Le dard est mobile
2. L, K, flèches taillées dans les os d'animaux; B, flèche dont la pointe est formée d'une lame de silex,
Fig. 5. Flèches de guerre*.
1. E, H, G, I, M, flèches dont l'extrémité est taillée dans du bois très-dur ; D, flèche apportée de Polynésie : autour de la flèche en bois de fer sont fixées, en sens inverse, des épines qui empêchent de retirer l'arme de la blessure.
poisonner leurs flèches de chasse ou leurs flèches de guerre.
Les flèches de chasse (fjg. 3)^ destinées à être lancées au moyen d'un arc^ sont pourvues d'un dard mobile; celles qui doivent être lancées au moyen d'une sarbacane sont très-petites, et ne forment en quelque sorte qu'un simple dard en bois de fer très-effilé et muni d'une pointe trèsaiguë qui porte le poison.
Les flèches de guerre (fig. 4 et 5) ont un dard fixe très-acéré^ formé par des os d'animaux ou par du bois très-dur; quelquefois le dard est garni d'épines disposées en sens inverse, de manière à empêcher le trait de sortir de la blessure.
Outre ces armes toutes préparées^ les Indiens ont encore leur provision de curare^ qu'ils tiennent renfermée dans des petits pots de terre cuite ou dans des calebasses.
Le poison américain nous parvient en Europe sous ces trois formes. On ne peut se le procurer que par l'entremise des voyageurs; il n'existe pas dans le commerce européen^ et les Indiens en font l'objet d'un échange^ soit entre
eux^ soit avec les étrangers. « Les Indiens de Mesaya, dit M. Goudot, une des tribus les plus féroces, préparent le curare et en font un commerce d'échange avec les habitants de la frontière de la Nouvelle-Grenade^ qui^ bravant les fièvres et les dangers de toute espèce, se hasardent à pénétrer jusqu'au fond des forêts qu'ils habitent, et leur portent des haches, des couteaux, des ciseaux, des aiguilles et quelques étoffes de coton grossier. Ils reçoivent en payement du poison, de la cire d'abeilles presque aussi blanche que celle de Cuba, des fécules colorantes et du vernis qui peut être comparé à celui du Japon. »
Le curare contenu dans les petits pots de terre cuite et dans les calebasses est un extrait noir à cassure brillante, présentant assez bien l'aspect de l'extrait du jus de réglisse noir de nos droguistes.
Le principe actif du poison est soluble dans Teau, dans le sang et dans toutes les humeurs animales; mais il est mélangé de beaucoup d'impuretés qui restent en suspension dans le liquide, et oii le microscope fait reconnaître en
grande partie des débris de végétaux. Le vrai curare paraît conserver son activité d'une manière indéfinie, même à Tétat de solution dans Teau. J'en conserve ainsi depuis plus de dix ans qui semble n'avoir rien perdu sensiblement de ses propriétés toxiques^ bien qu'il se soit produit des moisissures en grande quantité à la surface du liquide. Comme l'eau^ le sang et les humeurs animales^ l'alcool dissout le venin curarique; Féther et l'essence de térébenthine au contraire le précipitent. MM. Boussingault et Roulin ont préparé^ sous le nom de curarine^ le principe actif du curare. Toutefois le corps qu'ils ont obtenu n'est point cristalli sable et défini; ]a curarine est une substance d'apparence cornée^ très-hygrométrique^ très-soluble dans l'eau et dans l'alcool.
Les caractères qui viennent d'être indiqués, de même que l'inaltérabilité du curare à Fébullition et aux agents chimiques, ne sauraient permettre aucune induction sur la nature animale ou végétale du poison. En effet, c'est par erreur que l'on a cru jusqu'ici que tous les agents toxiques animaux se distinguaient des agents
toxiques végétaux par une altérabilité plus grande; le venin de crapaud^ par exemple, résiste à TébuUition et se dissout dans Talcool et l'éther. Il faudrait donc, pour résoudre la question de la composition du curare, saisir sur place l'agent réellement actif et le débarrasser de tous les ingrédients inutiles. Jusqu'ici les voyageurs, il est vrai, nous ont fourni le curare, mais avec lui ils ne nous ont rapporté que des récits et des descriptions contradictoires' de procédés de préparation. Aucun n'a essayé sur les lieux d'expérimenter par lui-même, pour savoir quelle était réellement la plante vénéneuse qui le constituait, afin de la caractériser et de la rapporter en Europe.
Le curare, à l'égal de beaucoup d'autres poisons énergiques, entrera certainement dans le domaine de la médecine; mais il serait nécessaire pour cela d'en connaître exactement la composition dans un temps assez rapproché. En effet, M. Emile Carrey nous apprend, dans l'intéressante relation de sonvoyage, que beaucoup de peuplades indiennes ont déjà renoncé à Parme empoisonnée de l'honime primitif pour
la remplacer par l'arme à feu de l'homme civilisé. Les flèches empoisonnées et le curare ne se trouvent plus aujourd'hui que chez les tribus les plus farouches de l'Amérique du Sud, et il pourrait bien se faire que d'ici à un demisiècle l'usage de ce poison et les procédés de préparation fussent complètement perdus.
Quant à son action sur les êtres vivants, le curare a toujours été représenté comme un poison violent dès qu'on l'introduit en contact avec le sang au moyen d'une plaie, mais inoffensif lorsqu'il est avalé et déposé dans les voies digestives. Les chairs des animaux tués par le curare sont en effet bonnes à manger et ne déterminent aucun accident.
On a dit que le curare était un poison aussi bien pour les végétaux que pour les animaux; cela est inexact. D'autres ont admis, sur la foi des récits, que les exhalaisons de curare sont vénéneuses. Vers le milieu du siècle dernier, La Condamine racontait que la cuisson du poison était confiée à une vieille femme : si cette femme mourait, le curare était jugé de bonne qualité; si elle ne mourait pas, on la battait de
LE CORARE. 251 verges. M. Émile Carrey, avec sa verve naturelle, nous a décrit des pratiques analogues dont il avait entendu parler.
Comme on le voit, l'esprit s'est plu à entourer de merveilleux l'histoire de ce poison, dont l'origine et l'action étaient mal connues. Ici notre tâche sera de dépouiller les faits de toutes les interprétations mystérieuses pour n'admettre que ce que l'expérience nous prouvera directement; mais peut-être trouvera-t-on qu'on n'y aura rien perdu, et que les vérités scientifiques, quand nous pouvons les entrevoir, ne sont pas moins merveilleuses que les créations romanesques de notre imagination.
En 1844, je reçus de M* Pelouze des flèches empoisonnées ainsi que du curare qui avait été acheté par M. Goudot chez les Indiens Andaquies au mois d'août 1842*
En 1848, un jeune Brésilien qui suivait mes cours^ le docteur Edwards^ me donna du çurare que Ton retira d'une calebasse en l'exposant à la chaleur pour ramollir et extraire le poison qui en tapissait les parois.
Plus tard, j'ai expérimenté avec du curare qui nous avait été rapporté à M. Magendie et à moi par M. Emile Carrey, et qui provenait des bords de l'Amazone, avec du curare du Venezuela que m'avait remis M. Rayer, et avec du curare de Para dont M. Boussingault m'avait fait part.
J'ai constaté pour tous ces curares de diverses provenances des effets toxiques tout à fait semblables, sauf peut-être des nuances dans l'intensité du poison qu'il serait difficile de bien caractériser.
Un des faits qui paraît avoir le plus frappé tous ceux qui ont parlé du curare est l'innocuité de ce poison dans les voies digestives. Les Indiens, en effet, se servent du curare comme poison sous la peau et comme médicament dans l'estomac. J'ai entendu souvent raconter à M. Boussingault qu'il avait connu dans son
voyage en Amérique un général colombien atteint d'épilepsie^ qui, pour éviter les accès de sa terrible maladie^ avalait des pilules assez volumineuses de curare. Les expériences sur les animaux ont confirmé les observations faites sur l'homme. On peut mélanger aux aliments d'un chien ou d'un lapin du curare en quantité beaucoup plus considérable qu'il ne serait nécessaire pour Fempoisonner par une plaie^ et cela sans que l'animal en éprouve aucun inconvénient.
Toutefois il ne faudrait pas croire qu'il y ait là une propriété merveilleuse particulière au curare. C'est une simple question de dose et de rapidité de l'absorption.
Je me suis assuré par des expériences nombreuses que chez les jeunes animaux à jeun (mammifères et oiseaux), lorsque l'absorption intestinale est devenue plus active, le curare ne peut plus être aussi impunément introduit dans l'estomac, de sorte que cela se réduit simplement à dire qu'il faut des quantités beaucoup plus grandes de curare pour agir par les voies digestives que par une piqûre sous-cutanée.
C'est un cas commun, à des degrés divers^ à beaucoup d'autres substances toxiques et médicamenteuses; la différence s'explique physiologiquement par la propriété que présentent les substances non cristalloïdes d'être absorbées très -lentement à la surface des membranes muqueuses.
Mais nous n'avons pas à nous arrêter à ces particularités qui concerneraient l'histoire thérapeutique du curare : je me hâte d'arriver à l'empoisonnement par piqûre, qui fait pénétrer rapidement le venin dans le sang, et amène la mort avec un cortège de symptômes particuliers que nous avons pour objet d'examiner et d'expliquer dans cette étude.
Le curare^ introduit dans les tissus vivants à Taide d'une flèche ou d'un instrument empoisonné, détermine la mort d'autant plus rapidement que le venin pénètre plus vite dans le sang. C'est pourquoi la mort est plus prompte quand on emploie une solution de curare au lieu de poison sec. Le degré de vitalité des animaux et la rapidité de la circulation qui en est la conséquence agissent dans le même sens.
LE GQRARE. 255
C'est ce qui fait que les animaux vigoureux sont plus faciles à empoisonner que les animaux languissants, et que, toutes choses égales d'ailleurs (taille de l'animal, dose du poison), les animaux à sang chaud meurent plus vite que les animaux à sang froid, et parmi les premiers les oiseaux plus vite que les mammifères.
La plaie empoisonnée par le curare n'est le siège d'aucune douleur ni d'aucune irritation particulière, le venin ne possède par lui-même aucune propriété caustique, de sorte que si la piqûre a été rapide, l'animal est empoisonné sans s'en apercevoir.
M. Boussingault m'a dit que, lorsque les Indiens blessent des oiseaux à la chasse avec les petites flèches qu'ils lancent à l'aide d'une sarbacane, et dont la pointe est acérée comme celle d'un aiguille, il arrive souvent que l'animal ne sent pas la blessure et qu'il meurt sur place en une minute ou deux.
Il n'en est pas ainsi quand on emploie de plus grandes flèches sur des animaux qui fuient ; néanmoins la paralysie due à l'action du poison arrive assez vite pour que l'animal s'arrête et
n'échappe jamais au chasseur. Watterton raconte qu'en traversant les terres qui séparent FEssequibo du Démérary^ lui et ses compagnons rencontrèrent une troupe de sangliers. Un Indien banda son arc et frappa l'un d'eux d'une flèche empoisonnée; elle entra dans la mâchoire et se rompit. Le sanglier fut trouvé mort à cent soixante-dix pas du lieu où il avait été frappé^ et leur fournit un souper succulent.
Les symptômes de la mort par le curare offrent un aspect caractéristique sur lequel s'accordent tous les observateurs.
On ne pourrait guère constater ces symptômes chez les petits oiseaux^ dont la mort a lieu parfois en quelques secondes; mais chez les oiseaux plus gros, chez les mammifères et chez les animaux à sang froid^ la mort arrive dans un espace de temps qui varie en général entre cinq et douze minutes quand on a employé un excès de poison. Je rapporterai seulement trois ou quatre exemples ; ils seront l'expression exacte de ce que j'ai toujours vu se reproduire dans les expériences en quelque
sorte innombrables que j'ai répétées depuis vingt ans.
A l'aide d'une petite flèche empoisonnée^ j'ai fait sur le dos d'un lapin une piqûre si peu douloureuse qu'il n'en a pas pour cela interrompu son repas; mais après deux ou trois minutes l'animal a cessé de manger et est allé se placer dans un coin du laboratoire : il s'est tapi contre le mur et a baissé ses oreilles sur son dos, comme s'il eût voulu dormir. Puis il est resté parfaitement tranquille et peu à peu s'est affaissé; ses jambes ont d'abord cédé en môme temps que la tête a fléchi; enfin il est tombé sur le flanc complètement paralysé. Après six minutes, à partir du moment de la piqûre, l'animal était mort, c'est-à-dire que la respiration avait cessé.
Un jeune chien piqué à la cuisse avec un instrument empoisonné s'aperçut à peine de sa blessure; il courait et sautait. comme de coutume, mais au bout de trois ou quatre minutes l'animal se coucha sur le ventre comme s'il eût été fatigué; il avait conservé toute son intelligence et ne semblait nullement souffrir ; seule-
ment il répugnait au mouvement. Bientôt le chien posa sa tête par terre entre ses deux jambes de devant, comme s'il eût été encore plus fatigué et qu'il eût voulu s'endormir. Cependant ses yeux restaient toujours ouverts et tranquilles en même temps que son corps s'affaissait sur lui-même; l'animal était alors complètement paralysé. Bientôt les yeux devinrent ternes, les mouvements respiratoires cessèrent, et l'animal était mort huit minutes après la piqûre empoisonnée.
Les grenouilles, les crapauds et les couleuvres meurent avec des symptômes semblables.
Les animaux ne manifestent aucune agitation ni aucune expression de douleur. Ils sont pris d'une paralysie progressive qui éteint successivement toutes les fonctions vitales. C'est là le caractère particulier de la mort par le curare.
Dans tous les genres de mort que l'on connaît, il y a toujours. vers l'agonie des convulsions, des cris ou des râles indiquant une souffrance et une sorte de lutte entre la vie et la mort.
Dans la mort par le curare, rien de pareil; il n'y a pas d'agonie, la vie paraît s'éteindre.
Tous les Yoyageurs qui ont vu périr des animaux par le curare décrivent la mort avec des symptômes pareils à ceux que nous venons d'indiquer. « La mort arrive^ dit M. Carrey^ comme si un fluide vital s'écoulait. » Watterton, qui nous a donné le plus de détails sur les effets du curare raconte que lorsqu'un oiseau est blessé à la chasse par une flèche empoisonnée, il reste environ trois minutes avant de tomber, mais que sa chute n'est précédée par aucun signe de douleur, qu'il y a seulement une sorte de stupeur qui se manifeste par une répugnance apparente au mouvement.
« Ayant empoisonné, dit-il, une jeune poule pleine de vie au moyen d'une piqûre faite à la cuisse avec une flèche empoisonnée, la poule n'en parut nullement incommodée. Pendant la première minute, elle marcha tranquillement ; pendant la deuxième minute, elle resta calme et becqueta la terre. Moins d'une demi-minute après, elle ouvrit et ferma souvent le bec ; sa queue était abaissée, et ses ailes tombaient presque à terre. A la fin de la troisième minute, elle était courbée, ne pouvant plus soutenir sa
têle;, qui tombait^ se relevait^ et chaque fois tombait plus bas, comme celle d'un voyageur fatigué qui sommeille debout; ses yeux s'ouvraient et se fermaient. Au bout de cinq minutes, la poule était morte. »
Dans un autre exemple, il s'agit d'un paresseux dont la vie céda sans le moindre combat apparent, sans un cri ni un gémissement. C'était un aï ou paresseux à trois doigts; il appartenait à un naturaliste qui^ voulant le tuer pour conserver sa peau^ avait eu recours au curare. L'aï fut blessé à la jambe et mis sur le plancher^ à peu de distance d'une table. Il s'efforça d'en atteindre le pied et s'y accrocha, comme s'il eût voulu monter; mais ce furent ses derniers efforts : sa vie s'éteignit rapidement, quoique graduellement.... D'abord une de ses jambes de devant lâcha prise et tomba de côté, incapable de se mouvoir; l'autre fit bientôt de même. Les membres antérieurs ayant perdu toute force, le paresseux se coucha lentement et mit sa tête entre ses jambes de derrière, qui tenaient encore à la table; mais lorsqu'elles furent atteintes à leur tour, il tomba à terre si doucement qu'on
n'eût pas pu distinguer cette chute d'un mouvement ordinaire. Si l'on avait ignoré la circonstance de sa blessure^ on n'eût jamais pensé qu'il succombait. La bouche était fermée; on n'y voyait ni écume, ni salive. On n'observa ni tressaillement^ ni altération visible de la respiration. Au bout de dix minutes, il fit uq léger mouvement, et une minute après il était mort. « En un mot, dit Watterton, depuis le moment 011 l'action du poison commença à se montrer chez le paresseux, on aurait cru que le sommeil l'accablait. »
Watterton nous donne encore le récit de la mort d'un homme empoisonné par le curare.
Deux Indiens couraient la forêt pour chercher du gibier. L'un d'eux prit une flèche empoisonnée et la lança sur un singe rouge qui était au-dessus de lui, dans un arbre. Le coup était presque perpendiculaire. La flèche manqua le singe, et en retombant frappa l'Indien au bras, un peu au-dessus du coude. Il fut convaincu que tout était fini pour lui. « Jamais, dit-il à son camarade d'une voix entrecoupée et regardant son arc pendant qu'il parlait, jamais je ne ban-
derai plus cet arc. » Ayant dit ces mots, il ôta la petite boîte de bambou contenant le poison qui était suspendue à son épaule, et^ l'ayant mise à terre avec son arc et ses flèches, il s'étendit auprès, dit adieu à son compagnon et cessa de parler pour toujours. « Ce sera une consolation pour les âmes compatissantes, remarque ailleurs Watterton, de savoir que la victime n'a pas souffert, car le wourali détruit doucement la vie. »
Ainsi toutes les descriptions nous offrent un tableau doux et tranquille de la mort par le curare. Un simple sommeil paraît être la transition de la vie à la mort. Cependant il n'en est rien; l'apparence extérieure est trompeuse. Cette étude sera donc propre à montrer combien nous pouvons être dans Terreur relativement à l'interprétation des phénomènes naturels, tant que la science ne nous en a pas appris la cause et dévoilé le mécanisme. Si en effet, abordant maintenant la partie essentielle de notre sujet, nous entrons, au moyen de l'expérimentation, dans l'analyse organique de l'extinction vitale, nous verrons que cette mort, qui nous paraît
survenir d'une manière si calme et si exempte de douleur, est au contraire accompagnée des souffrances les plus atroces que l'imagination de l'homme puisse concevoir.
Le corps d'un animal vivant est un assemblage admirable de particules, qui sont d'autant plus délicates et plus variées dans leurs propriétés physiologiques, que l'être occupe un rang plus élevé dans l'échelle de l'organisation. Or, il importe, pour la clarté de notre sujet, que nous descendions un instant dans cette machine vivante qui va devenir le théâtre des actions délétères que nous nous proposons de définir et d'expliquer.
Les manifestations vitales que nous apercevons au dehors ont une cause intérieure, cachée à nos regards. Elles ne sont toutes que des ré-
sultantes de Taction réciproque et simultanée d'un grand nombre de particules organiques élémentaires^ de même que dans la nature brute les phénomènes ne sont aussi que des résultantes complexes des propriétés des corps simples inorganiques. C'est donc dans les éléments organiques^ c'est-à-dire dans les parties les plus déliées de l'organisme^ que siègent les conditions intimes de la vie et de la mort. Le poison n'envahit jamais l'organisme d'emblée et dans sa totalité; mais il porte son action toxique et paralysante sur un élément organique essentiel à la vie. Ensuite il amène la dislocation de l'édifice vital par un mécanisme qui variera en raison de l'élément primitivement atteint^ de la nature et de l'importance de ses rapports physiologiques avec l'ensemble des phénomènes de la vie.
La chimie connaît aujourd'hui soixante-dix corps simples environ^ dont seize seulement entrent dans la composition de l'organisme vivant le plus compliqué^ qui est celui de l'homme; mais ce n'est point en leur qualité de corps chimiquement simples que ces sub-
stances viennent agir ici : elles se sont préalablement combinées et groupées sous l'influence de la force vitale^ pour constituer les particules les plus ténues de notre organisme. Ces particules^ bien que complexes chimiquement^ sont élémentaires au point de vue physiologique en ce sens qu'elles sont douées de propriétés vitales simples et définies qui ne persistent pas après la division ou l'altération de l'élément. Telle est en quelques mots l'idée qu'on doit se faire des parties microscopiques de notre corps^ auxquelles il convient de donner le nom d'éléments anatomiques ou peut-être mieux celui d'organismes élémentaires. En effet, les éléments anatomiques sont de véritables organismes élémentaires, et ce sont ces organismes élémentaires qui, par leur réunion et leurs groupements, sont ensuite appelés à constituer un organisme total d'autant plus complexe et d'autant plus élevé dans l'organisation que la variété physiologique de ses éléments se montre plus grande. Nous pouvons donc considérer que notre corps est composé par des millions de milliards de petits êtres ou individus vivants et
d'espèce différente. lien est qui sont libres comme les globules du sang; mais la plupart sont unis et coudés. Les éléments de même espèce se réunissent pour constituer nos tissus, et nos tissus se mélangent pour former nos organes; les éléments d'espèce différente se soudent entre eux afin de pouvoir réagir les uns sur les autres et concourir avec harmonie à un même but physiologique. Néanmoins^ dans toutes ces réunions ou soudures^ aucun élément ne se confond avec son voisin ; ils s'unissent et restent distincts comme des hommes qui se donneraient la main. Chaque espèce d'éléments représente ainsi une véritable espèce d'individus qui dépend d'un tout auquel il est associé^ mais qui a toujours son indépendance et sa vie propre^ qui a sa manière particulière de se nourrir et d'être excité^ qui a ses poisons spéciaux et sa manière spéciale de mourir. Enfin, comme on peut le dire d'un seul mot, chaque élément a son autonomie^ mais autonomie inconsciente et enchaînée par un déterminisme absolu aux conditions physico-chimiques du milieu organique intérieur.
A part les éléments organiques qu'on peut appeler passifs, parce que^ par leur réunion^ ils constituent la charpente osseuse du corps, ainsi que tous les tissus conjonclif s qui donnent la solidité, Félasticité et la cohésion à nos organes, il existe deux autres classes d'éléments organiques qui nous manifestent une activité constante et nécessaire.
Dans la première classe, nous placerons tous les éléments organiques qui, sous la forme de vésicules ou de cellules soit libres, soit fixées ou agglomérées, constituent les tissus glandulaires ^ muqueux et épithéliaux. Les propriétés de ces éléments groupés en tissus se manifestent plus particulièrement dans l'accomplissement des phénomènes de la vie nutritive.
Nous placerons dans la seconde classe les éléments organiques qui, généralement sous la forme de fibres ou de tubes réunis ou soudés les uns aux autres, constituent les tissus musculaires et nerveux. En raison de leurs propriétés, ces derniers éléments président aux fonctions de sensibilité et de mouvement qui sont
propres aux animaux et constituent les manifestations les plus élevées des êtres vivants.
L'objet de la physiologie générale est d'analyser chaque fonction et chaque acte de Téconomie, afin de les ramener à leur élément organique.
Le phénomène de la respiration^ malgré ses variétés apparentes^ se réduit finalement pour tous les animaux à la propriété de l'élément ou globule sanguin qui, au contact de Fair^ absorbe l'oxygène et exhale l'acide carbonique.
La digestion, avec les sécrétions qui y concourent^ se ramène à l'élément glandulaire ou épithélial^ qui^ sous l'influence de certains excitants déterminés, laisse suinter un liquide qu'il a la propriété de préparer et d'accumuler en lui.
De même^ quand nous voyons apparaître dans un animal un phénomène de sensibilité ou de mouvement^ nous devons nous reporter par l'analyse physiologique aux propriétés des fibres nerveuses et musculaires qui constituent ses conditions élémentaires.
La fibre musculaire (fig. 6) représente un
tube microscopique à parois élastiques; ce tube est rempli d'une substance contractile, c'est-àdire d'une matière qui, pendant la vie, jouit de la propriété de se contracter sous l'influence
Fig. 6. Fibres musculaires'.
nerveuse de façon à raccourcir le tube musculaire et à entraîner dans son mouvement les parties auxquelles il est fixé.
Nous trouvons dans le système nerveux des éléments producteurs et conducteurs, les uns