, que nous devons passer sous silence pour ne nous arrêter qu’aux renseignements qui ont un caractère scientifique.

Dans un voyage fait en Amérique de 1799 à 1804, M. de Humboldt a pu assister à la fabrication du curare. C’est une sorte de fête comparable à celle des vendanges, la fiesta de las juvias. Les sauvages vont chercher dans les forêts les lianes du venin (juvias), après quoi iis font fête et s’enivrent avec de grandes quantités de boissons fermentées que les femmes préparent en leur absence. « Pendant deux jours, dit M. de Humboldt, on ne rencontre que

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des hommes ivres... » Lorsque tout dort dans l’ivresse, le maître du curare, qui est en même temps le sorcier et le médecin de la tribu, se retire seul, broie les lianes, en fait cuire le suc et prépare le poison. D’après ce qu’il a vu, M. de Humboldt admet que la composition du curare est exclusivement végétale, et que la propriété vénéneuse qu’il renferme est due à une plante de la famille des strychnées.

MM. Boussingault et Roülin, qui ont visité l’Amérique du Sud vingt-cinq ans plus tard, ont émis la même opinion.

Mais Ch. Watterton, qui parcourut en 1812 les contrées de Démérary et d’Essequibo, fait entrer dans la préparation du curare, outre les substances végétales, des fourmis venimeuses de deux espèces et des crochets de serpents broyés.

De même M. Goudot, qui a habité le Brésil pendant dix années, regarde le suc de liane épaissi comme jouant simplement le rôle d’un excipient dans lequel on introduit ensuite du venin de serpent. A son retour en France en 1844, il a remis à M. Pelouze, qui me l’a communiquée.

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une note sur la préparation du curare, que je crois utile de transcrire ici.

« Le curare est préparé par quelques-unes des tribus les plus reculées qui habitent les forêts qui bornent le Haut-Orénoque, le Rio- Negro et l'Amazone, et qui, toutes ou presque toutes, sont anthropophages....

« La manière de préparer le curare varie dans chacune des tribus où il se fabrique, et celui qui est réputé le plus actif vient des nations voisines de l’empire du Brésil.

« Le procédé employé par les Indiens du Mesaya, qui ne sont éloignés que de vingt journées de la frontière de la Nouvelle-Grenade, est le seul à peu près connu, et encore ne l’est-il que très-imparfaitement, car ces Indiens en font un grand secret, et il n’y a que leurs devins qui aient Fart de le préparer.

« Ces hommes, qui sont en même temps les prêtres et les médecins ou guérisseurs de sorts, emploient pour la préparation du poison une liane nommée curari, d’où le nom de curare donné au poison. Cette liane, coupée en .tronçons et broyée, donne un suc laiteux abondant

CLAUDE BERNARD

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et très-âcre. Les tronçons écrasés sont mis en macération dans de l’eau pendant quarantehuit heures, puis on exprime et on filtre soigneusement le liquide^ qui est soumis à une lente évaporation jusqu’à concentration convenable. Alors on le répartit dans plusieurs petits vases de terre (figure 2), qui sont eux-mêmes

Fig. 2. Pot dans lequel s’opère la concentration du curare.

placés sur des cendres chaudes, et l’évaporation se continue avec plus de soin encore.

« Lorsque le poison est arrivé à la consistance d’extrait mou, on y laisse tomber quelques gouttes de venin recueilli dans les vésicules des serpents les plus venimeux, et l’opération se trouve achevée lorsque l’extrait est parfaitement sec. »

Dans la relation d’une Expédition dans les parties centrales de VAmérique du Sud^ faite de

1843 à 1847 sous la direction de M. F. de Castelnau, il est encore fait mention de la composition du curare. Les auteurs de cette relation reviennent à l’opinion de MM. de Humboldt, Boussingault et Boulin, savoir que le curare est un poison végétal ; mais ils assurent en outre que les Indiens ne mettent aucun secret dans cette préparation.

Enfin le dernier voyageur qui, à ma connaissance, ait écrit sur le curare, M. Émile Carrey, met tout le monde d’accord. Suivant lui, chez toutes les tribus, le curare aurait pour base un poison végétal identique : seulement il est des Indiens qui préparent le curare sans mystère et en y employant simplement les plantes actives, tandis que d’autres y ajoutent des substances plus ou moins singulières et entourent la fabrication de pratiques plus ou moins bizarres; mais ce serait par superstition ou par pur charlatanisme que les maîtres du curare de certaines tribus en agiraient ainsi, afin d’augmenter le prestige de leur puissance ou de cacher la composition du poison aux étrangers.

Les Indiens se servent du curare pour em-

Fig. 3. Flèche Fig. 4. Flèches de guerre =.

de chasse

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