CHAI». XII. - RÉSULTATS GENERAUX DE LA PALEO-GEOGRAPHIE
progressif résultant du rayonnement constant vers l'espace, et à faire ainsi intervenir déjà le second principe, auquel il a été fait allusion plus haut et que je développerai dans un instant, celui de l'évolution. Tantôt l'écorce terrestre semble avoir acquis une certaine stabilité, ses matériaux se sont coincés les uns dans les autres, ils forment voûte au-dessus des substances fluides internes : à la surface, il ne se produit alors que de petits tassements lents, des enfoncements progressifs de certaines zones, des soulèvements de certaines autres, continuant à suivre, par un phénomène (ju'on a qualifié de posthume, la loi de direction, imprimée pendant un grand mouvement antérieur; les sédimentations sont alors calmes et lentes, les éléments détritiques mettent, sans doute, des temps considérables à se déposer. Tantôt, au contraire, quelque ébranlement se manifeste dans cet édifice devenu peu à peu instable, quelque compartiment s'affaisse ou s'effondre, entraînant le mouvement de toutes les parties solidaires : alors c'est un changement général, opéré par étapes successives, pendant une période, qui nous apparaît d'autant plus longue qu'elle est plus nourrie de faits, que les transformations successives y sont plus nombreuses ; c'est, avant tout, le rempli, provoqué par la nécessité qu'éprouve alors l'écorce de s'appliquer sur une sphère plus restreinte, autrement dit la surrection d'une grande chaîne montagneuse déversée latéralement : c'est, en môme temps, le réveil du volcanisme, le recul de la mer, qui va envahir, comme un brusque raz de marée, quelque autre continent; puis la destruction de la chaîne par l'érosion, la sédimentation intensive, la mise en mouvement dans les eaux et la reprécipitation chimique ou mécanique de tous les éléments nouveaux, amenés par cette surrection au-dessus du niveau de la mer.
11 semble, à ce moment, que la nature travaille à rétablir l'ordre un instant troublé, à classer méthodiquement et par catégories ces matériaux nouveaux, qu'un cataclysme a fait surgir pêle-mêle, à adoucir les profds, à satisfaire aux lois de l'équilibre. Cela se réalise d'abord avec quelque confusion, par suite des mouvements internes, qui se continuent et viennent par saccades détruire l'ordre un instant reconquis; puis, peu à peu, ces manifestations internes s'apaisent, les inégalités de la surface disparaissent, la saillie montagneuse se réduit à un plateau, les torrents reprennent un cours plus normal, les côtes moins accidentées sont plus stables et l'on rentre dans une nouvelle période de calme, en attendant la prochaine marée. A quel degré les traces du cataclysme précédent ont pu être effacées avant un cataclysme nouveau, nous le verrons tout à l'heure en montrant ce qu'était devenue, avant le soulèvement alpin qui date du tertiaire, la chaîne, proba-
blemcnt aussi haute, dressée dans une région plus septentrionale à l'époque carbonifère : on peut dire qu'il n'en restait pour ainsi dire plus de trace dès la fin du jurassique et, à plus forte raison, à la fin du crétacé.
Il y a, dans ces destructions opérées sur des chaînes montagneuses entières, dans cette remise en mouvement par les eaux d'un Himalaya, d'un Caucase et d'une Alpe, un phénomène de premier ordre, que nous ne devrons jamais perdre de vue, quand nous voudrons nous expliquer les accumulations locales de certaines substances, qui paraissent d'abord rares dans l'écorce superficielle et qu'on a été, par suite, tenté de supposer directement empruntées à une activité profonde, lorsqu'on les trouve localisées en amas. Et c'est là un des points intéressants, sur lesquels j'insisterai le plus tout à l'heure, en montrant, par exemple, pour le fer, comment, suivant les progrès de l'usure, on retrouve, après chaque soulèvement montagneux : d'abord, une dissémination en grès rouges et argiles bariolées; puis une concentration en carbonate de fer oolithiquc et pyrite sédimentaire, qui se restreint ensuite et disparaît peu à peu ; ou encore, pour le gypse et le sel, comment les amas de ces substances se sont produits surtout pendant les périodes immédiatement consécutives aux plissements montagneux, alors que les eaux, marines ou lacustres, s'évaporent dans les dépressions de zones devenues désertiques, ou cherchent, sur des côtes instables et sans cesse modifiées par les mouvements du sol, un nouvel équilibre (surtout dans les zones où se produit une transgression, mais aussi dans celles qui émergent), etc., etc.
Nous constatons ainsi, comme je le disais en commençant, un principe général de récurrence, qui, dans une série de phases successives, a ramené, chaque fois, sur la Terre, des séries de phénomènes analogues. Mais — et c'est là où domine le second principe, également essentiel à envisager, celui de Vévolution — il ne faut pas, comme cela s'est produit parfois en géologie, exagérer le parallélisme, la symétrie entre les phases successives, leur appliquer le procédé trop mathématique des règles de trois, vouloir les assimiler de toutes façons les unes aux autres. Deux axiomes de même valeur, quoique d'apparence contradictoire, proclament : l'un, qu'il n'y a rien de nouveau sous le Soleil ; l'autre, que l'histoire ne se répète jamais. L'histoire géologique n'échappe, pas plus que l'histoire humaine, à cette restriction et il est important de ne pas oublier que la Terre a subi une transformation générale et continue, par suite de laquelle, en dehors même du côté accidentel qui intervient toujours dans une série complexe de phénomènes, l'ensemble de ces phénomènes a siibi lui-même
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une modificalion progressive et théorique. A ce propos, il me suffira, dans ce préambule, de rappeler, sous une forme différente, ce qui a déjà été dit à l'occasion de là tectonique'.
On conçoit, par exemple, dans l'hypothèse de la fluidité première, à laquelle nous sommes toujours forcés de revenir, que la Terre a dû avoir d'abord une écorce moins épaisse, sur laquelle les contractions se faisaient plus aisément, d'une façon plus continue, avec de moindres ruptures d'équilibre, c'est-à-dire que les directions des plissements devaient être plus constantes, leur propagation plus libre et plus générale; donc l'emplis plus étendus en surface et peut-être moins saillants, grands effondrements plus rares : en résumé, relief général moins accidenté. J'ajoute que ce relief devait être soumis à des règles plus simples, puisque Técorce, plus homogène, pouvait obéir, plus facilement et plus directement, à des lois physiques ou mécaniques, sans èlre partout influencée et contrariée par les différences de résistance, tenant à la complexité des phénomènes antérieurs. SiTécorce terrestre a subi une déformation géométrique et en quelque sorte cristalline, analogue à celles dont on a souvent essayé d'y reconnaître la trace, c'est donc, ce semble, à ces époques primitives qu'elle devrait de préférence apparaître ; c'est alors qu'ont dû se déterminer les grands traits permanents de la structure, ultérieurement compliqués par des efforts, dont la direction ne pouvait plus être tout à fait la môme.
Cette différence d'épaisseur dans l'écorce terrestre aux époques anciennes et aux époques récentes n'a pu, comme on serait tenté de le croire d'abord, avoir une influence directe bien sensible sur l'évolution des climats ; car ce n'est pas par l'intérieur que la surface terrestre est réchauffée, c'est par la chaleur que lui rayonnent les astres et, spécialement, le Soleil ; mais elle a pu avoir un certain contre-coup indirect sur cette transformation en influant, comme je viens de le dire, sur le relief. Il est certain, en effet, qu'un relief moins accidenté ne pouvait manquer d'entraîner un climat plus uniforme, tandis que le soulèvement d'une grande chaîne montagneuse a, non seulement sur celte chaîne même, par sa hauteur, mais à son voisinage, déterminé un refroidissement en amenant une condensation de la vapeur d'eau.
Mais une action plus importante a pu, au début, être exercée sur les climats : d'abord, par la concentration progressive du Soleil, ensuite, par les modifications permanentes ou momentanées intervenues dans la composition de l'atmosphère.
Dans le premier ordre d'idées, on voit aussitôt qu'à un certain dia-
1. Pages 368 et suiv. Voir également plus loin pages 452 et 717.
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mètre apparent du Soleil peut, sans aucune autre intervention, correspondre une égalité absolue de climat sur la Terre ; et ce diamètre apparent n'a rien que de compatible avec ce qu'on est conduit à admettre en astronomie ^
Dans le second ordre d'idées, il est assez naturel de supposer que la Terre a dû commencer, dans sa fluidité première, par être enveloppée, comme l'est actuellement le Soleil, de vapeurs diverses, qui se sont, en grande partie, concentrées et précipitées, lorsqu'une croûte de scorie superficielle s'est formée, mais dont une portion a pu rester éparse dans l'air et empêcher, d'abord, toute espèce de vie, puis, du moins, toute vie aérienne^ Des phases de volcanisme intense ont pu, dans la suite, relever momentanément la teneur en acide carbonique et contribuer alors ainsi à l'uniformité des climats. Il a dû, par suite, se produire, au cours de l'iiistoire terrestre, des événements, représentant des étapes, qui ont eu lieu une et une seule fois, qui ne se sont pas reproduits.
Peut-être également, si l'on imaginait un déplacement notable de l'axe terrestre et des pôles (qui, sans être impossible, ne paraît cependant probable, ni en géologie, ni en astronomie) trouverait-on là l'indice d'une grande cause progressive, ayant amené une transformation continue sans retour en arrière. Il pourrait en être de même pour certaines influences astronomiques à période tellement longue qu'elles embrasseraient toute l'histoire terrestre, ou que leur action s'y serait manifestée seulement un très petit nombre de fois et dans des conditions devenues différentes.
C'est par de semblables considérations astronomiques que l'on voudrait, ainsi que je le dirai ^, essayer d'appliquer à l'histoire géologique des évaluations en années et, quoique les efforts dans ce genre, tels qu'on les a tentés jusqu'ici, me paraissent avoir peu de chances d'aboutir, il était impossible de ne pas y faire une allusion.
En résumé, nous devons trouver, à la fois, en paléo-géographie, la trace de récurrences successives et l'empreinte d'une évolution. C'est Vd, dans une science où il entre encore tant d'hypothèses, une grave difficulté ; car, suivant la tendance d'esprit du géologue, il peut être tenté d'accorder à l'un ou l'autre de ces deux principes, que l'on a vus tour à tour dominer les tendances scientifiques, une importance prépondérante. Tour à tour, la géologie a touché l'un ou l'autre écueil,