LA MATIÈRE VIVANTE ET LES THÉORIES PHYSICO-CHIMIQUES
Les travaux précédents sont surtout relatifs à uh organe pris dans son ensemble chez un animal, et concernent donc la vie d'ensemble des cellules qui le composent, ce qui a été le premier objet de la physiologie classique. Une autre tendance dans les recherches s'est manifestée depuis longtemps déjà en physiologie. On a cherché à créer une physiologie cellulaire, en étudiant les propriétés physiologiques de la cellule. Ce sont les propriétés mêmes de la vie pour les êtres unicellulaires ; chez les êtres pluricellulaires, aux propriétés élémentaires des cellules qui les composent, devront s'ajouter les actions des cellules les unes sur les autres, car un être vivant est autre chose qu'une juxtaposition de cellules. D'après Claude Bernard, le caractère lé plus général auquel se reconnaît un être vivant est l'échange qu'il entretient avec son milieu. En fait, tous les caractères de la matière vivante, son équilibre mobile, son organisation chimique et anatomique sont regardées aujourd'hui par la grande majorité des biologistes comme des propriétés secondaires par
rapport à la nutrition, qui est Taltribut essentiel de la vie. La nature des échanges entre Tètre vivant et son milieu, c'est-à-dire la physiologie de la nutrition a fait l'objet de travaux considérables, dont on trouvera une très intéressante étude critique dans le livre de Dastres sur la Vie et la Mort. On y verra combien le sujet prête encore à la discussion. Les physiologistes, notamment, ne sont pas unanimes sur la question du renouvellement de la substance réellement vivante ; beaucoup admettent que, dans un organe à l'état adulte, le protoplasma vital se détruitpeu, comme le formulait, dès 1881, M. Armand Gautier; M. Chauveau a comparé l'usure d'une cellule vivante, au moins dans les muscles, à celle des organes d'une machine à vapeur qui s'altèrent seulement avec une grande lenteur. La plus grande partie des aliments, après son élaboration par la matière vivante, forme les réserves, comme le glycogène, Jes graisses, etc. Pour M. Le Dantec, on ne doit pas séparer a priori le fonctionnement et l'évolution individuelle; à l'axiome de destruction fonctionnelle, M. Le Dantec substitue la loi d'assimilation fonctionnelle, qui veut que tout fonctionnement soit constructif, et il voit une démonstration inattaquable de cette loi dans la sérothérapie et dans les modifications imprimées aux organismes par les vaccinations.
On pourrait parler ici des fermentations, en rappelant que Claude Bernard voyait dans la vie une fermentation. Elles jouent, dans le mécanisme vital, le premier rôle, et c'est une idée aujourd'hui courante
que la vie est sous la dépendance d'un ensemble de fermentations se produisant dans les cellules et les plasmas de l'être vivant. On commence à pénétrer un peu dans le détail de certains actes fermentatifs ; nous en dirons un mot en chimie biologique.
J'ai dit plus haut que. pour la majorité des biologistes, les phénomènes vitaux se ramènent aux phénomènes physico-chimiques. Les doctrines vitalistes, même considérablement atténuées, deviennent, en effet, de moins en moins fécondes, et c'est un embarras, semble-t-il, que de maintenir une idée directrice^ qui ne peut entrer dans aucune équation et ne peut, par suite, servir pour aucune prévision. Mais il ne faut pas croire que les choses soient devenues très claires et très faciles, parce qu'on se place au point de vue physico-chimique. On a dû peu à peu reconnaître que ce sont les parties de la physico-chimie les moins élaborées qui sont appelées à fournir en biologie les explications les plus importantes. Certaines conquêtes sont éclatantes, tel, par exemple, le rôle de l'osmose dans les phénomènes physiologiques, notamment dans la croissance des plantes, ou encore dans la fonction des globules rouges du sang, trouvée en relation étroite avec la pression osmotique du liquide qui les baigne. Mais, quand on veut pénétrer dans la mécanique de la cellule, on se trouve en présence des éléments du protoplasma, c'est-à-dire de corps de la nature des colloïdes dont l'étude, quoique commencée depuis longtemps par Graham, n'a été reprise que récem-
ment, en profitant des ressources de la technique moderne.
La biologie a été vraiment une excitatrice pour la physico-chimie; sans reparler de Ténergétique qui fut d'abord biologique avec Robert Mayer, nous avons vu la théorie des solutions vraies se développer à la suite des observations de Pfeffer, et maintenant les physico-chimistes sont incités par des problèmes physiologiques à des recherches sur les solutions colloïdales. Il semble que de véritables théories de la vie ne pourront être édifiées, si toutefois on peut y parvenir, tant que Tétude des colloïdes n'aura pas fait de nouveaux progrès ; il y a d'ailleurs lieu d'espérer que, quoi qu'il advienne, la biologie tirera grand parti de ces progrès. Les colloïdes attirent d'autant plus l'attention qu'ils semblent une image de la matière vivante; ils sont comme elle, en une évolution perpétuelle qui ne tend pas à les fixer dans un état stable. On peut regarder comme bien probable que l'électrisation de contact joue un rôle important dans les mouvements des colloïdes; c'est là du moins une opinion émise par divers auteurs et discutée par M. Jean Perrin dans ses travaux sur l'osmose électrique. En particulier^ certaines divisions observées dans le développement de la cellule et dont nous aurons à parler dans le chapitre suivant, trouveront peut-être une explication, au moins partielle, dans l'électrisation à la surface de contact des grandules protoplasmiques avec le milieu aqueux; les tensions superficielles varient avec l'acidité de ce milieu, et l'accroisse-
ment de surface tend à la dislocation des granules. Il est légitime de compter, pour donner à ces vues une base expérimentale, sur la vision ultramicroscopique, dont nous avons parlé plus haut ; grâce à elle, on a pu apercevoir des granules dans les solutions colloïdales.
Quand bien même l'avenir montrerait qu'il faut en rabattre des espérances suscitées par des comparaisons peut-être trop hâtives, le désir d'explications physiques des phénomènes vitaux n'en aura pas moins provoqué un mouvement expérimental très important dans des parties restées jusqu'ici fort troubles de la physico-chimie. Sur des sujets d'une telle complication, il faut d'ailleurs apporter beaucoup de prudence, et se méfier de ces chercheurs trop simplistes, qui s'exclament devant une émulsion où apparaissent des sortes de cellules, croyant savoir fait une synthèse de la matière vivante. C'est ainsi que les mouvements spontanés offerts par ces émulsions et dus à des changements locaux de la tension superficielle présentent un tout autre mécanisme que celui des amibes, auquel on avait été tenté de les comparer* Nous pourrions redire encore ce que nous avons dit en général des théories. Ici plus qu'ailleurs, il pourrait être question damages, et il ne faut pas être dupes des schèmes trop simplifiés par lesquels on voudrait représenter l'être vivant ; s'ils rendent pendant un temps des services à la science, ils peuvent ensuite retarder ses progrès. La chaîne des approximations sera longue en des matières aussi ardues.