Fort grossies au microscope (d’après Dalton
1. A, tube nerveux composé par ses trois éléments, l’enveloppe à double contour, la moelle nerveuse et le cylinder axis. Dans un point, l’enveloppe A a été rompue, et le cylinder axis est resté seul. — A côté, un fragment des enveloppes B, qui ont été conservées. — d, noyau d’une cellule nerveuse cérébrale multipolaire. — a. Tube nerveux réduit à son axis; — c, c, granulations moléculaires entourant la cellule nerveuse (d’après R. Wagner).
1. A, tube nerveux gros, composé de ses trois parties; B, cellule nerveuse; D, noyau de la cellule; a, petit tube nerveux ; b, petite cellule ; c, d, noyaux de la petite cellule.
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pour la sensibilité, les autres pour la motricité ( fig. 7 et 8 ). Les conducteurs nerveux représentent de véritables fils électriques organiques; ils sont constitués par un tube rempli d'une substance appelée moelle nerveuse, destinée à protéger un filament central. Ce filament est la partie physiologiquement essentielle du nerf, et qu’on appelle l’axe du cylindre nerveux ou le cylinder axis. Le tube nerveux sensitif s’unit au tube moteur au moyen d’un renflement nerveux appelé cellule nerveuse, et le tube moteur se termine dans la fibre musculaire en présentant une nouvelle intumescence particulière.
Tous ces éléments organiques qui composent notre corps sont d’une grande ténuité microscopique, car la grandeur en varie entre des centièmes et des millièmes de millimètres. On pourra par conséquent avoir une idée de leur nombre par leur masse, quand on saura que les cellules et les tubes nerveux, par leur réunion, forment le cerveau, la moelle épinière et les cordons nerveux, et que toutes les fibres musculaires ensemble constituent essentiellement la viande ou la chair qui représente la plus grande partie du
poids du corps de l’homme et des animaux.
Quelles que soient la complication et la variété de nos opérations intellectuelles, de nos sentiments et de nos mouvements, ils ne sont jamais exprimés que par l’activité vitale de trois éléments organiques formant une chaîne à anneaux distincts, mais dont les propriétés sont cependant physiologiquement et hiérarchiquement subordonnés.
Ces trois éléments sont l’élément nerveux sensitif, l’élément nerveux moteur, et l’élément musculaire. Le point de départ de l’action physiologique se trouve dans l’élément nerveux sensitif ou intellectuel ; sa vibration se transmet suivant son axe, et, arrivée à la cellule nerveuse, véritable relais, la vibration sensitive se,transforme en vibration motrice. Cette dernière se propage à son tour dans l’élément nerveux moteur, et, arrivée à son extrémité périphérique, elle fait vibrer la fibre musculaire, qui, réagissant en vertu de sa propriété élémentaire, opère la contraction ou le mouvement.
Ces trois éléments organiques jouent ainsi le rôle ^excitant les uns par rapport aux autres ;
LE CURARE
l’élément nerveux sensitif excite l’élément nerveux moteur, et l’élément nerveux moteur excite la fibre musculaire, d’où résulte finalement la contraction. Dans leur action d’ensemble, ces éléments ont des relations tellement connexes que, les uns sans les autres, ils n’auraient point de raison d’être. En effet, l’élément sensitif n’a pas de raison d’être sans l’élément moteur qui indique sa présence, et l'élément moteur n’aurait pas de raison d’être sans l’élément musculaire sur lequel son influence doit se manifester.
Toutefois, malgré cette connexion intime et nécessaire, chacun de ces trois éléments n’en reste pas moins indépendant et distinct organiquement. L’élément sensitif vit et meurt à sa manière, il a ses poisons qui lui sont propres. L’élément moteur peut vivre et mourir séparément, il a également ses poisons spéciaux. Enfin l’élément musculaire a de même des conditions dé vie et de mort qui n’appartiennent qu’à lui.
Si cette indépendance organique est réelle pour la vie nutritive des éléments, elle n’est
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plus qu’une illusion au point de vue des manifestations vitales qu’ils doivent accomplir dans l’organisme. Ces manifestations n’étant qu’une résultante d’activités diverses, elles exigent le concours de toutes. Si l’un des trois éléments, sensitif, moteur et musculaire, vient à être supprimé, les deux autres continuent de vivre sans doute, mais ils n’ont plus de sens, de même qu’une phrase perd sa signification dès qu’un de ses membres vient à lui manquer.
La loi fondamentale de la vie est l’échange de matières continuel entre le corps vivant et le milieu cosmique qui l’entoure. De là résulte un véritable circulus ou tourbillon rénovateur du corps dont la rapidité mesure l’intensité de la vie.' Les conditions des phénomènes vitaux ne sont absolument constituées ni par l’organisme, ni par le milieu ; il faut le concours des deux. Malgré l’intégrité de l’organisme, la vie cessera, si le milieu est supprimé ou vicié; malgré la présence d’un milieu favorable, la vie s’éteindra, si l’organisme est lésé ou détruit.
Notre corps entier ou notre organisme n’est, nous le répétons, qu’un agrégat d’éléments or-
LE GÜRARE.
ganiques, ou mieux d’organismes élémentaires innombrables, véritables infusoires qui vivent, meurent et se renouvellent chacun à sa manière. Cette comparaison exprime exactement ma pensée, car cette multitude inouïe d’organismes élémentaires associés qui composent notre organisme total existent, comme des infusoires, dans un milieu liquide qui doit être doué de chaleur et contenir de l’eau, de l’air et des matières nutritives, les infusoires libres et disséminés à la surface de la terre trouvent ces conditions dans les eaux où ils vivent. Les infusoires organiques de notre corps, plus délicats, groupés en tissus et en organes, trouvent ces conditions, entourés de protecteurs spéciaux, dans notre fluide sanguin, qui est leur véritable liquide nourricier. C’est dans ce liquide, qui ne les imbibe pas, mais qui les baigne, que s’accomplissent tous les échanges matériels, solides, liquides ou gazeux, que leur vie exige; ils y prennent leurs aliments et y rejettent leurs excréments, absolument comme des animaux aquatiques. D’ailleurs la vie ne s’accomplit jamais que dans un milieu liquide. Ce n’est que
LE CÜMRE.
par des artifices de construction que les organismes de l’homme, ainsi que ceux d’autres animaux, peuvent vivre dans l’air; mais tous les éléments actifs de leurs fonctions vivent sans exception, à la façon des infusoires, dans un milieu liquide intérieur. C’est pourquoi j’ai donné le nom de milieu inlérieur organique au sang et à tous les liquides blastématiques qui en dérivent.
Le système circulatoire n’est autre chose qu’un ensemble de canaux destinés à conduire l’eau, l’air et les aliments aux éléments organiques de notre corps, de même que des routes et des rues innombrables serviraient à mener les approvisionnements aux habitants d’une ville immense. Les canaux veineux n’ont pas, à proprement parler, de rapports physiologiques actifs avec les éléments organiques; ils ne leur portent rien, ils ne font qu’emmener le sang qui a servi à les nourrir ; mais le système veineux présente une autre origine périphérique de la plus haute importance, car c’est par cette origine que le courant veineux, dont la direction est centripète, vient se répandre sur les diver-
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ses surfaces de l’organisme et puiser l’air dans les poumons, de l’eau et des aliments dans les intestins, ainsi que d’autres liquides interstitiels. Tous ces éléments constitutifs du milieu intérieur sont ensuite portés au cœur, centre du mouvement circulatoire. Ici commence le système artériel qui lance le sang dans une direction inverse à celle qui précède, c’est-à-dire du centre à la périphérie. Le sang ainsi poussé par le cœur dans les artères va se purifier en tout ou en partie de divers produits d’élimination et par des mécanismes divers, suivant les organismes; mais ce qu’il importe de savoir ici, c’est que le sang artériel est celui qui se dirige vers nos organismes élémentaires et qui leur distribue toutes les substances capables de réagir sur eux. Le sang artériel porte la vie aux éléments organiques, parce qu’il contient en dissolution de l’oxygène et les autres éléments d’un milieu organique propre à entretenir la vie ; mais le sang artériel peut aussi apporter la mort, s’il est introduit dans les voies circulatoires, c’est-à-dire dans le milieu intérieur organique, des substances qui l’ont vicié. Or c’est
LE CURARE
le cas qui se présente dans tous les empoisonnements.
Lorsqu’un animal est piqué par une flèche empoisonnée avec du curare, nous avons vu qu’il ne meurt qu’après un certain temps. Il y a en effet trois étapes nécessaires que le poison doit parcourir. Premièrement le poison doit être dissous dans la plaie par les humeurs animales qui s’y trouvent ; deuxièmement, il doit pénétrer dans les veines et être porté jusqu’au cœur ; troisièmement, il doit être amené en contact avec les éléments organiques au moyen du système artériel. Ce n’est point encore tout : il faut que la substance toxique s’accumule dans le sang par suite d’une disproportion qui doit s’établir entre l’absorption et l’élimination du poison. Tout cela demande, ainsi que nous le savons, un maximum de dix à douze minutes pour s’accomplir. Nous concevons maintenant que le curare puisse ne pas agir si, avant d’arriver au système artériel, il rencontre sur sa route quelque voie d’élimination rapide, ou s’il se trouvait, par un obstacle quelconque, retenu dans le système veineux. En effet dans ce cas
LE CURARE
le poison ne parvient pas jusqu’aux voies qui conduisent aux éléments organiques.
Trois ans après le retour de Watterton en Angleterre, Brodie fit quelques expériences qu’il importe de mentionner. On inocula du curare à la jambe d’un âne, et il mourut en douze minutes. Sur un autre âne, on inocula le même poison, et de la même manière, mais après avoir placé un bandage autour de la jambe au-dessus de l’endroit où l’inoculation avait été pratiquée, l’âne marcha librement, comme à l’ordinaire, et il continua à manger sans s’apercevoir de rien. Au bout d’une heure on délia le bandage, et dix minutes après la mort avait saisi cet animal. Ces expériences, qui sont imitées de celles que Magendie avait faites pour d’autres poisons et qui ont été bien souvent confirmées, s’expliquent physiologiquement d’une manière trèssimple : tant que le poison restait sous la peau de la jambe au-dessous de la ligature, il ne pouvait pas arriver au cœur, parce que cette liga- ' fore empêchait le sang veineux de passer et de l’y transporter. Le poison, avons-nous dit, n’est actif que lorsque, étant parvenu au cœur, il
peut se répandre par les artères, et arriver ainsi à tous les éléments organiques; mais là encore nous pouvons, à l’aide d’un artifice expérimental, empêcher le poison de se généraliser. Si nous lions l’artère d’un membre par exemple, nous empêcherons le sang empoisonné d’être porté aux éléments organiques de ce membre, et nous leur conserverons la vie, tandis que tout le reste du corps aura ressenti les atteintes délétères de la substance toxique. En un mot, en arrêtant le poison dans les veines, on sauve tout l’individu ; en arrêtant le poison dans les artères, on ne sauve que la partie du corps à laquelle l’artère oblitérée portait le sang.
Après cet exposé sommaire de quelques notions physiologiques qu’il était nécessaire de rappeler, revenons aux effets du poison améri cain. Nous aurons à rechercher d’abord sur quel élément organique particulier du corps il a porté son action toxique, et à déterminer ensuite le mécanisme par lequel la mort de cg^ élément a pu amener la mort de tout l’oiif nisme.
LE CURARE
Dans le mois de juin 1844, je fis ma première expérience sur le curare : j’insinuai sous la peau du dos d’une grenouille un petit fragment de curare sec, et j’observai l’animal. Dans les premiers moments, la grenouille allait et sautait comme avant avec la plus grande agilité, puis elle resta tranquille. Au bout de cinq minutes, les jambes de devant cédèrent, le corps s’aplatit et s’affaissa peu à peu. Après sept minutes, la grenouille était morte, c’est-à-dire qu’elle était devenue molle, flasque, et que le pincement de la peau ne déterminait plus chez elle aucune réaction vitale.
Je procédai alors à ce que j’appelle Vautopsie physiologique de l’animal.
Des mesures | sages, et que tout le monde approuve, empêchent de faire chez l’homme les
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autopsies avant qu’il se soit écoulé vingtquatre heures depuis le moment de la mort.
Cette circonstance diminue considérablement l’importance scientifique des autopsies cadavériques. En effet, la vie ne cesse pas parce que tout notre corps est mort à la fois, mais seulement parce que un ou plusieurs de ses éléments organiques ont perdu leurs propriétés vitales. En faisant l’autopsie au moment même de la mort, on doit donc toujours rencontrer des éléments organiques qui ont perdu leurs propriétés physiologiques; mais d’autres qui les possèdent encore, et qui ne finissent par les perdre et par mourir à leur tour qu’à cause de la dislocation des fonctions nécessaires à leur existence. Quand on pratique l’autopsie vingtquatre heures après la mort, tous les éléments organiques sont éteints, rigides et froids. On ne trouve plus que des lésions chroniques qui nous font connaître les diverses métamorphoses pathologiques des tissus, mais qui ne nous expliquent en rien le mécanisme de la mort, car l’individu vivait quelques heures auparavant avec cette même lésion. Dans d’autres cas.
284 LE CURARE
on ne Irouve rien^ et on croit que la cause de la
mort est insaisissable.
C’est ce qui nous serait arrivé, si nous eussions fait l’autopsie de notre grenouille le lendemain: nous aurions eu un cadavre empoisonné par le curare qui ne nous aurait offert aucune lésion, qu’il nous eût été impossible de distinguer sous aucun rapport du cadavre d’une grenouille morte d’une tout autre manière.
Il en est autrement, ainsi qu’on le verra, lorsqu’on fait l’autopsie physiologiquement, c’est-à-dire en ouvrant l’animal aussiôt après la mort. C’est là un avantage des plus importants que présente seule la pathologie expérimentale, car ce que la morale interdit de faire sur nos semblables, la science nous autorise à le faire sur les animaux. L’homme, qui a le droit de se servir des animaux pour ses usages domestiques et pour son alimentation, a également le droit de s’en servir pour s’instruire dans une science utile à l’humanité.
En ouvrant la grenouille empoisonnée (fîg. 9), je vis que son cœur continuait à battre. Son sang rougissait à l’air et présentait ses pro-
LE CURARE
priétés physiologiques normales. Je me servis ensuite de l’électricité comme de l’excitant le plus convenable pour réveiller et provoquer la réaction physiologique des éléments nerveux et musculaires. En agissant directement sur les muscles, l’excitant électrique produisait des contractions violentes dans toutes les parties du corps; mais en agissant sur les nerfs euxmêmes il n’y avait plus aucune réaction. Les nerfs, c’est-à-dire les tubes nerveux qui les composent, étaient donc complètement morts, tandis que les autres éléments organiques des muscles, du sang, des muqueuses, etc., étaient très-vivants et conservaient encore leurs propriétés physiologiques pendant un grand nombre d’heures, ainsi que cela se voit surtout chez les animaux à sang froid.
Il est maintenant facile de comprendre que
sant le péricarde-, PP, poumon-, G, cœur-, F, foie; VP, veine porte; 6c, veines épiloïques; R, reins; VJ, veines de Jacobson; F, veine crurale; AI, artère iliaque allant constituer l’aorte au niveau du bord inférieur des reins ; VA, veines abdominales allant se rendre au foie; AL, artère crurale ; VF, veine fémorale.
LE CURARE
l’extinction vitale des éléments nerveux qui fon t contracter les muscles doive amener la mort de l’organisme tout entier par la cessation successive de tous les mouvements. L’arrêt des mouvements respiratoires produit particulièrement ce résultat en empêchant dans le milieu organique sanguin l’aération, qui est indispensable pour entretenir la vie de tous les éléments organiques qui nous composent. Si le cœur conserve encore ses mouvements, cela prouve, ainsi qu’on le savait déjà, qu'il n’est pas influencé par le système nerveux comme les autres muscles, ce qui lui permet d’être, suivant l’expression de Haller, l’organe primum vimns et l’organe ultimum moriens. En outre la démonstration de cette action nette et caractéristique du curare, qui tue l’élément nerveux et respecte l’élément musculaire, a résolu la question de ce qu’on appelait Virritabilité hallérienne, en prouvant expérimentalement que la propriété contractile du muscle est distincte de la propriété du nerf qui l’excite, puisque le poison parvient à les séparer immédiatement l’une de l’autre.
LÊ CURARÉ.
Cette première expérience analytique faite sur la grenouille a ensuite été répétée de la même manière sur d’autres animaux plus rapprochés de l’homme et appartenant à la classe des oiseaux et des mammifères. J’ai constaté des résultats tout à fait semblables, et Vautopsie physiologique me montra que, comme chez la grenouille, l’élément nerveux moteur avait été seul atteint par le curare, tandis que les autres éléments organiques avaient conservé leurs propriétés physiologiques.
L’observation attentive des symptômes de l’empoisonnement sur les animaux élevés vint me révéler des particularités intéressantes relatives à la sensibilité et à l’intelligence.
Un chien d’une humeur douce avait été blessé par une flèche empoisonnée. D’abord l’animal ne s’en aperçut pas : il courait, gambadait joyeusement comme à l’ordinaire; mais bientôt, comme s’il eût été fatigué, il se coucha sur le ventre, dans une attitude très-naturelle. Quand on appelait le chien, il répondait à Fappel; il se levait et venait, après des sommations réitérées et avec une sorte de lassitude.
LE CURARE
Peu de temps après, le chien ne pouvait plus se lever malgré ses efforts ; il avait conservé toute son intelligence et ne paraissait nullement souffrir ; seulement ses jambes, et particulièrement celles du train de derrière, n’obéissaient plus à sa volonté. Lorsqu’on parlait à l’animal, il répondait parfaitement bien par les mouvements de la tête, par l’expression des yeux et par l’agitation de la queue; mais un peu plus tard la tête tomba, l’animal ne pouvait plus la soutenir. Le chien était alors couché et respirait avec calme, comme un animal qui aurait reposé tranquillement; si on l’appelait, sa queue seule pouvait s’agiter, et ses yeux se tourner encore et sans aucune expression de souffrance, pour montrer qu’il entendait. Enfin les mouvements respiratoires cessèrent peu à peu, et les yeux étaient déjà devenus ternes et sans vie que des mouvements légers de la queue venaient témoigner que le chien entendait encore celui qui lui parlait.
Un autre chien d’une nature féroce, et cherchant à mordre tous ceux qui l’approchaient, fut piqué par une flèche empoisonnée. Pendant
CLAUDE BERNARD
LÉ CUtlARE.
les premiers moments, l’animal farouche, blotti dans son coin, faisait entendre des grondements mêlés d’aboiements toutes les fois qu’on se dirigeait vers lui. Après six ou sept minutes, l’animal se coucha, ses jambes ne pouvaient plus le soutenir, et ses cris s’éteignirent, mais il n’en était pas moins furieux. Toutes les fois qu’on approchait, il montrait les dents et roulait des yeux flamboyants. Quand on lui présentait un bâton, il le mordait avec force et avec une rage silencieuse. Cette rage ne s’éteignit qu’avec la vie, et lorsque le chien ne pouvait plus la manifester par ses lèvres et par ses dents, elle était encore dans ses regards, qui, les derniers, exprimèrent sa furie.
Les deux expériences qui précèdent nous montrent que dans la mort par le curare Tintelligence n’est point anéantie ; chacun de nos animaux a conservé son caractère jusqu’au bout, et si les manifestations caractéristiques ont disparu, ce n’est pas parce qu’elles se sont réellement éteintes, mais parce qu’elles se sont trouvées successivement refoulées et comme envahies par l’action paralytique du poison. En
LE CURARE
effet, dans ee corps sans mouvement, derrière cet œil terne, et avec toutes les apparences de la mort, la sensibilité et l’intelligence persistent encore tout entières. Le cadavre que l’on a devant les yeux entend et distingue ce que l’on fait autour de lui, il ressent des impressions douloureuses quand on le pince ou qu’on l’excite. En un mot, il a encore h sentiment et la volonté, mais il a perdu les instruments qui servent à les manifester : c’est ce que nous allons montrer en poussant plus loin notre analyse physiologique.
Rappelons-nous pour un instant que le curare ne peut exercer son action toxique qu’après avoir été porté par les artères et mis en contact avec nos éléments organiques. Rappelons-nous encore qu’en liant ou en obstruant une artère d’un membre ou d’une autre partie du corps, on peut ainsi préserver cette partie de l’empoisonnement qui envahira tout le reste de l’organisme. Or à l’aide de ce membre ou de cette partie réservée, ne fut-ce même que d’une fibre musculaire, l’animal pourra manifester ce qu’il sent et montrer que son intelligence, qui
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avait été en quelque sorte saisie dans un cadavre, n’avait pas été abolie. Ces expériences analytiques se démontrent particulièrement bien chez les animaux à sang froid à cause de la persistance plus longue des propriétés élémentaires des tissus après l’arrêt de la circulation artérielle.
Sur une grenouille très-viyace j’ai intercepté le passage du sang artériel dans les jambes du train .de derrière par la ligature des artères, en ayant grand soin de laisser intacts les nerfs qui font communiquer ces membres avec la moelle épinière (fig. 10). Après cette opération, la grenouille avait conservé toute son agilité, sautait et nageait comme à l’ordinaire. Alors je l’empoisonnai en lui insinuant un petit fragment de curare sous la peau du dos. Après cinq minutes, la grenouille s’affaissa, ses jambes de devant, ayant perdu leur ressort, s’écartèrent, et la mâchoire inférieure de l’animal reposait sur la table. Après sept ou huit minutes, la grenouille était morte et sans mouvement. Quand on pinçait la peau de la tête, du corps ou des pattes de devant, il n’y avait aucun mouvement
LE CURARE
ni aucune réaction vitale dans ces parties empoisonnées; mais la grenouille agitait aussitôt
avec violence ses deux pattes de derrière, qui l. F, fil de la ligature; N, nerfs lombaires.
LE CURARE
avaient été préservées de l’empoisonnement par la ligature des artères. Ce résultat était constant même après les plus légères piqûres dans la partie du corps empoisonnée. Quand on mettait la grenouille dans l’eau et qu’on excitait une partie quelconque de son corps, elle nageait parfaitement avec ses deux jambes de derrière, qui poussaient devant elles le reste du corps complètement immobile, quoique sensible; mais non-seulement notre grenouille avait conservé la sensibilité dans le train antérieur de son corps paralysé par le poison, elle y avait encore conservé ses sens et sa volonté. En effet, si l’on couvrait le vase où l’on avait introduit la grenouille de manière à la placer dans l’obscurité, et si ensuite on faisait subitement pénétrer un rayon de soleil en déplaçant le couvercle, on apercevait le tronçon de la grenouille flasque et incliné en bas s’avancer volontairement vers le soleil à l’aide des deux jambes de derrière.
J’ai répété l’expérience très-souvent ; elle a toujours réussi.
Si, au lieu des deux jambes, on n’en préserve
LE CURARE. 295
qu’une de l’empoisonnement, le résultat est le même (fig. 11); seulement il n’y a qu’une jambe qui se meut quand on pince l’animal, et
cette jambe pousse tout le reste du corps devant elle quand on place l’animal dans l’eau.
t. I, incision pour l’introduction du curare; N, nerf sciatique isolé.
LE CURARE
Quand, au lieu d’une jambe, on ne préserve de l’empoisonnement qu’un seul doigt, ce doigt s’agite et exprime le sentiment de tout le corps réduit à l’état de* cadavre.
Le spectacle intéressant que je viens de tracer peut s’observer parfois pendant une heure ou deux dans les saisons favorables. Il ne cesse que lorsque l’asphyxie et la mort de l’organisme sont ■ arrivées par suite de la suppression trop prolongée des mouvements respiratoires.
Chez les animaux à sang chaud, ces phénomènes se passent en un temps beaucoup plus court, mais ils n’en existent pas moins.
Lorsqu’un mammifère ou un homme est empoisonné par le curare, l’intelligence, la sensibilité et la volonté ne sont point atteintes par le poison, mais elles perdent successivement les instruments du mouvement, qui refusent de leur obéir. Les mouvements les plus expressifs de nos facultés disparaissent les premiers, d’abord la voix et la parole, ensuite les mouvements des membres, ceux de la face et du thorax, et enfin les mouvements des yeux qui, comme chez les mourants, persistentles derniers.
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Peut-on concevoir une souffrance plus horrible que celle d’une intelligence assistant ainsi à la soustraction successive de tous les organes qui, suivant l’expression de M. deBonald, sont destinés à la servir, et se trouvant en quelque sorte enfermée toute vive dans un cadavre?
Dans tous les temps, les fictions poétiques qui ont voulu émouvoir notre pitié nous ont représenté des êtres sensibles renfermés dans des corps immobiles. Notre imagination ne saurait rien concevoir de plus malheureux que des êtres pourvus de sensation, c’est-à-dire pouvant éprouver le plaisir et la peine, quand ils sont privés du pouvoir de fuir l’un et de tendre vers l’autre. Le supplice que l’imagination des poètes a inventé se trouve produit dans la nature par l’action du poison américain. Nous pouvons même ajouter que la fiction est restée ici audessous de la réalité. Quand le Tasse nous dépeint Clorinde incorporée vivante dans un majestueux cyprès, au moins lui a-t-il laissé des pleurs et des sanglots pour se plaindre et attendrir ceux qui la font souffrir en blessant sa sensible écorce.
LE CURARE
Le poison est donc, ainsi que nous l’avons dit en commençant cette étude, un instrument qui nous a fait pénétrer dans les replis les plus cachés de notre organisation, et nous a permis d’en saisir les phénomènes les plus délicats. En parcourant les diverses phases de l’empoisonnement, nous avons vu que le curare détruit le mouvement en laissant persister la sensibilité. De plus, nous avons prouvé qu’il n’atteint qu’un des éléments efficaces du mouvement, le nerf moteur, car le cœur continue à battre, et les muscles ont conservé leur faculté contractile intacte.
La conclusion physiologique qui ressort de ces expériences est très-claire : l’élément nerveux sensitif, l’élément nerveux moteur et l’élément musculaire ont chacun leur autonomie, puisque le curare les sépare et n’est toxique que pour un seul d’entre eux. Rappelons-nous pourtant que, malgré leur indépendance, les éléments organiques n’ont d’effet physiologique que par l’ensemble de leurs rapports. La manifestation motrice chez l’homme ou chez un animal exige le concours de trois termes ou élé-
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ments anatomiques. L’élément nerveux, sensitif ou volontaire est le point de départ de la détermination motrice. Ensuite l’élément nerveux moteur transmet cette détermination au muscle qui l’exécute, ou autrement dit qui la manifeste. Si un seul des trois termes précédents vient à manquer, l’acte n’a plus lieu. Dans l’empoisonnement par le curare, la sensibilité ainsi que la volonté du mouvement existent, la contractilité et par conséquent la possibilité d’exécution du mouvement existent ; mais par cela seul que l’élément nerveux moteur qui forme le trait d’union de la sensibilité au mouvement est détruit par le poison, tout nous semble anéanti. En effet, la sensibilité, comme toutes les facultés qui ont pour siège le système nerveux, n’a aucune possibilité de se manifester par ellemême. Il faut absolument à ces facultés le système contractile ou musculaire sous une forme quelconque pour signaler leur présence ou se traduire à l’extérieur. Par conséquent nous ne pouvons juger des sensations des hommes et des animaux que par leurs mouvements. Cependant, chez les animaux empoisonnés par le
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curare, nous aurions été dans l’erreur la plus complète, si de l’absence du mouvement nous avions conclu à l’absence de la sensibilité. Cet exemple prouvera une fois de plus que nous n’avons de critérium absolu que dans notre conscience, et que dès que nous nous livrons aux interprétations des phénomènes qui sont en dehors de nous, nous ne sommes entourés que de causes d’erreur et d’illusions.
La science s’arrête aux causes prochaines des phénomènes; la recherche des causes premières n’est pas de son domaine. Le savant a donc atteint son but quand, par une analyse expérimentale successive, il est parvenu à rattacher la manifestation des phénomènes à des conditions matérielles exactement définies. De cause en cause il arrive finalement, suivant Fexpres-
LE CURARE
sion de Bacon^ à une cause sourde qui n’entend plus nos questions et ne répond plus. Toutefois la cause prochaine à laquelle nous devons nous arrêter ne peut jamais être considérée comme la limite absolue de nos connaissances; elle n’est sourde qu’à nos trop faibles moyens actuels d’investigation.
Dans notre analyse physiologique, nous sommes arrivés à localiser l’action du poison américain sur Télément nerveux moteur et déterminer, comme conséquence, un mécanisme de la mort propre à cet agent toxique ; mais devons-nous nous arrêter là et sommes -nous parvenus à la limite que la science actuelle nous permet d’atteindre? Je ne le pense pas. Nonseulement il y aurait encore lieu d’isoler chimiquement le principe actif du curare des matières étrangères auxquelles il est mélangé ; il y aurait en outre à déterminer quel genre de modification physique ou chimique la substance toxique imprime à Télément organique pour en paralyser l’action. Quant à présent, nous ignorons complètement quelle peut être la nature de cette influence. Cependant nous savons à
ce sujet une chose importante, c’est que, loin de produire une altération toxique définitive qui détruise pour toujours l’élément organique, ainsi que le font beaucoup de poisons, le curare ne détermine qu’une sorte d’inertie ou d’engourdissement de l’élément nerveux moteur. Il en résulte une paralysie de cet élément qui dure tant que le curare reste dans le sang en contact avec lui, mais qui peut cesser quand le poison est éliminé. De là il résulte cette conséquence importante, que la mort par le curare n’est point sans appel, et qu’il est possible de faire revenir à la vie un animal ou un homme qui aurait été empoisonné, par cet agent toxique.
Pour comprendre le mécanisme du retour à la vie, il faut nous rappeler le mécanisme de la mort, et si la théorie que nous en avons donnée est bonne, les deux mécanismes doivent se contrôler réciproquement et pouvoir se déduire l’un de l’autre.
Le curare introduit avec le sang va se mettre en contact avec les éléments organiques et paralyser d’une manière successive tous les
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mouvements volontaires. D’abord les nerfs moteurs des organes de la voix sont paralysés; mais la vie n’en continue pas moins, parce que l’animal respire toujours. Ce n’est que quand les mouvements respiratoires du thorax viennent à cesser que la mort réelle de l’organisme commence. Tous les éléments organiques du corps vont alors être atteints, parce qu’un élément indispensable à tous, l’air ou l’oxygène, va manquer dans le sang, leur milieu organique. Sans doute le cœur, qui continue à battre, fait circuler le sang, mais ce sang ne prend plus d’oxygène dans les poumons paralysés, et l’asphyxie de tous les éléments organiques arrivera avec une rapidité plus ou moins grande suivant la nature des animaux, mais d’une manière infaillible pour tous. Nous voyons ainsi que la destruction de l’élément nerveux moteur ne tue pas directement, comme si cet élément seul représentait le principe de la vie. La soustraction de l’élément nerveux moteur tue parce que, les autres éléments qui avaient des rapports avec lui ne pouvant plus fonctionner, il en résulte une dislocation de la machine vivante
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tout entière. De même un édifice s’écroule quand on enlève une de ses pierres fondamentales.
En résumé^ c’est donc le manque d’oxygène ou l’asphyxie qui amène la mort dans l’empoisonnement par le curare. S’il en est ainsi, c’est l’oxygène qu’il faut rendre pour rappeler à la vie, et le contre-poison sera simplement la respiration artificielle, c’est-à-dire un soufflet qui, remplaçant les mouvements respiratoires éteints, introduira graduellement, et avec les précautions convenables, de l’air pur dans les poumons. On peut dire alors qu’on tient dans ses mains l’existence de l’individu empoisonné, et la vie nous apparaît comme un pur mécanisme dont nous pouvons faire mouvoir les rouages, mais que nous ne pouvons localiser dans aucun d’eux exclusivement; elle n’est nulle part et se rencontre partout.
Sous l’influence de la respiration artificielle, le sang continuera donc à circuler et à se charger d’oxygène : de cette manière, les éléments organiques que le curare n’a pas atteints continueront à vivre; mais le poison lui-même, en circulant avec le sang, finira par s’éliminer
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par les divers émonctoires et particulièrement par les urines, de sorte qu’après un temps suffisant tout le curare sera sorti du sang, et l’élément nerveux moteur, qui n’avait été qu’engourdi par son contact, mais non désorganisé, se réveillera en quelque sorte et reprendra ses fonctions dès que l’agent qui le paralysait aura disparu. Alors le rouage vital brisé sera raccommodé, et la machine pourra reprendre et entretenir seule son mouvement naturel.
Telle est l’explication très-simple du retour à la vie des animaux empoisonnés par le curare au moyen de la respiration artificielle.
En 1815, Watterton et Brodie inoculèrent du curare à une ânesse, qui mourut en dix minutes. On lui fit alors une incision à la trachée artère, et on lui gonfla régulièrement les poumons pendant deux heures avec un soufflet, La vie suspendue revint : l’ânesse leva la tête et regarda autour d’elle; mais, l’introduction de l’air ayant été interrompue, elle retomba dans la mort apparente. On recommença aussitôt la respiration artificielle et on la continua sans interruption pendant deux heures encore.
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Ce moyen sauva l’ânesse ; elle se leva et marcha sans paraître éprouver ni agitation ni douleur. La blessure du cou et celle par laquelle le poison était entré guérirent facilement. Après un peu de fatigue, l’animal se rétablit tout à fait et devint par la suite gras et pétulant.
D’autres expérimentateurs, M. Virchow de Berlin entre autres, ont observé des faits semblables sur des chiens, des chats et des lapins.
J’ai souvent moi-même répété ces expériences et constaté que chez l’animal sauvé le poison était passé dans l’urine, de sorte qu’en concentrant ce liquide, on y retrouvait le curare avec ses propriétés toxiques ordinaires.
L’insufflation artificielle peut très-bien être appliquée à l’homme, et il existe des appareils pour la pratiquer.
Si un homme était empoisonné par le curare, la seule manière connue de le sauver consisterait à le faire respirer artificiellement.
Mais, quand on peut agir aussitôt après la blessure, il y a d’autres moyens d’empêcher l’empoisonnement d’avoir lieu, non par des médications empiriques et illusoires, mais par
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des procédés physiologiques dont la science comprend et règle l’action. Si la blessure a eu lieu dans un membre, la première chose à faire est de poser une ligature sur ce membre audessus de la plaie empoisonnée. Nous savons qu’en empêchant ainsi le curare d’arriver au cœur, on s’oppose à l’empoisonnement de l’organisme ; mais que faire ensuite ? Le poison est toujours là, et si l’on enlève le bandage, l’intoxication, que l’on a retardée ou suspendue, n’en arrivera pas moins. Il n’y aurait à prendre qu’un parti extrême, qui du reste a été conseillé : à l’aide d’un couteau, enlever toute la surface empoisonnée ou, pour plus de sûreté encore, retrancher le membre au-dessous de la ligature. Sans doute, l’amputation serait préférable à une mort certaine; mais on peut mieux faire, car si nous réfléchissons aux notions expérimentales que nous avons acquises, nous verrons que la physiologie nous fournit la possibilité d’éviter à la fois la mort et la perte du membre.
Rappelons-nous qu’un animal empoisonné par le curare n’est pas privé de tous ses mouve-
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mentsàlafois : on les voit s’éteindre successivement, en commençant par les mouvements des extrémités et en finissant par les mouvements respiratoires. Cet envahissement progressif de l’appareil locomoteur provient de l’action d’une dose graduellement croissante de poison introduite dans le sang par l’absorption, car lorsqu’on injecte d’un seul coup dans la circulation une forte proportion de curare, l’animal est comme foudroyé et meurt instantanément. Ceci nous prouve en outre qu’il y a des éléments nerveux moteurs qui sont plus accessibles à l’action du curare que d’autres. En effet, bien qu’il s’agisse d’éléments organiques de même nature, il y a entre eux une hiérarchie physiologique, de même qu’il y a une classification zoologique qui exprime la hiérarchie des organismes. La quantité de curare arrivée dans le sang et capable d’empoisonner les nerfs moteurs des membres ne suffit pas pour agir sur les nerfs moteurs de la tête : la quantité qui paralyse les nerfs moteurs de la tête n’atteint pas encore les nerfs respiratoires thoraciques et diaphragmatiques, mais d’un autre côté cette
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différence dans la susceptibilité des éléments pour le poison coïncide avec une vibration moins rapide de leur substance, de telle sorte que ceux qui sont les plus longs à s’empoisonner sont en même temps les plus tardifs à se débarrasser de la substance toxique. Les nerfs moteurs des membres et de la tête, qui sont empoisonnés avant les nerfs respiratoires, reprennent leurs fonctions avant ces derniers.
C’est ce qui nous explique comment l’ânesse de Watterton, qui a pu relever la tête et regarder autour d’elle, est retombée morte quand on a arrêté le soufflet qui la faisait vivre en remplaçant ses nerfs respiratoires encore engourdis.
De cet ensemble d’observations il résulte que nous pouvons, en variant les doses du curare, passer en quelque sorte du poison au médicament, empoisonner l’animal complètement ou incomplètement, et même l’empoisonner au tiers, au quart, etc., de manière à obtenir des effets qui non-seulement ne soient pas mortels, mais qui soient gradués et déterminés d’avance.
J’ai institué depuis longtemps un grand nombre d’expériences de ce genre : j’ai pu ainsi
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amener des animaux à avoir seulement les quatre membres paralysés, ou bien les quatre membres et la tête. Enfin j'ai pu aller plus loin et paralyser les mouvements thoraciques en ne conservant intègre que le nerf diaphragmatique, qui suffit pour empêcher l’asphyxie.
Le curare sert ainsi de moyen contentif au physiologiste, car les animaux, exactement comme s’ils étaient solidement attachés sur une table de laboratoire (fig. 12 et 13), sont véritablement enchaînés pendant plusieurs heures dans de telles expériences, qui offrent d’ailleurs de l’intérêt à beaucoup d’autres points de vue. On observe alors, quand le curare agit en petite proportion, des sortes d’agitation non douloureuses dans les membres, par suite de cette loi que toute substance qui, à haute dose, éteint les propriétés d’un élément organique, les excite à petite dose. Quand l’action du curare est arrivée à son summum, l’élimination fait peu à peu disparaître le poison du sang; en même temps et parallèlement cessent tous les symptômes paralytiques; puis, aussitôt qu’ils sont dissipés, l’animal se lève et court alerte absolument
Fig. 13. Lapin sur la table du laboratoire.
La ligature est en place, et le poison est re* tenu au-dessous d’elle. On devine ce qu’il faut
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faire : délier le bandage et laisser pénétrer le poison dans le sang; mais dès que les membres seront pris et que la paralysie se manifestera, resserrer aussitôt la ligature ; puis, quand l’élimination aura chassé le poison et fait disparaître les effets toxiques, défaire aussitôt le bandage et laisser entrer une quantité non mortelle qui sera chassée à son tour, et ainsi de suite, jusqu’à élimination complète. Cela n’est point aussi long qu’on pourrait le penser, et en moins d’une demi-journée j’ai pu sauver des chiens de moyenne taille qui avaient été piqués avec une flèche empoisonnée.
Quand on place une ligature sur un membre pour arrêter le poison, il n’est pas nécessaire de serrer le lien outre mesure, ce qui pourrait amener l’engorgement et même la gangrène du membre; il suffit de comprimer modérément pour empêcher le retour du sang veineux. On peut même dire qu’on n’arrête pas d’une manière absolue le passage du sang empoisonné ; mais il s’en échappe si peu à la fois que la petite quantité de poison introduite dans l’organisme est éliminée à mesure, sans pouvoir s’ac-
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cumuler assez pour produire ses effets toxiques. Cela explique comment j’ai pu empêcher des animaux d’être empoisonnés en laissant la ligature appliquée pendant vingt-quatre ou quarantehuit heures. Après ce temps on peut délier le membre sans danger, parce que le poison et la mort ont pu s’enfuir d’une manière imperceptible.
Le poison américain dont nous venons d’esquisser l’histoire physiologique est destiné, comme tous les poisons violents, à entrer dans la classe des remèdes héroïques ; mais l’action thérapeutique des poisons, qui est encore aujourd’hui à peu près complètement dans les mains de l’empirisme, ne pourra en sortir et être compris scientifiquement que par l’étude physiologique des empoisonnements. L’action médicamenteuse n’est au fond qu’un empoisonnement incomplet.
C’est aux éléments intimes de notre organisation qu’il faut remonter pour saisir le mécanisme de toutes ces actions. Ces recherches sont longues et entourées de difficultés innombrables ; mais les phénomènes de la vie ont leur déter-
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minisme absolu, comme tous les phénomènes naturels.
La science vitale existe, elle n’a d’entraves que dans sa complexité, et s’il arrive un jour, ce qui n’est pas douteux, qu’à force de travail et de patience la physiologie soit définitivement fondée comme science, alors nous pourrons, par des modifications du milieu sanguin, exercer notre empire sur tout ce monde d’organismes élémentaires qui constituent notre être; en connaissant les lois qui régissent leurs rapports divers, nous pourrons régler et modifier à notre gré les manifestations vitales.
Sans doute le principe des choses nous échappera toujours, et nous ne cherchons pas à connaître l’origine première de tous ces éléments organiques, pas plus que le physicien et le chimiste ne cherchent à trouver la cause créatrice de la matière minérale dont ils étudient les propriétés. Seulement nous connaîtrons la loi des phénomènes de la substance vivante et organisée, et en nous soumettant à ces lois nous pourrons faire varier les actions qui en dépendent. Les physiciens et les chimistes n’agissent
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pas autrement quand ils gouvernent les phénomènes des corps bruts. C’est par métaphore qu’ils se disent les maîtres de la nature, car ils savent parfaitement bien qu’ils ne font qu’obéir à ses lois.